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Caroline Capossela



Last Updated: 12/30/2009

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Friday, August 07, 2009 


(Avant-propos : un amuse-gueule est un objet doté de la parole.)

Candidature très spontanée



Mademoiselle **                                           
...................................Marseille, le 23/02/09,

Adresse imprécise.

                                                                                                                        ...................................Monsieur **

                                                                                                     ..............................Entreprise confidentielle.


Objet : candidature spontanée


Monsieur,

Actuellement à la recherche d’un emploi dans le domaine de la télécommunication, je fais suite à votre ancienne requête qui m’était parvenue grâce au bouche à oreille, pour lequel j’ai été initialement conçue et auquel je suis technologiquement prédestinée. C’est donc avec un enthousiasme authentique, confinant à la passion, que je vous soumets ma candidature dans l’éventualité d’un poste vacant au cœur même de votre jeune entreprise, si intègre et si prometteuse, qui n’a de cesse de m’inspirer tendresse et admiration.

Mon poste précédent m'a permis de me familiariser avec quelques situations éminemment conflictuelles, dont j’ai su tirer profit efficacement, sur tous les plans. Les prérogatives acquises à ce jour se manifestent au travers de mon incroyable adaptabilité, et de mon sens incontestable de la loyauté. Ces interférences, hier encore très incommodantes, étant aujourd’hui bel et bien dissipées, me voilà enfin disposée à concrétiser vos espérances, jadis maintes fois attisées, et à m’investir à vos côtés dans une durable mission d’envergure. 

Titulaire d'une charte riche et sophistiquée, obtenue à Aix-en-Provence, j’ai pu acquérir, grâce à une prospection active, diverses compétences pluridisciplinaires. Bien que fondamentalement vouée à établir le contact entre vous et le monde par le biais numérique, à l’oral comme à l’écrit, j’ai bien d’autres fonctions plus intimistes que celle qui me fait exister, mon unique raison d’être consistant en l’étroite collaboration en compagnie aussi douce que la vôtre. 
Forte d’un haut niveau de performance et d’une grande capacité interne, je suis également en mesure de mémoriser l’intégralité de vos relations intimes et professionnelles, et dans ma lorgnette, je me targue de pouvoir capturer l’esquisse d’un instant qui vous touche, en image fixe ou animée, et de vous le rendre visible à tout moment de la journée. 
Pour être parfaitement honnête dans mes ambitions, j’aspire à devenir l’objet unique de votre désir, l’instrument exclusif de votre passion. Afin de satisfaire autant votre sensibilité esthétique que votre esprit pragmatique, je serai assez fine et légère pour pouvoir me transporter partout, et suffisamment arrondie en certains angles pour plaire à votre regard. Désireuse de matérialiser tous vos idéaux en miniature, je saurai vous séduire en toutes circonstances, et à cet effet, ma façade interchangeable, d’une tenue discrète ou stylée, s’adaptera à votre guise. 

Fiable et ergonomique, j’ai bien sûr la possibilité, lorsque vous avez perdu la notion du temps et le sens de l’orientation, de vous montrer l’heure qu’il est, le temps qu’il fait, et le lieu où vous vous trouvez. Il va sans dire que je suis mobile par nature et dotée d’un rapide débit de réflexion, en somme, vous n’aurez envers moi aucune obligation contractuelle, et pourrez aussi bien me tenir contre vous que me garder à distance, les mains libres ou apposées sur moi comme il vous plaira. De cette manière, je serai toute dévouée à votre bien-être chaque jour que Dieu fera, 24 heures sur 24, j’accèderai à vos besoins les plus relationnels, vos caprices les plus futiles. 
Je me montrerai à votre égard d’une confidentialité et d’une prévenance inconditionnelles, vous sachant dépendant de ma présence, à l’affût de la moindre de mes manifestations, je vous ferai bénéficier d’une communion intime et fusionnelle ; et par une aubade qui s’insinuera à vos oreilles, je sonnerai l’alerte dès que quelqu’un pensera à vous. Je mettrai mon potentiel de réconfort au service de vos débordements, ma singularité et mon innovation à la merci de vos bouffées d’angoisse et de mélancolie.
À votre contact, je serai tactile et sensorielle, je m’éveillerai au toucher de votre main, et au son de votre voix. Nul obstacle matériel, pas même le rayonnement de mon champ magnétique, ne saura altérer les promesses engagées dans cette communication par télépathie.
Peut-être aurez-vous à subir en ma présence quelques chocs et autres anicroches, à cause de ma complexité consubstantielle, mais jamais, je vous en conjure, d’abandon qui sera de mon fait. La communication aura beau être brouillée parfois, très rarement bien entendu, notre connivence intrinsèque sera plus forte que tout. 

Si d’aventure, vous souhaitiez m’accorder par précaution une période d’essai vous laissant libre de tout engagement, je vous propose, pour une durée de deux mois, un forfait d’une affection illimitée le soir et le week end, qui saura assurément vous combler. Ainsi, serez-vous satisfait ou remboursé, vous n’aurez pas à craindre la faillite, et n’aurez pas à changer quoi que ce soit pour moi, il vous suffira de conserver vos habitudes et votre numéro.

Ma motivation pour cet office étant présentement incorruptible, je me tiens à votre entière disposition, en vue d’un entretien durant lequel j’aurai plaisir à vous prouver toute la force de mon ambition. Il est évident que dans l’attente d’une réponse favorable de votre part, et dans le souci de me consacrer au poste de ma vie, je demeurerai verrouillée quoi qu’il advienne, au détriment de certaines expériences potentiellement enrichissantes, et n’accepterai par conséquent aucune proposition d’embauche rivale, pas même pour tout l’or du monde. Ainsi, je ne vibrerai que sous votre impulsion. Je suis prête à vous attendre aussi longtemps que possible, à rester disponible et inactive le temps qu’il faudra, la vie entière si nécessaire, à dormir dehors et à y vivre dans l’indigence la plus crasse, sans emploi, sans abri ni réseau, sans oreille à qui me vouer, sans même recharger mes batteries. Pour vous, je suis capable d’expirer si vous souhaitez me remplacer, ou à l’inverse de vous survivre, si vous me voulez éternellement à vos côtés. 

Vous trouverez, joint à ma lettre, un curriculum vitae complet et détaillé, permettant d’attester de mes compétences pour le rôle privilégié que je convoite dans votre vie. Ma candidature spontanée prend effet dans l’immédiat, elle est valable pour une durée indéterminée, ceci jusqu’à la fin des temps. 
Je vous prie d’agréer mes sentiments les plus fervents, conjugués à mon incoercible paradoxe, qui culmine dans ces déclarations, car ma fierté ne saurait mettre en péril tout ce que mon amour a ouvertement couché sur ce papier. 
Autrement dit, ne pouvant me défaire de ce qui m’attache à vous et de la croyance forcenée en ce lien télépathique qui nous unit, si toutefois par chance ma candidature vous parvenait, je vous remercie pour l’intérêt que vous porterez à cette missive, que j’ai écrite pour ne jamais l’envoyer. 

Chaleureusement,

.........................................................................Mlle **


Wednesday, June 24, 2009 
(Avant-propos : un amuse-gueule est un objet, une chose, ou un être vivant, doté de la parole.)


La fille au cœur barbelé

 
C’est un long chemin ouvert sur une pinède clairsemée, j’y passe tout mon temps, je suis un autochtone avéré, un indétrônable pure souche.
Une lignée de colonnes doriques et d’immenses conifères plante le décor ; la nature côtoie le fleuron de la culture, l’art semble triompher du déclin naturel. Mon spectacle quotidien n’est certes pas constitué que de réjouissances, étant davantage prédestiné aux lamentations, mais ici, je jouis d’un respect illimité. Il faut dire que je suis le doyen de ces lieux révérés, à la fois maudits et sacrés.

Ici-bas, au creux des monts, à l’intersection de l’allée 19, je domine, comme force de la nature, on n’a pas fait mieux depuis la baleine bleue. Il y a un je-ne-sais-quoi d’improbable dans ma présence sur ce site, tant elle est empreinte de mythologie, jurant avec le cadre dormant, si bien qu’il règne à mes alentours une ambiance de tragédie en Péloponnèse. J’inspire aux visiteurs un sentiment d’intense plénitude et de pérennité ; qui me voit s’enquit aussitôt d’une question, et repart avec la conviction de l’éternel Retour, et cette gageure voulant que la vie a raison de la mort.

Au beau milieu de ce paysage raffiné, il y a une fille, singulière, un rien baroque, elle répond au nom doux et biscornu de Séléné.
Séléné est un prénom qui lui va à ravir, car bien qu’il fasse sombre au fin fond de son âme, sa seule présence éclaire notre sapinière plongée depuis toujours dans un sommeil profond. C’est son arrière grand-père qui m’a introduit dans cette aire somptueuse, un matin du siècle dernier. Séléné, c’aurait pu être la mienne, de fille, je l’ai vue grandir et s’émanciper, j’aurais même pu la voir naître par cinq fois. Je m’enorgueillis simplement en l’écoutant parler. Toute petite, elle aimait à se promener ici, ce qui était surprenant pour une enfant, d’autant plus qu’elle avait pleinement conscience de ce que ces terres renfermaient. Elle était toujours aux petits soins, s’élançait à corps perdu sur moi, se jetait à la renverse, si confiante, tellement sûre que je la retiendrais. Il lui arrivait aussi de me faucher le cœur en se balançant dans le vide, comme pour défier la mort, abandonnée au ciel et à l’apesanteur, une simple liane l’attachant à moi. Sa vie n’était alors qu’un jeu d’enfant. L’été de ses 6 ans, au cours d’un goûter solitaire, elle m’a assermenté face à une congrégation imaginaire. Son hommage s’est clos par une ronde d’honneur. J’étais aux anges, face contre firmament, je la portais en triomphe sur moi, mon zénith effleurant les nuages. Cet après-midi-là, elle a retiré son déguisement de duchesse ; dès lors j’ai compris que je serais le seul à la voir sans son masque et ses accoutrements.

Aujourd’hui encore, chaque midi à heure tapante, Séléné ne manque pas de me faire bénéficier de sa vérité. Elle vient se reposer contre moi, m’honore de petites confidences auxquelles je ne saurais répondre, sinon, aidé de la brise marine, par un effleurement. Et si elle vient aussi souvent ici, c’est parce qu’elle y travaille, elle est en charge de l’aménagement du territoire, mais également du panorama humain. Quand on la voit, on ne lui prêterait pas tant de responsabilités, on la croirait née d’hier, transposée ici comme un élément du décor. Et pourtant, elle contrôle ce petit monde, elle a bien plus de poids que moi. Elle sème son bon vouloir, ses concepts réformistes, ses méthodes révolutionnaires… Pas plus tard que le mois précédent, elle a fait disparaître la vieille fontaine sélénite de laquelle elle tenait son prénom, puis elle a fait déplacer la crypte des naufragés de guerre, celle qui tombait en ruine. Beaucoup s’en sont plaint, mais c’était une question d’optimisation du territoire, perdre des monuments pour gagner de la place, faire table rase du passé pour mieux le consacrer. Elle est comme ça, Séléné, encline au bouleversement. Très jeune déjà, elle se plaisait à arracher les mauvaises herbes. À les chasser de son territoire, c’était son sacerdoce.

Tous les soirs, après sa journée de travail, elle arpente l’allée 19 qui me fait face, en jaugeant les sépultures. Elle se recueille toujours sur les mêmes tombes, quatre ou cinq, parfois plus, les mêmes, mais chaque fois, une nouvelle épitaphe vient s’y ajouter, un nouveau visage, de nouvelles fleurs, dont elle orne les stèles soigneusement. De ma position, sous les collines, je ne parviens pas à voir qui elle visite précisément, mais à en juger par la tristesse que répand son regard dans ces moments de recueillement, je devine qu’ils lui étaient proches, et que certains avaient encore un long avenir devant eux. Cependant, il ne faut pas se méprendre, elle ne se laisse jamais aller à l’émotion, Séléné ne pleure que les vivants.

Pour le commun des mortels, elle est assez étrange, et pour ceux qui comme moi ont traversé les vies et les saisons, elle est juste lunaire, faite pour un autre monde. L’au-delà, sans doute. Et il m’arrive de craindre qu’elle soit tentée d’y aller. Il n’y a qu’à la voir déchiffrer les inscriptions sur les écriteaux des monuments funéraires. Elle est absorbée dans des réflexions d’où l’on ne peut l’en sortir, certains jours, on pourrait croire qu’elle a mangé du pathos au petit déjeuner. Et qu’elle prend à son compte toutes les tragédies humaines. Elle me dit que je suis son pivot, et que ses racines sont avec les miennes, sauf que les siennes ne s’enliseront jamais. Ce que je ne parviens pas à justifier, c’est son aptitude à ne s’entourer que de mauvaises graines, et à fuir les meilleures. Comme si elle craignait que le bonheur lui saute au visage. Ainsi, les rares moments où elle n’est pas seule, elle est mal accompagnée.
Le plus étonnant, c’est encore sa peur des enfants, qu’elle évite scrupuleusement. Un jour, je l’ai vu tressaillir à la vue d’un nourrisson. Même le mausolée aux anges lui fait peur. C’est qu’elle aimerait être faite de bois, comme moi. Bien sûr, elle n’a personne dans sa vie, c’est difficile à comprendre pour qui la côtoie, mais elle est ainsi, elle vit sans attaches, sauf celles de l’allée 19, six pieds sous terre. Et les miennes, il va sans dire. C’est bien simple, quand on l’aime, aussitôt elle détale. « Qui m’aime sera damné », se dit-elle, aussi prend-elle soin de ne damner que les cons. Elle parait toujours un peu absente, elle n’est jamais tout à fait là. C’est une mante religieuse, une cigale, bien qu’elle tienne plus de la veuve noire. Et si elle est aussi malheureuse à son jeune âge, c’est parce qu’elle a vécu l’éternité en une nuit…

J’ai l’impression que je suis tout pour elle, lorsqu’elle vient s’abriter à mon pied, elle me répète que je suis le plus résistant, le seul qui lui survivra jamais. Et quand elle loue ma puissance, elle ne se doute pas un instant que c’est en elle que je puise mon engrais. Hélas, le silence auquel je suis condamné, ne me permet pas de couvrir le vacarme de ses idées noires. Parfois, elle voudrait que je fasse trembler la terre, ou que je lui joue de la flûte à tue-tête. De cette manière, je parferais mon rôle de Pan, Dieu Nature à l’orée du bois. Pour l’instant, je me contente de la regarder s’accrocher à mes branches, parsemées des fruits dont elle raffole, et s’en délecter pour oublier. Néanmoins, depuis quelques jours, sa tristesse me gagne, Séléné m’évite, elle ne vient plus comme à son habitude, c’est comme si elle me craignait moi aussi. Mais enfin, qu’a-t-elle donc à craindre d’un vieux sage ? C’est encore plus irraisonné que de craindre un enfant… Comment peut-on appréhender la sagesse et l’innocence ?

Je voudrais la suivre, lui courir après, mais ma condition m’en empêche, je suis bien trop enraciné, bien trop vieux, trop lourd, végétatif. Moi la force de la nature, ainsi qu’elle m’appelle, pour la retrouver, je déplacerais ces montagnes qui nous environnent, je lui décrocherais l’astre qui la représente. Séléné plus absente que jamais, je l’entends encore me dire à demi-mot qu’elle a fini par m’atteindre à mon tour. Et qu’elle a le moral en phase terminale. Je la revois prononcer des mots que je n’ai su comprendre dans l’instant. Elle a dit qu’elle était comme cette chenille processionnaire qui me parcourt l’écorce. Grimpante comme ce lierre qui me recouvre le tronc, ce petit ver de vase qui s’insinue sous les stèles. Je m’apprête à laisser choir ma sève, à m’effeuiller sans ployer, à détruire tout ce qui m’enterre. Pour la première fois en plus de cent ans, je me sens déraciné. Je me remémore ses multiples visages, ses nombreux costumes qu’elle ne retirait que face à moi, ses dernières paroles, sans au revoir. Je la cherche des feuilles, les ramures au vent. Je ne sais même plus si elle existe, ma Sélénite au cœur de bois.
Et alors que je n’espère plus, je la vois, livide, au pied d’un arbrisseau, laissant affluer les larmes qu’elle a contenues jusqu’alors dans l’allée 19. Quel vivant pleure-t-elle dans l’allée aux morts ? m’enquiers-je aussitôt.
Séléné ne rayonne plus sur mon écosystème. Elle pleut à verse, m’inonde de peine, elle est la foudre qui s’abat sur moi, jusqu’à m’en retourner la terre.
Dans ses mains, une feuille de papier à l’origine de sa détresse, la plus officielle jamais signée dans le cimetière, une sommation instruite à l’aube, lue et approuvée par ses soins. Sa signature vient parapher chaque page. Et dans ces pages, on raconte que mes racines se sont développées jusqu’à la démesure et qu’elles peuvent à tout moment ravager les caveaux souterrains de l’allée 19.

Face à moi, un grouillement humain, bouleversé, attelé aux préparatifs de mon exécution, cueille mes dernières figues, particulièrement sucrées en cette fin de saison, et que nul n’est près de revoir en un pareil endroit. Ma moissonneuse de mauvaises herbes, ma faucheuse, manque à l’appel, elle a peut-être déjà tourné les talons.
Je serai abattu au petit matin, les derniers rayons de lune moirant les tombes, j’espère d’ici là voir poindre l’ombre de Séléné.


Thursday, June 04, 2009 
(Avant-propos : un amuse-gueule est un objet doté de la parole.)


                                                               Ta page nocturne


J’ai été retrouvée échue sur le bureau d’une vieille dame.  
Une vieille dame enchignonnée, incroyablement vive et empressée, le regard fardé d’azur. Et de son époux vacillant, étrange mais pas étranger, tenant sa tête d’une main, son moleskine de l’autre. D’un simple regard, il m’examine, me pose mille questions sur toi, quant à elle, elle m’inquisitionne avec son air de bigote du dimanche. Elle m’assène un regard des plus importuns, je vois bien qu’elle cherche à m’intimider. Mais le plus inquiétant dans l’histoire, c’est encore le vieil homme, il se pourrait qu’il soit l’instigateur de cet interrogatoire. C’est curieux, parce que tandis qu’il furète dans mes affaires, il semble que c’est toi qu’il cherche un peu. Avec une détermination teintée d’angoisse, comme si sa vie, ou plutôt ce qu’il en reste, en dépendait.  J’ai l’impression qu’il t’estime beaucoup  lui aussi, différemment de moi, avec plus de paternalisme sans doute, et si j’en crois ses gestes exaltés, il est bien décidé à me taper sur le système. Il faut le voir à l’œuvre, il est surprenant, complètement absorbé, le nez dans mes logogriphes, soucieux face à l’indomptable.
Ne crains rien, il peut bien sonder mes énigmes toute la nuit, ils n’aura pas le moindre mot, plutôt mourir que te trahir. Tu as mis tant d’énergie et de passion à la tâche, tu as tant donné de ta personne pour m’offrir du voyage et de l’éducation.  À ses yeux séculaires et avides, je serai le complexe de Prométhée, laborieux et inassouvi, et je donnerai vie à Tantale sous ses doigts rabougris.
Je n’ai que quelques années à mon actif, et pourtant je détiens en moi les vestiges de toute ta vie.  De toi, j’ai la mémoire pleine à craquer, ma mémoire à elle seule pourrait bien se substituer à celle de tes murs. Et que ne donnerais-je pas pour t’y voir encore, dans la mienne, mais enfin, entre quels murs te trouves-tu aujourd’hui ? Où écris-tu tes lendemains ? Où retapes-tu ta vie ?  Si seulement, le vieil homme pouvait me parler au lieu de me regarder si fixement… Je vois bien qu’il sait quelque chose.Ne lui a-t-on jamais appris qu’on n’obtenait rien par la terreur ? Et si, en réalité, c’était lui que tu fuyais ?
Voilà que la dame fringante houspille, le vieil homme persiste dans ses résolutions, à le voir ainsi déterminé, on croirait qu’il reprend goût à la vie. Tous deux pensent à voix hautes et complotent ma profanation, ils m’épuisent, me font ramer. Face à eux, ta jeunesse me manque encore davantage. Tu nous aurais fait naviguer en des mers inexplorées, tu nous aurais emmenés ailleurs avec ton souffle vivace, tu aurais supplanté ton propre mythe, ta jeunesse nous aurait tous emportés.
Je les devine aisément, ils sont transparents tandis que je suis binaire, ils se heurtent aux barrières de la langue, il faut dire qu’ils ignorent tout de mon architecture. Il y a là bien plus qu’un conflit de générations.
Les gestes du vieil homme ont l’élan de la nécessité, il sait où tu es, c’est évident, il ignore seulement le chemin. Tu n’es plus très loin à présent, ce n’est qu’une question de temps.  Je n’aime pas l’idée qu’il te trouve aussi vite, mais progressivement, son naturel me met en confiance, j’en arrive à ne plus savoir pourquoi je dois le craindre.
Je le vois qui feuillète son moleskine avec concentration, comme s’il y cherchait l’origine du monde. Je perds toute résistance au moment où il entonne le sésame si familier, changé dernièrement et consigné dans ces feuilles jaunies :
La baigneuse.
Pardonne-moi, j’ai fait de mon mieux pour lui refuser l’accès à ton Eldorado, sa persévérance a eu raison de moi.
Je me souviens du moment qui a précédé ton départ, tu étais en pleine exaltation de tes vieux démons. C’était il y a longtemps. Un an, deux, peut-être cinq, ou bien plus, je n’en sais rien. Il y avait tes mains colossales qui trémulaient à mes pieds, tes doigts lestes qui pianotaient sur moi.  Ça sentait le grand chambardement, la folle embardée nocturne. J’avais deviné à ton air juvénile et héroïque, que ce soir-là des têtes allaient sauter, et pas n’importe lesquelles, de quelques lignes à tout le moins.  Tu avais ouvert grand les fenêtres, et cette fois-ci, c’était sur ton monde  intérieur que s’accomplissait le geste, m’invitant au plus anachronique des voyages. Un voyage qui allait durer une nuit entière.  Et c’était à nouveau ton programme à toi, et non l’un des miens, que nous allions suivre, mot pour mot. J’étais Mnémé et Calliope, la mémoire et l’épopée, la muse la plus assidue que tu n’aies jamais eue. Tu étais ivre de nouveauté, prêt à prolonger les saisons, à replonger dans ta mémoire, à refaire le monde à ta vision.
Puis, tu t’es lancé à corps perdu dans la plus prolifique de tes confessions, celle que tu avais longtemps espérée, pensant que c’était maintenant ou jamais ; la fiction se mêlant à l’authenticité du souvenir. Tu t’es mis à raconter la baigneuse et aussitôt, tu l’as nommée ainsi.  Car c’était le mot parfait pour la désigner.
C'est alors que le vieil homme, pas si vieux en définitive, juste vieillissant, ouvre une fenêtre, puis une autre. La peur transite dans mes microprocesseurs, je le sens qui s’échine à mon exploration,  il hasarde même une main en direction de mes périphériques. La vieille épouse congratule son homme victorieux, et m’adresse un sourire aussi franc et gracieux que celui de ta baigneuse.  
Une question me vient alors à l’esprit, qui ne me quitte plus, je me demande si la vieille dame, étonnamment svelte et athlétique pour son âge, sait elle aussi nager… La certitude me gagne quand je la vois s’émouvoir de sa découverte.
Ce n’est finalement pas le goût à la vie qu’il a recouvré, mais la mémoire, ou plutôt, je la lui rends, car après tout elle lui appartient.
Est-ce possible que je n’ai rien vu venir…. tout ce temps où tu te payais une seconde jeunesse, la mienne filait entre tes doigts. Le temps nous aurait-il échappé à toi et moi ? C’est qu’il n’y a plus de printemps quand nos nuits sont des jours, pas plus qu’il n’y a de matins les lendemains d’insomnies.  Tu as laissé le temps et ses dédales, la futilité du quotidien et la maladie, se mettre entre nous. Néanmoins, le temps n’efface rien ; vois-tu, il enfouit, il amasse, il ne fait que sauvegarder en un lieu imprécis. Il est comme cette mémoire, qui un jour te tiendra lieu d’héritage.
 Tu es là face à moi, plus lucide que jamais, je fais écran à ta joie, réjouie de ces improbables retrouvailles, tu arpentes fièrement ma base de données.
Tu aimerais poursuivre l’histoire de la baigneuse, délaissée un temps, plus long qu’il n’aurait fallu, mais les mots te manquent. Tu souris en te rappelant que j’ai toujours appliqué à la lettre les commandements de ton imagination. Tes tempes argentées s’ébouillantent de nouveau, de même que mon disque dur,  tu m’adresses un regard nostalgique et attendri.  Je pourrais t’aider à rassembler les puzzles de la nuit dernière, mais hélas, elle s’avère plus lointaine que ton souvenir.
Ce sera ton passé contre mon avenir, ma mémoire contre la tienne. Et désormais, ma page restera blanche comme tes nuits.



Monday, April 20, 2009 

La charnelle


J’étais ronde, je suis oblongue, la petite reine de tes matins,                  

Délicieuse et féconde, la peau lisse comme du satin,

Interdite hier encore, sur mon lit de miel où je t’invitais,

Dans ma robe rouge et or, j’étais prête à croquer.

                                *

J’étais verte, je suis blette, sans saveur ni parfum,

Cultivée et agreste, mieux vaut rester à jeun,

Que mordre avec avidité dans mes voûtes charnues,

À trop y avoir goûté, tu as changé mon sucre en ciguë.

                                  *

J’étais bleue, je suis noire, nécrosée par le chagrin,

Jadis gorgée d’espoir, des vertus plein les pépins,

À présent que ma chair s’endurcit sous tes dents,

Ni d’amour, ni de terre, je voudrais être d’Adam.

Friday, April 10, 2009 

 

La crise du tripot




Ici on passe et on trépasse, on joue sa vie en permanence.
On rattrape son passé, on saute sur son avenir, on se projette, on se jette, parfois sous les rames du métro. Ici, il y a des joueurs de flûte, de banjo et même de brelans ou de dominos, sous les escaliers automatiques, des dealers de somnifères, des hommes d’affaires, des femmes actives, des rmistes, des carriéristes, des donneurs de leçons en costume bleu, et deux rottweillers surnourris, élevés au steak et au pigeon-ramier, appelés communément Claus et Friedrich, pour les rendre plus dissuasifs aux délinquants  de petite envergure. Parfois ils plongent leurs museaux poisseux dans mes mèches chinées, me reniflent par instinct, jamais par plaisir ; bon sang, c’est à peine si j’existe pour les chiens.
Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis abject, ni même incommodant, ce serait m’accorder bien trop d’importance. Non, en réalité,  je suis pire, je ne suis rien pour personne, et quand je dis rien, je n’évoque pas les abysses du néant, sur lesquelles on pourrait se surprendre à méditer, j’entends par là :  RIEN,  ni plus ni moins qu’une vétille, encore que ce mot me rehausse un peu, comme si en fin de compte j’étais superflu, alors que non, je ne le suis pas, j’ai un emploi, je suis coutumier d’un usage quotidien, je suis juste INSIGNIFIANT, la nuance ici est fondamentale. Je ne suis rien qui vaille la peine qu’on s’y attarde, et pourtant, vous le faites un peu sans y penser, seulement c’est toujours à mon détriment. Je suis pour ainsi dire le néant appliqué à l’ordinaire, celui qu’on ne saurait voir, et qu’on piétine pour ne pas avoir à le regarder. Une chose sans visage et sans âge. Je suis à terre, condamné à ne côtoyer que les bas fonds de l’humanité, et il n’y a pas pire abjection que d’être écrasé par elle.  Je suis corrompu par votre faute, sale et usé de vos passages incessants, qui m’enfoncent chaque minute un peu plus. Est-ce vous, ou bien étais-je déjà vieux et miséreux avant même de me trouver là ?

Les rares fois où l’on a posé son regard sur moi, c’était par accident, toujours pour récupérer quelque chose de coincé entre mes capillaires, des choses non souillées, des tickets de métro, des boucles d’oreille, des morceaux de beignets fraîchement emballés, et à chaque fois, je croyais qu’on m’accusait. Qu’on me blâmait d’avoir retenu un objet de valeur alors que je ne suis rien. Seule votre misère s’agglutine à moi, je ne reste pas longtemps riche de vous. Quand vous donnez autre chose que des déchets, c’est systématiquement pour reprendre. Vous oubliez en revanche de reprendre vos crachats surinfectés, vos chewing gum contaminés, vos mégots de cigarettes, vos trop pleins de mayonnaise avariée.
Dans ce panorama entaché, ma lueur d’espoir, et le seul qui ne m’ait jamais considéré, s’appelle Tarik. Il est agent des services généraux, il a quatre grandes filles et six petits enfants, il dit qu’il est homme à tout faire, mais les gens d’ici l’appellent le monsieur du métro. Ça le fait sourire, d’ailleurs j’ai l’impression que tout le fait sourire, il ne se laisse jamais atteindre par la saleté, un comble pour qui nettoie celle des autres. Mais s’il a toujours l’air heureux, je ne suis pas sûr qu’il le soit.
Tarik me porte de l’intérêt pour deux raisons : la première, c’est qu’il me comprend car il fait lui aussi partie intégrante de ce décor urbain, la deuxième, c’est qu’il est payé pour le faire. Il ne me maintient pas en vie, il assure ma survie, ce qui n’est pas rien. Je l’aime et je le hais pour ça.
Après tout, il faut bien qu’il y en ait qui fassent le boulot ingrat, celui de recueillir votre propre ingratitude, et il faut bien aussi donner un sens à ce qui n’en a pas. Ce qui nous fait vivre, à Tarik et moi, c’est l’espoir qu’un jour, nous aurons une place à l’abri de la saleté, fût-ce dans une autre vie.

C’est la crise, messieurs dames, la crise du tripot, mais voyez-vous, la mienne, elle est existentielle, je suis né pour la crise, et pour récupérer toutes vos raclures, vous délester de la salissure qui encrasse vos pieds à la place de votre conscience. D’ailleurs en avez-vous une ? Ce peut-il que vous n’ayez pas conscience de ce que vous êtes, savez-vous que vous ne valez pas mieux que moi, et que l’immondice amassée sous vos semelles ? Relayée à des pieds, pesants ou alertes, eux-mêmes sans visages, des souliers vernis, des escarpins du siècle dernier, des talons aiguille, des sandales romaines. Chaque jour, votre mépris me salit un peu plus.
Mon travail, c’est d’essuyer la pourriture qui s’échappe de vous et de rester digne sous vos pas encrassés, et quel travail de titan, n’est-ce pas, que celui d’exister pour se faire piétiner. Vos souillures se collent à moi, s’imprègnent à mes revêtements, afin de vous éviter le faux pas ou le dérapage, et l’humiliation suprême de laisser la trace de vos opprobres dans votre sillon.
Aujourd’hui, j’ai récolté le vomi d’un gamin de CE2, de sortie pédagogique avec M. Grelin, puis j’ai eu à faire à de la boue récalcitrante, celle des crampons des jeunes footballeurs d’en face, également aux cendres envinées de nos trois sdf roumains, ivres-morts de bon matin, et le clou de ma journée, c’était la pisse de Claus, grasse et malodorante, comme lui.


Le présent m’est insupportable et mon avenir perdu, si bien que je ne vis qu’au passé et au conditionnel. Je voudrais tant être fait de bambou et de fibre de coco, ou de laine rouge, déroulant et étendu sur la Croisette. Ou simplement n’être plus.  M’évaporer, quitter les  bassesses du monde et m’élever un peu. Souvent, j’espère de grands travaux d’aménagement, je me surprends à imaginer que Tarik m’emporte avec lui, et qu’avec son sourire invariable, il me dépose devant la porte de son HLM.
Parfois, je rêve qu’il me balance à l’arrière d’une camionnette munie d’une benne béante, avec un clin d’œil d’acolyte en galère et l’air faussement cruel de celui qui sait mieux que quiconque reconnaître les ordures, il m’assènerait : « Allez, du balai, le tripot, on t’a assez vu,  il n’y a plus de place pour toi ici, c’en est fini de la vie de bohème ».  
« Ma ville propre », c’est ce que je lirais sur la camionnette. Et percevant toute la force de ces mots pour avoir passé ma vie au contact de la déchéance, celle qui ne se voit pas, je me dirais que ce doit être bon signe. Et là, je me retirerais, n’ayant que faire de l’indifférence générale, et je crierais deux ou trois choses qui ne feraient rire que Tarik et moi :
« Le tripot crucifié sur la place publique, le tripot maculé de vos salissures, quitte cet enfer, s’en va se laver de vos péchés, en partance pour le paradis ».

Saturday, February 21, 2009 




(Au paladin.)


                                            Saint Paladin



La détenue était armoricaine, d’aspect rectiligne et ténu.
Souvent elle parlait d’elle à la troisième personne, persuadée qu’elle était de ne pas s’appartenir, et de n’être que simulacre du pouvoir qu’on aimait à lui prêter. Néanmoins, qu’il fût magique ou naturel, il n’en demeurait pas moins à double tranchant, perçant ses cibles en un seul coup avec la célérité du vent. Il faut dire, qu’outre son âme romanesque, mademoiselle avait la courtoisie dans l’airain. Elle avait aussi des responsabilités discordantes, somme toute symboliques, à la fois d’offensive et de protection. Défendre l’honneur de celui qui la possédait, braver le danger en provenance des belligérants, et imposer un respect constant, faisaient partie de ses attributions.

Entre de bonnes mains, fussent-elles bienfaitrices et aventureuses, tantôt elle s’agitait, tantôt elle tournoyait, mais jamais elle ne lâchait prise. Car elle était faite d’un savant alliage de métal, et plus encore de lutte et de détermination. La peur, la tristesse, l’amour, et même le sommeil, rien ne pouvait jamais avoir raison d’elle.

La captive était folle à demi, depuis que son propriétaire l’avait posée là, pièce maîtresse d’une galerie dépareillée, lestée dans son fourreau mordoré, près de l’armoire médiévale en bois de sheesham. Au début, quelques amphitryons arrivistes se risquaient à la visiter, de jour comme de nuit, puis peu à peu, imaginant qu’on finirait par la lui dérober, l’acquéreur fit verrouiller chaque entrée, à grand renfort de parapet, et décida de l’enclore dans sa propre mansarde et de répandre des pièges à larcins tout autour de la prisonnière.  Ainsi son acquisition était-elle pleinement protégée contre le maraudage, nul fantassin, même le plus hardi, ne pouvait, ne serait-ce qu’espérer détenir un jour l’illusion de son bien. Dans les premiers temps, ceci ne fit qu’encourager les esprits défiants, puis, les mois passèrent, la tour d’ivoire devint cachot de misère et les visiteurs valeureux se firent de plus en plus rares. Mais si la foi du collectionneur était inaltérable, il n’en était pas de même pour les pouvoirs de sa pièce de collection. C’était donc sans compter qu’avec les mois d’enfermement, elle perdait progressivement de son invincibilité, elle qui n'était pas destinée à Damoclès, sentait peser au-dessus d’elle, la menace d’une ombre ennemie. Sa force était demeurée si longtemps sous haute protection, qu’elle risquait à tout moment de disparaître. 

L’acquéreur voulut alors préserver sa recluse d’un mal qui frappait à l’extérieur des appartements, d’autant plus que ces derniers temps, on parlait d’un virus ravageur similaire à la grippe, qui touchait principalement les êtres fébriles, il y avait même d’inquiétantes rumeurs de peste bubonique aux abords de la citadelle…

La crainte du vol enfin déjetée, le propriétaire s’inquiéta de sauvegarder la vigueur et le moral d’acier de sa prisonnière ; il envisagea d’autoriser quelques visites dans le but de la distraire, ceci, bien entendu, subséquemment à un minutieux contrôle médical, car à trop se soucier de sa santé mentale, il ne fallait pas qu’on en négligeât sa résistance physique. Afin de dormir sur ses deux oreilles, il décida de mettre en place une sélection scrupuleuse. Pour ce faire, il employa une vielle mégère en qualité de surveillante, réputée pour repérer la traîtrise dans l’œil de l’agneau le plus pur. Celle-ci admit quelques dames de la Haute, ainsi que de jeunes bohémiennes pleines d’entrain pour égayer sa solitude. Les critères de sélection pour les hommes étaient en revanche sensiblement différents et d’une intransigeance absolue, privilégiant les serments ascétiques aux qualités chevaleresques.

Fort heureusement, la vieille bacchante avait un don imparable et peu banal, c’était de reconnaître celui qui mentait, et c’était bien commode, il lui suffisait d’interroger chaque visiteur, et devant son facies rubicond, boursouflé par la perfidie, aucune hésitation n’était possible, les êtres les plus sournois trahissaient leurs projets machiavéliques avec une franchise déconcertante :

- Cher monsieur, vos frusques cachent-elles des glaives ?
- Aussi vrai que vous êtes répugnante, Madame. Il y en une dans l’escarcelle cousue derrière mes culottes.
- Quant à vous, vil impudent, êtes-vous un ravisseur?
- Non, pas encore hélas, mais j’y aspire, vielle scélérate, je suis là justement en repérage.
- Jeune homme fringuant, venez-vous lui comptez fleurette ?
- C’est là bien mon intention, j’ai apporté pour cela quelques versets de sa légende, que je lui lirai en susurrant.

Étaient instantanément écartés, hormis les malveillants, ceux qui portaient des armes et des présents, mais également ceux dont les aspects laissaient entrevoir la potentialité d’un danger, une corpulence estimée trop robuste par exemple, ou des manières charmeuses. Par ce procédé inaliénable, beaucoup d’hommes furent détournés de la forteresse.

C’est ainsi qu’un jeune écuyer, promis à un avenir de paladin, non adoubé encore et peu robuste, réussit à se frayer un chemin sans encombre. Jugé parfaitement inoffensif, il fut même autorisé à des allers-retours quotidiens, pour le plus grand plaisir de la séquestrée, dont les perceptions étaient devenues confuses par trop d’isolement. Quand on considérait la multitude de ses signes particuliers, il était étonnant de constater qu’il ait pu paraître aussi ordinaire aux yeux extra-lucides de la mégère. Il était à lui seul un vivier de surprises, aussi grand qu’infime, aussi terrestre qu’aérien, entre autres aptitudes, il parlait à la recluse en langue vernaculaire, parfois même il le faisait en vers. Tandis que cette dernière était embastillée dans sa prison dorée, la verve et les attraits du jeune homme lui apportaient une telle sensation de régénérescence qu’il lui semblait frôler à son contact les plus hautes cimes de la planète. C’était une manière d’entraînement intensif pour le futur paladin, dont l’objectif ultime était l’adoubement. Sa présence régulière raviva peu à peu le tranchant de la chétive, nonobstant les quelques moments de réflexion que cette dernière s’accordait en sa compagnie. C’est qu’elle n’était pas âme à se laisser porter par le vent, encore moins dominer par le chaland.

Cependant, depuis quelques jours, et cela coïncidait avec l’arrivée du paladin, dont l’amitié était pourtant en tous points une aubaine, elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle se sentait sensiblement défaillir. Sentant ses facultés guerrières l’abandonner,  elle n’était plus vraiment sur le qui-vive, mais bien sur le point de se laisser déraciner, c’était une sensation  étrange et obsédante, venue de loin, ni son âme ni sa gaine argentée n’y pouvaient rien, et en même temps c’était tout à fait inopiné, à la manière d’un éclair furibond.  Le paladin craignit de transporter malgré lui dans ses accoutrements des germes provenant de l’extérieur, contre lesquels la captive, passablement vulnérable, n’était pas immunisée. Peut-être était-ce simplement la vue de personnes autres que son ravisseur qui lui avait fait tourner la tête, et donné l’envie irrépressible de voir le monde, dont elle ignorait tout. À moins que ce ne fût tout à fait autre chose. Mais voici que sa lame la démangeait, sa garde l’oppressait dans tout le corps, elle aspirait à pointer sa bouterolle dehors afin de fendre un air plus pur. Aussi, supplia-t-elle un beau matin le jeune homme de l’y aider, sans toutefois l’encourager à enfreindre son code d’honneur, la vieille mégère ayant un flair terrible pour ces velléités-là.

Soucieux de son amour propre, bien qu’il la trouvât fort pâle, il se garda bien de le lui dire, tout en essayant de ménager sa santé :

- On vous dit affaiblie, Mademoiselle, moi,  je vous trouve inchangée, mais enfin, si je puis me permettre, il vous faut rester ainsi cloitrée, car une fois votre pointe dehors, vous risqueriez d’attraper le mal. Hors du château, c’est l’hécatombe, les animaux creusent les terres alentours pour s’y abriter, les gens de la plèbe plient sous le froid, les arbres cassent sous le joug du vent… Non vraiment, je vous recommande vivement de rester bien au chaud au fond de votre fourreau.

La châtelaine, opiniâtre qu’elle était, n’écouta qu’à moitié les recommandations du paladin, pourtant empreintes de sagesse. Elle feignit de vouloir simplement constater les bourrasques, plongea son pommeau dans la main du jeune homme, et elle put, grâce à lui, se mouvoir jusqu’aux fenêtres. Instantanément animée par un souffle magique, elle sectionna la verrière qui cloisonnait sa chambre, et virevolta dans les airs, entraînant ce dernier dans une  inconséquente chute à l’extérieur du palais.

Le paladin, que l’émotion du contact inattendu avait détourné de la prudence, se retrouva face contre terre, l’œil immergé dans les dragons que la prisonnière avait, gravés sur sa chape. Celui-ci, convaincu que sa célimène s’apprêtait à rendre l’âme, envoya valser les bienséances, et laissa éclater sa passion.

-  Mon amour, mal m’en a pris de vous laisser franchir les verrières. Vous voilà par ma faute  blessée et transie de froid.
-   Vous vous méprenez, ni le froid ni le choc ne sont en cause, à présent je ne sais que trop bien ce qui précipite ma fin .
-    Malheureuse, vous vous mourrez et vos esprits divaguent…

C’est alors qu’il s’agenouilla vers elle, si près, qu’elle sentit sa lame fondre à mesure qu’il approchait, et il lui sembla même que son âme, filante à l’instar des étoiles, s’élevait dans les nuages. Elle comprit en cet instant que son combat s’arrêtait là, tout ce temps où elle crut se battre contre le monde, elle n’avait fait en réalité que lutter contre elle-même, se laissant aveugler par son syndrome de Stockholm, soigneusement entretenu par le collectionneur.

 Ce n’était donc pas un coup de froid, mais plutôt au contraire un embrasement, improbable pourtant de par sa constitution ignifuge, preuve que l’on devait toujours croire aux miracles.  Sentant son dernier soupir approcher, la prisonnière parvint à prononcer une sentence, qu’elle crut la dernière, tant elle était profonde et libératrice.  Elle s’apprêtait enfin à mettre des mots sur sa maladie.

-     Mon cher paladin, certes j’ai fait une violente chute, néanmoins ce n’est pas sur la tête, ni même malade que je suis tombée.
- Comment se peut-il alors que vous soyez mourante ? De quel acabit est donc la chute qui vous fait ainsi trépasser ? Grands dieux, si c’est la peste bubonique, je veux faire alliance avec vous.
- Le mal qui m’accable n’a rien de bubonique ou d’infectieux,  je suis, si je puis dire, et je le dis sans l’ombre d’un doute, irrévocablement amoureuse de vous.

Touché en plein cœur, le paladin, aussitôt cuirassé par l’amour de la châtelaine, la saisit au corps comme un précieux blason, effleura des doigts la fusée sur laquelle était inscrit en lettres d’or son nom, et l’embrassa avec chevalerie. Puis après lui avoir prêté serment d’allégeance, il la porta au ciel, plus heureux qu'il ne l'avait jamais été, et enfin adoubé.

Friday, December 05, 2008 

(Avant-propos : les amuse-gueules sont des objets qui parlent. Des objets qui ont des choses à révéler à quelqu'un.

Ici, à Madame X.)

 

                                   Les malveillantes

 

L'horloge comtoise affiche 6 heures.

Monsieur s'en va par le train, emmailloté dans son auguste trois quart noir, rembruni sous sa barbe de trois jours, placide et alerte vers son chemin de croix.

La mine dévastée par la brume épaisse qu'il laisse dans son sillage, il absorbe les dernières nuées de chaleur qui émanent de nous dans ce froid si pénétrant, tandis que nous nous évaporons dans l'atmosphère glaciale de la gare endormie. Les yeux rivés sur les réverbères, il déclare, qu'aussi vrai qu'il ne nous oubliera jamais, il ne posera plus ses lèvres sur nous.

Le voilà parti à votre rencontre, blotti contre votre souvenir, tapi derrière ses regrets, les épaules flapies et les genoux douloureusement repliés, plus que jamais décidé à n'aimer que vous,  fermement embarqué pour quatre heures chancelantes dans son fauteuil de seconde classe.

Cet homme, impeccablement statique sous les lampions luminescents, est un monument occulte, tant il multiplie les vies et les énigmes. Cinquante deux hivers sont tassés et entassés dans cette âme immense, ce corps victorieux, gâché par d'insoupçonnables misères, d'improbables mensonges, dont certains étaient destinés à vous cacher notre existence, non pas pour la volupté de vous trahir, mais pour celle de vous épargner.

 Il vient à peine de nous quitter et le manque s'insinue déjà. Il en frissonne de tout son être, et cette frénésie dans son corps rassure notre besoin de domination. Aucun doute, nous sommes les maîtresses à bord, incandescentes cheftaines, incontournables ensorceleuses.

Il en a toujours été ainsi, sans doute est-ce dû à ses prétentions et à ses fantasmes épiques,  il lui fallait vous savoir triste ou pantelante pour accourir à votre chevet, et pour se sentir enfin investi par la fierté de vous avoir épousé. À présent, après des semaines d'absence arbitraire à embraser nos rêves sous couvert de voyage d’affaire, il n'aspire qu'à vous demander pardon, il se prépare à vous dire tout haut ce que jusqu'alors, il vous disait bien trop bas. Et que vous n'entendiez pas…

En cet instant, vous, d'ordinaire si lointaine, si insignifiante à nos yeux, vous êtes si présente, tellement envahissante, qu'il en vient à ne plus penser à nous. Et face à votre probité sans faille, votre beauté accomplie, vos offrandes matures, nous serions presque tentées de croire qu’aucune parmi nous ne fait le poids.

Ces différences entre nous l'ont toujours conforté dans ses inclinations volages, allégeant sa culpabilité, constituant pour lui un argument imparable pour ne pas nous envier. Mais vous nous enviiez malgré tout, n'est-ce pas, vous ne pouviez vous en empêcher, et cela, pour une raison bien simple, c'est que nous n'étions pas vraiment des étrangères, auquel cas la trahison aurait été plus acceptable. À maintes reprises, vous nous avez accueillies dans votre foyer, parvenant même, l'espace d'un luxuriant dîner, à nous donner l'illusion de faire partie de la famille. Et tout au long des festivités, troublé par notre chaleureuse aménité, il n’avait de cesse d’attiser la flamme de votre jalousie, ce mal implacable et viscéral qui a fini par vous ronger l’échine.

Nous sommes votre antithèse en tous points, tout ce que vous ne serez jamais, et que vous ne sauriez être pour lui. Nous, volatiles et vaporeuses amantes, et vous, terrestre et mère aimante. C'est notre fluide contre votre glaise, notre évanescence contre votre édifice.

On dirait qu'il flanche, c'est sans doute à cause de ce fauteuil trop étroit, ou  serait-ce l'impatience et l'enjeu du voyage, à moins que ce ne soit tout à la fois l'envie et l'appréhension.  À force de tension, ses jambes se mettent à frissonner, rythmées par les spasmes de ses larmes incontrôlées. Lui, qui n'en a jamais versé qu'aux occasions les plus extrêmes, et en toute solitude, plus particulièrement quand la peur de vous perdre prenait les pourtours d'une affliction.  Il se peut même qu'il grelotte d'effroi, des pieds à la tête, si bien qu'il ne sait plus si c'est son cœur qui vous réclame ou son corps qui nous retient.

Alors, il essaie tant bien que mal de tempérer les émotions qui le submergent, car dans quelques minutes il sera face à vous, et il ne voudrait pas que vos retrouvailles aient des allures théâtrales ; aussi préfère-t-il se faire violence, et songer plutôt à nous.

Il  lui prend l'envie de sentir notre parfum, imprégné dans son épiderme, et dans sa bouche, il perçoit encore notre saveur rance, il se figure notre crépitement, inaudible pourtant, et dans l'errance de ses rêveries interdites, il se perd au fin fond de ses illusions, parties en fumée. Nous devenons alors la lie de sa mémoire, la lymphe de ses regrets, la petite mort qui enflammera tous ses sens. Nous nous immisçons dans ses pensées saumâtres et capiteuses, et distillons en lui un arrière goût de cendres, une vague odeur d'amertume, une sensation de fin du monde. C'est un fait, avant-coureur comme un symptôme, c'est plus fort que lui,  il faut qu'il nous manipule, qu'il nous hume, nous consume, et vos postures de louve et de reine offensée n'y changeront rien.

Néanmoins, vous n'avez qu'une idée en tête : le priver de nous par tous les moyens, vous rêveriez de nous réduire en miettes, mais c'est sans compter notre invincibilité. Nous écraser ne suffit pas, quant à notre ardeur, vous ne sauriez l'estomper par des gestes affectés, nous nous épanchons dans l'air si insidieusement qu'il vous serait impossible de nous arrêter. À nous seules, nous avons les moyens de vous faire dépérir, à petit feu ; nous pourrions rendre inodore le plus doux de vos parfums, détruire l'arôme de vos je-t'aime, gangréner l'éclat de vos toilettes, et s'il nous reste encore du fiel à répandre, nous vous ferions même perdre un peu la raison.

 Vous pouvez jouer les Madones autant que vous le voulez, sachez qu'être la plus admirable des femmes ne sera jamais une raison suffisante pour nous quitter. Il nous reviendra, mû par ses instincts les plus primaires, aussitôt que sa gorge crachera sa colère, et que ses yeux pleureront notre nocivité.

Puis, il poursuivra sa quête funeste et insatiable, il humectera avec avidité ses lèvres, toujours plus désireux de goûter à l'inédit ; des blondes, des brunes, parfois exotiques, gitanes ou cubaines, d’incendiaires filiformes gorgées de nicotine, qui s'enflammeront pour ne jamais s'éteindre, et tout cela, sans se soucier de la modération.

Certaines d'entre nous voudraient se rendre aussi légères que possible, innocentes pour son cœur, inoffensives pour son oxygène, et ne brûler pour lui que d'amour et de désir. Mais, voyez-vous, c’est le mal qui nous anime, plus nous paraissons bénignes, plus nous sommes impures. Et lorsque par infortune nous avons l'air douces et délicates, ce n'est que pour mieux imprégner notre venin.

Le voilà qui s'agite, en même temps que les dernières saccades du train, saisissant ses affaires par des gestes confus, on croirait qu'il s’apprête à bondir de son propre corps tant il se hâte, vers l'issue fumante de son calvaire. Le nez à peine dehors, la fraîcheur de l'air le frappe de plein fouet et l'enveloppe d'un halo de grisaille, il se sent enfin libre, et marche avec solennité en direction d'un taxi hagard dans une voiture de circonstance. Plus que quelques minutes, quelques pas empressés, et vous ne l'aurez que pour vous.

Au terminus d'une allée fleurie, se profile une église derrière une foule affairée autour d'un fourgon noir et empanaché.  Une multitude de visages blafards tentent vainement de grimacer un sourire, mais lui ne cherche que le vôtre, et comme à son habitude, il invoque votre chevet.

Il faut reconnaître que vous n'avez jamais été aussi souveraine qu’en ce jour, beauté froide, belle endormie, étendue et éteinte dans votre écrin de chêne, le teint ivoire, le port altier de celle qui s'est dignement laissée évincer…

Et même si ce matin, il n'a d'yeux que pour vous, dormante divinité dans votre tabatière, à présent, il nous appartient. Car si tout a une fin, rien ne s'éteint jamais ; il nous a dans la peau, et après nous le chaos, nous sommes l’ultime étincelle, sa bouffée d'air méphitique, son petit poison de jouvence, aussi vitales que mortelles.

 

Friday, November 07, 2008 

Avertissement : attention, cet amuse-gueule contient une quantité importante de second degré.


 


J’irai tagger sur vos tombes


Dans mon vaste empire, la vie est un songe qui se prodigue à l’infini.


Un songe en simultané, à sublimer en égoïste ou à partager en communauté, une interconnexion entre nos consciences, un semblant de télépathie.


Car sur ma terre féconde, tout est possible, les miracles et les déclins, les anachronismes et les invraisemblances, le culte de l’élitisme et de l’indigence, du snobisme et de l’obscénité, du cliché et de la bizarrerie, de la laideur affichée et de la beauté enfouie.


J’ai les moyens de vous unir les uns aux autres, avec ou sans critères prédéfinis, par dépit ou par affinités, en tissant l’immensité de ma toile, en enfreignant toutes les frontières matérielles ; qu’elles soient sociales, morales ou géographiques.


Et à défaut d’être frères, j’ai le pouvoir de vous rendre tous amis.


La fraternité est congénitale ou religieuse, l’amitié est affaire de conquête. Soyez donc conquérants, venez vous abreuver de paradis artificiels.


Laissez-moi lentement agir comme un psychotrope, régir votre système neural, réguler votre substance grise, en suggérant à votre cerveau de revenir me voir avant même d’en avoir envie.


Je suis votre ombre le jour, votre espace la nuit, votre chez-vous qui ressemble à votre décor intérieur, votre meilleur profil,  votre bicoque feutrée, votre refuge secret, retapé à votre goût,  votre vitrine enchantée, votre auditorium particulier.


 Je suis votre album de famille, votre foyer interactif, votre bûcher des vanités, votre fenêtre sur l’ailleurs, votre petite Amérique, votre miroir aux alouettes, votre heure de gloire, votre instant de mégalomanie. Mais je peux être plus encore que vous ne l’imaginez.


Je n’ai jamais été autant le reflet de vos états d’âme que depuis que vous pouvez les afficher. Et pour peu que cela vous intéresse, vous avez même la possibilité de visualiser ce que font  vos amis, s’ils sont d’humeur à vous le communiquer.


Chez moi, vous n’échappez pas à l’épinglette, et bien qu’il vous soit impossible d’être asexué, vous pouvez tout à fait avoir l’âge de vos ancêtres ou vivre dans une cité imaginaire. Ainsi, selon votre volonté et dans les limites de vos aptitudes techniques, vous êtes tous fichés, étiquetés, catégorisés.


Je vous ai à l’œil, les amis, captifs entre mes filets, je vous insuffle curiosité et sens de l’égotisme, développe votre ouverture d’esprit en même temps que votre amour propre, étanche votre soif de reconnaissance et de découverte, redore votre ego malmené, amenuise votre solitude, assermente vos esprits sains et déviants, je vous tiens par la faiblesse qui vous a conduits jusqu’à moi. Je m’adapte à vous si vous vous ajustez à moi, pour qu’à l’habitude succède l’accoutumance ; je suis votre petite addiction, toute-puissante mais pacifiste, pas tyrannique pour un sous. Et assistée de l’impulsion d’un seul index, j’ai le pouvoir de vous supprimer définitivement.


Edward a 27 ans, est bel et bien un garçon, un charmant garçon si l’on en juge par sa photo, célibataire, là pour les amis, le réseau et les relations sérieuses, hétérosexuel, originaire de Paris, il est svelte et mesure 1m 82, de type caucasien, athée, gémeaux, non fumeur, consommateur d’alcool, pas décidé pour avoir des enfants, a fait des études supérieures  ; à son arrivée parmi vous, il n’était encore qu’auteur-compositeur et musicien, mais en six mois, il en a fait du chemin, il en a conquis des terres arides, si bien qu’à présent on peut lire qu’il est aussi  comédien et co-scénariste.


Ça fait beaucoup pour un seul homme, mais rien ne dit qu’il n’est qu’un homme.


Il suffit de voir sa liste d’amis, couronnée de la fine fleur de la crème mondaine, digne des plus éminents hommes d’affaires et des plus grands galants de ce monde, pour comprendre qu’ Edward est homme et esthète d’envergure.


C’est indéniable, Edward est exigeant sur la qualité. D’abord il n’accepte pas l’invitation de n’importe qui, ensuite lui-même ne convie que sur un coup de cœur, quand ce n’est pas celui de la foudre. Au sommet de son amitié, qu’il rêve en tableau de chasse, on trouve essentiellement des filles, jolies si possible, jeunes si ce n’est pas trop demander. Et ce n’est jamais trop demander. Car je suis un univers à part entière, et j’ai entre mes liens des millions de facettes, une puissance perfectible à chaque instant et un potentiel illimité, si colossal qu’il en serait presque inquantifiable. 


Or, il l’est en réalité, mais uniquement par Dieu le père, puissance occulte contenue dans ces trois lettres. Tom est grand, d’une grandeur qu’on peine à imaginer, il est à ce jour la seule croyance possible pour Edward. Dans notre monde, il est omnipotent, montrez-lui votre page, il vous dira qui vous voulez devenir.


Depuis quelques mois, Edward vagabonde selon son désir, ostensiblement s’il est d’humeur à s’accoquiner, incognito s’il ne souhaite recevoir aucune visite. Parfois il se fractionne, exerce son pouvoir d’ubiquité. Il dissémine ça et là des preuves de son passage, il salue, congratule, remercie platement pour l’amitié, quelquefois même chaleureusement. Il est intemporel et interplanétaire,  il maîtrise parfaitement le langage international et le verbe html. De page en page, de visage affable en icône sibylline, de sourires respectables en poses languides, au gré de ses humeurs, il parcourt le globe drapé dans son peignoir, armé de son ingénuité, et se laisse happer dans mon incommensurable réseau.


Souvent il arrive à Edward d’avoir de bonnes surprises, à certains moments, il croit faire de formidables découvertes, il se sent alors investi d’une inclination amicale pour un producteur de musique ou une chanteuse à succès, à d’autres moments, il jurerait qu’il est amoureux de l’une des plus belles figurantes de son répertoire.


Si Edward se rêve en opportuniste sans scrupule, au milieu de tout ce batifolage, il n’en est pas moins sentimental. Et c’est là que le bât blesse, Edward n’a pas l’étoffe d’un grand conquérant. Il a un cœur et ce me semble, il a une âme.


C’est pourquoi, il n’est jamais plus faible que face au chatoiement d’une autre âme d’artiste, particulièrement lorsqu’elle revêt une forme féminine.


La toute première place dans son estime est occupée par Lutèce, 25 ans, plus que jamais une fille, et ravissante à ce qu’on peut voir. On sait juste qu’elle est célibataire, là pour le réseau, originaire de Chamonix, capricorne, et comédienne. Lutèce est moins expansive sur ses informations privées que sur ses relations, pas moins de 12189 amis viennent s’ajouter à ses couleurs acidulées, un panel surprenant d’acteurs, d’écrivains, de musiciens et d’anonymes de par le monde. Dans le jardin prétendument secret de Lutèce, Edward peut lire un jour sur trois, parfois plus, l’intégralité de ses récits ontologiques. Sa course aux castings, l’énumération de sa garde robe, ses trouvailles littéraires, ses insomnies estivales, son rhume des foins, ses amours volages, ses convictions religieuses et politiques,  ses orgies de pains au chocolat, ses désillusions amicales, les petitesses de ses voisins du dessus.


Depuis douze semaines qu’ils sont amis, qu’ils se croisent et se décroisent sur les ondes virtuelles, Edward n’a plus qu’une seule idée en tête, c’est qu’elle aussi le porte haut dans son estime, ou qu’elle le porte seulement, même en dernière place, ce serait déjà du luxe. Seulement, il en oublie le premier commandement énoncé par mon Créateur, c’est que l’espace de Lutèce n’est pas le reflet de la vanité d’Edward, ni de celle d’un autre, mais de la sienne.


Néanmoins, il ne comprend pas son détachement alors qu’ils se côtoient en toute intimité, il aimerait tellement se savoir exister pour elle, il voudrait tant qu’à chaque fois, elle lui écrive en achevant ses mots par des promesses, mais il voit bien à sa désinvolture, que face à elle, il ne fait toujours pas le poids avec ses modestes 1810 amis, sa popularité à peine naissante, et malgré une vitrine opulente, l’anonymat demeure en force dans son inventaire.


Alors, il s’exerce à force d’échanges illusoires, d’observation et de travestissement, par menu coups d’œil qui la dénudent et  qui se désespèrent, entre deux vies conjointes, deux fortunes parallèles, à la hâte ou au rayon laser, et non sans imprécation contre les courtisans. Des flagorneurs téméraires, qui comme lui admirent son exotisme, encensent le petit monde de Lutèce, l’affublent de compliments trop grands pour l’espèce humaine, trop intimes pour une simple passante. Quelques 12000 compliments multilingues louant chaque parcelle de son être, chaque membre de son corps, des louanges suppliantes, jamais gratuites, aussi personnelles et attractives qu’une plaque d’égout, des messages insensés qu’elle ne lit plus parce qu’ils se ressemblent tous, des mots qui creusent le vide de ses déconvenues.


Edward ne devrait pas s’en inquiéter, mais cela, il ne le sait pas encore.


Car ce que voudrait Lutèce plus que tout, finalement, ce qui la sortirait enfin de l’indifférence, ce serait de voir, posé sur elle, un regard comme le sien.


Toutefois, à trop attendre le moment opportun pour se révéler autrement qu’en tant qu’ami, certes le meilleur qu’elle n’ait jamais eu, Edward se perd dans sa propre abstraction, il crée l’absence pour mieux la conjurer, s’oublie dans la banalité de sa condition. En somme, il ne fait que certifier son inexistence aux yeux de Lutèce. Il rêverait pourtant de lui dire tout haut le fond de ses pensées, de lui prouver la totale gratuité de ses compliments, de lui assurer qu’il l’estimera quand même si elle ne vient pas écouter ses titres, lire ses textes ou visionner ses vidéos, mais il appréhende bien trop sa réaction ; en fait, il craint davantage son silence que sa surprise. Alors, il se nourrit des discours de Lutèce à la première personne, il lui en écrit à la troisième. Il parfait la lecture de sa vie frivole et trépidante, en grignote toutes les miettes, tente par tous les moyens de se ravitailler en espoirs perdus. Lorsque celle-ci annonce qu’elle aime le jazz, Edward agrémente aussitôt sa propre page d’un morceau de Coltrane dans l’attente de sa réplique, et quand elle se dit amatrice d’art surréaliste, il l’orne d’un tableau de Dali.


Un jour arrive, et avec lui, juste après la saga de son été à Brasilia, tombe une confidence, ferme et douloureuse : Lutèce est amoureuse. Elle a trouvé l’Homme dans la meute, elle en est sûre, absolument, il n’y a pas une once d’hésitation dans ses verbes.


Alors, de jour en jour, Edward effeuille, dépouille les humeurs de Lutèce, en espérant lever le voile sur le coupable, celui qui le prive ainsi de foi en l’avenir. Il ne laisse aucun doute en suspens, chacun de ses aveux a valeur d’Evangile. Il passe la vitrine de Lutèce au peigne fin, se demande si ce n’est pas ce jeune acteur au troisième plan, que l’on voit partout et surtout chez elle, ce DJ trivial et libidineux qui arpente ses plus belles photos, ce petit musicien, qui lui envoie des mots doux chantés à tue-tête, ou encore cet écrivain parisien, qui chaque semaine la salue en alexandrin. Il se surprend à épier les échanges rivaux, si bien que son obsession n’est plus la conquête de Lutèce mais l’édifice de sa trahison, son énigme à résoudre. Il se prend à rêver qu’il se reconnaît dans les interlignes, il pourrait sacrifier son existence réelle pour être celui derrière les rideaux.


Puis, d’allégations en insinuations, Lutèce finit par révéler l’identité du traître.


Ce n’était pas l’acteur en vogue, ni le DJ vulgaire, ni le musicien bellâtre, ni même l’écrivain, ce n’était d’ailleurs pas l’un d’entre vous. Le fortuné s’appelle Pierre et ici, il n’est qu’un étranger, il n’existe pas. Pendant qu’Edward convoitait en rêve la place que Pierre occupait déjà dans sa vie, ce dernier était sur scène auprès de Lutèce, il écoutait du jazz et observait des tableaux de Dali avec elle, partageait ses pains au chocolat, son rhume et ses soirées cinéma, et à quelques reprises, il lui est même arrivé de partager ses draps.


Il faut dire qu’Edward était tellement occupé à aménager chez lui le monde rêvé de Lutèce, à renflouer ses relations, construire des murs qui pourraient la séduire, qu’il en a oublié l’essentiel, le fondement de toute relation humaine : la communication. Encore aurait-il fallu échanger une phrase ou deux pour espérer partager un jour davantage que des mots. Se parler au moins une fois afin d’exister pour l’autre, se parler régulièrement, pour se projeter, éventuellement, en tant qu’amis. 


À présent, Edward est si triste qu’il aurait envie de décrocher vos fenêtres, pirater vos consciences, mettre vos pages au carré, vous défricher l’url. Il voudrait vous supprimer de son environnement, vous rayer à jamais de sa liste. Mais il ne veut pas prendre de décision hâtive, alors il s’en remet à demain, s’il le faut il se reconstruira tout seul, car il n’a pas besoin de Lutèce pour exister. Puis avec son carnet d’adresses grand comme sa persévérance, il disparaîtra pour mieux se faire renaître, méprisera vos élans d’amitié, ignorera vos révérences, ne prendra même plus la peine de vous dire merci, il vous survivra à tous ainsi qu’à Lutèce, et fort de son indifférence enfin acquise, il profanera vos terres et vos gamètes, il ira tagger sur vos tombes.


 

Saturday, October 25, 2008 

Coming out


Il est sans doute encore endormi à cette heure-ci, abandonné de tout son long aux utopies, sans même soupçonner que je les convoite aussi, et que je voudrais m’étendre près de lui pour atténuer ses craintes, respirer toutes les fluctuations de son repos.


 Je le présume sereinement allongé sur le ventre, espérant me faire apparaître à son réveil, s’étirant à l’envi pour tenter de combler la place que je n’occupe pas.


J’entends d’ici les rutilants interludes de son sommeil de plomb, je perçois même la plus profonde vibration de ses soupirs. Cinq heures du matin, si j’en crois la faible éclaircie atmosphérique et la fraîcheur de l’air qui frôle mes narines, il ne va certainement pas tarder à achever sa nuit, en bon terrien consciencieux, au rythme légiféré scrupuleusement comme une boîte à musique ;  tandis que, pour ma part, je consommerai la mienne, ma nuit en plein jour, à rebours du temps, et sous des cieux accueillants, certes moins que ne pourraient l’être ses bras alanguis, mais sans doute plus que ne le serait jamais sa couche capitonnée. À l’abri du temps, des brasseurs de vent, des faiseurs de pluie, de mes pairs casaniers, emmitouflés dans des murs policés, des travailleurs diurnes, des sédentaires forcenés, et pourquoi pas, dans des herbes pas trop hautes, d’ou je pourrais apercevoir l’esquisse fuyante d’un croissant de lune. Car il est si tôt qu’il est bien trop tard, si tard qu’il est bien trop tôt. C’est une heure creuse, un temps mort, voué à renaître, un temps assoupi ; un entre-deux crépusculaire, de celui qui affûte les sens, fait briller la rétine et accroît l’acuité visuelle, rafraîchit le teint, adoucit les pulsions, revigore les feux éteints, ravive les petites mignardises du monde.


Je ne fais que passer, il le sait bien. Seulement, il aimerait savoir ou je vais, quand je ne suis plus dans ses bras, et surtout avec qui, quel l’homme vient se risquer entre mes griffes. Il faut dire qu’il ne connaît mon emploi du temps que par intermittence. 


Je me dois de m’échapper sans cesse, parce que, si je me pose trop longtemps, je crains de perdre tous mes droits, de tarir mes ressources d’oxygène. Je n’aime rien mieux que d’être libre et je ne laisserai personne me capturer. M’apprivoiser, à la limite, mais encore faudrait-il trouver quelqu’un qui en ait les moyens. Et de tous les quidams croisés ici-bas, dans l’immensité de la ville, et j’irais même jusqu’à dire dans les contrées lointaines de la Barben, peuplées davantage de mes semblables, il est de loin, de très loin, celui qui, en la matière, a le plus de potentiel.


Je dois lui parler, mais je crains de l’effrayer, je ne sais trop comment m’y prendre, alors je me tiens là, sous sa fenêtre, tâtonnante, tête baissée, aux aguets, le dos courbé et le crin hérissé, flairant le terrain et son potentiel de propice. Il faut dire qu’il n’a pas l’habitude de me voir aussi craintive, il me connaît si vive à cette heure du jour, alors, sans doute sera-t-il à son tour un peu inquiet, ne sachant lui-même comment me prendre, dans quel sens me caresser.


Je ne peux m’éterniser, mais je ne peux pas partir non plus, pas sans avoir eu un peu de lui, ma dose de mots doux et de caresses, pas sans l’avoir au moins aperçu, entre les feuilles de Yuccas et les épicéas, les contraintes temporelles qui affluent de la terre humide, les besoins matériels, grimpants comme des feuilles de lierre. Toutes ces palissades qui séparent nos deux cosmos. 


 Je l’entends qui se réveille, en fanfare, il y a une aubade tonitruante qui se diffuse par delà ses volets clos. Un air celtique, folâtre et seigneurial, qu’il affectionne particulièrement. Un nouveau rempart se hisse entre nous, simultanément, au rythme de cette complainte matinale, sans pour autant que ma tendresse ne s’enlise.


Il arrive, et ce n’est plus un pressentiment, non, c’est une sensation, mes oreilles se redressent,  mes narines frétillent, mon ouïe et mon odorat ne sauraient me trahir. Il ouvre les volets du salon, il le fait avec une telle délicatesse que je l’entends penser ses gestes. Et je pressens sa sortie dans le jardin, pour un petit-déjeuner à la faveur de l’aube, un tête à tête avec un café noir, dont j'hume déjà les effluves entêtants. Le voilà qui s’étire, fredonnant le refrain qui l’a sorti du lit, s’affairant sur la terrasse, de l’amour plein les yeux, comme s’il attendait la visite de sa vie.  Je devine la solitude dans sa manière de saisir sa tasse, sa détresse à l’idée de me perdre, son regard qui me cherche dans le vague de son panorama, dans le sillage des merles et des étourneaux, sur les branches du cèdre, et les toits brûlants, encore endormis. Il faut que je réfléchisse à ma manière de procéder, je vais me faire patte de velours, aussi agile et vaporeuse que possible, je vais veiller à ne pas l’effrayer, car je sais bien qu’il est impressionnable à son réveil.  Je me faufile alors, féline et sautillante comme un serpent ardent, une coronelle des bois, et j’apparais aussi fugace qu’un mirage sous ses yeux passionnés.


J’ai le sixième sens en éveil, les papilles qui s’agitent, et je présage pour tout à l’heure un grand moment de révélation.


Je le vois qui s’assoit, m’oppressant du regard, il m’embrasse avec les yeux, comme à l’accoutumée, sans oser le faire avec sa bouche. Il s’autorise quelques mots, en lieu et place d’un baiser.


- Ma beauté, qu'est-ce que tu m'as manqué ! Ou étais-tu encore passée ?


Et voilà, le rempart ultime. Ce n’étaient pas les lierres grimpants, ni ses horaires régulés par un réveil assourdissant, c’étaient donc les mots, notre muraille de Chine, les mots qui filent et s’effilochent entre nous.


Je serais bien incapable d’en produire, même si je le voulais, et ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais voilà, chaque son que j’émets n’est que musique, un morceau exclusivement instrumental, une litanie amoureuse dépourvue de sentence.


 - Tu vas encore t'enfuir...


Non, pas tout de suite, mon amour, pas avant de t’avoir dit ce que j’ai à te dire. Ce sera moins simple sans les mots, évidemment, ou disons moins clair, néanmoins cela te laissera une sensation de chaleur inaltérable dans tout ton être, une sensation que tu n’oublieras pas, et comme un vif sentiment d’absolu.


Brusquement, il me saisit aussi fermement que sa tasse de café, mû par son instinct de possession, sans doute l’appât du graal, pour me retenir un peu, me garder au chaud dans ses bras. Il voudrait posséder le graal suprême, au détriment du graal lui-même, le porter sur soi, le retenir coûte que coûte dans son gîte, pour mieux en disposer, ne plus avoir à s‘inquiéter de mes fugues nocturnes, mon exode journalier. Soit, il n’est qu’un homme après tout, alors en guise de réponse, je viens effleurer son épaule, et je me mets à bourdonner dans ses oreilles pour lui signifier combien il m’a lui aussi, terriblement manqué.


-    Mais enfin, qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour que tu restes ? Ah, si seulement tu pouvais parler…


Oui, si seulement, mon amour.


- Tu plairais à ma mère, j'en suis sûr, elle t'adorerait. Je lui ai parlé de toi, tu sais…


Eh bien, écoute, puisque tu en parles, j’y ai bien réfléchi, laisse-moi donc te le révéler à ma manière, avec tous mes moyens. Ma propre famille risque de me bannir, mes parents diront que tout ceci est contre nature, je vais me faire mépriser par tout mon entourage, nos voisins qui s’interrogent sur mes incessants va-et-vient, mes descendants, tous ceux qui, jusqu’alors, admiraient le paradoxe de ma condition féline, la constance de mon inconstance, savamment entretenue, comme le prisme de mes gènes. Et surtout, je vais me décrédibiliser auprès de mes confrères, mes amis errants et domestiques, mes acolytes racés ou de gouttière.


Mais vois-tu, je m’en fiche, oui, je m’en contrefiche. Et les voisins, je me roule dans leur jardinière et pour ne rien te cacher,  je fais même bien pire que ça.


Je voudrais être ton réveil-matin, le chant de la sirène qui te fait bondir hors de ta chambre au crépuscule, la mélopée ronronnante qui vient  cogner doucement à tes oreilles. Ta secousse au saut du lit, le frémissement de ton épiderme, ton petit courant d’air, ta douceur voluptueuse.


Je voudrais, chaque jour, laper de ma langue rugueuse les nuages de lait que tu déposes dans ta tasse pour moi, m’agripper, frondeuse, à tes mèches d’ébène, me frotter contre ta peau laiteuse, sauter dans tes bras conquérants, gantée dans ma robe de velours, te laisser y promener tes yeux et y glisser tes mains.


Il va sans dire que je devrai prendre mes repères, marquer mon territoire, mais au fur et à mesure, je parviendrai à rompre avec la vie sauvage. Il faut que tu saches que si jusqu’à présent je ne me suis pas laissée domestiquer, c’est parce que je n’ai jamais eu de raison de l’être. Aujourd’hui, j’en ai une.


                                                


                                                                                ***


-          Ma beauté, tu débordes d’amour ce matin. On sonne, allez viens, depuis que j’attends ce moment… Viens, il faut que je te présente.


Bon sang, ce doit être sa mère, qui d’autre, et en effet, ça tombe sous le sens, quoi de plus engageant que la présentation de la maman.


Tu as l’air tellement apaisé, à cette perspective nouvelle, tellement épanoui, on dirait que c’est le sésame du bonheur qui se pointe sous ta fenêtre, l’amour qui sonne à ta porte.


-          Bonjour, beau gosse, tu as eu le temps de prendre ton petit déjeuner ?


Le bonheur a une bien étrange odeur de musc et de testostérone. L’amour a la voix bien grave. Et si cet individu en grandes pompes est ta mère, alors, moi, je suis un tigre du Bengale.


-          À l’instant, oui, j’ai juste pris un café, et pas tout seul, en charmante compagnie, regarde un peu qui m’a rendu visite. Elle est restée cette fois, on dirait qu’elle a senti que tu allais venir…


Je ne suis pas sûre de tout comprendre, c’est encore ces barrières entre nos deux univers, tous ces mots qui vrombissent sans que je n’aie le temps d’en décoder les stimuli. Tout cela met à mal notre communication. Bon, assis-toi près de moi, viens plutôt m’expliquer ce qui se passe avec des caresses.


C’est ton meilleur ami, n’est-ce pas, et il est là pour faire ma connaissance, t’aider à me garder. Très bien, je vais le laisser admirer mon pelage, ça va peut-être accélérer son départ.


Au vu de ses œillades appuyées, il semblerait qu’il ait encore des choses à dire et qu’il ne soit pas près de partir, on dirait même qu’il a l’intention de rester.


-          Tu vois que tu as réussi à l’apprivoiser. Tu avais raison, elle est étonnante, encore plus adorable que je le croyais. Tiens, je t’ai ramené de quoi combler tes lacunes. Pour commencer, le lait, il faut que ça reste occasionnel, c’est mauvais pour leurs dents et leur digestion.


Felis silvestris catus, c’est le titre du livre qu’il te tend. On croirait presque que c’est moi sur la couverture, si ce n’est que j’ai les mirettes bien plus verdoyantes.


Voyez-vous ça, il t’a même apporté un cadeau. Un bien joli livre, et maintenant, il paraît aussi serein que toi, comme allégé d’un poids, tandis qu’il traîne des valises plus lourdes que lui. Des bagages gonflés à bloc d’hormones et de passion. On dirait qu’il se libère du fardeau de son existence en même temps qu’il te livre mon mode d’emploi.


Il y a comme un ange qui passe, c’est sans doute un mauvais rêve, et je vais me réveiller, nez à nez avec mon imaginaire, mon cocasse imaginaire, la gueule enfarinée dans ma propre litière. Oui, ce doit être ça, une panne de mes curseurs, une lenteur d’irrigation dans l’un de mes encéphales, un court circuit dans mon cerveau. Ou bien, ce doit être une souris de la fermette d’à côté qui a du mal à passer, je me suis laissée dire que le berger leur laissait des graines empoisonnées. Je vais aller quérir dans la forêt deux ou trois brindilles encore fraîches pour me purger, et quand je reviendrai, le monsieur, qui nous dévore des yeux, sera parti.


J’ai beau ne pas comprendre ce qu’il te dit, il te parle avec une telle bienveillance, il te regarde avec une telle chaleur…


Voilà qu’il se dessaisit de son plus petit bagage, qu’il portait toujours au dos, puis il nous fixe tous les deux en s’agenouillant vers moi, et là, je vois bien, à la dilatation fulgurante de ses pupilles, à l’exhalaison des phéromones qui se distillent dans l’atmosphère, qu’il a quelque chose de capital à nous annoncer, à toi et moi. Notre avenir tout entier, mon amour, est contenu dans les borborygmes qui fusent de la bouche de ce bipède aux yeux de biche.


-        Et si on l'adoptait ? Ce serait bien qu'elle vive avec nous.


Je ne sais trop pourquoi, malgré l’indéniable harmonie ambiante, mes poils se sont hérissés à la cadence de cette voix étrangère, et à présent, mon dos s’arrondit sensiblement, mes instincts de fauve électrisent mes vibrisses, et mes crocs, ainsi que mes griffes, me déchirent de l’intérieur.


 

Thursday, October 16, 2008 

(Avant-propos : un amuse-gueule est un objet doté de la parole. Un objet qui a des choses à révéler à quelqu'un. Ici, un  secret innommable, à quelqu'un d'innommable.

Un amuse-gueule est un instant de gourmandise, à la fois léger et calorique, supposé mettre l'eau à la bouche, et dont on se ressert deux fois.)

 

Le noyé dans son bain

 

C'est à mon image que Dieu créa l'homme et non la sienne, contrairement aux bruits qui courent dans les vestiges des cryptes et les prieurés. Il serait temps de rétablir la vérité.

Et une fois qu'il en eut fini avec lui, il se pencha sur moi, un peu comme les fées sur ton berceau, il y a quelque vingt années, quand les lacs furent gelés.

Bon, il faut que je me reprenne, je n’ai plus l’âge de croire aux fées, pas même à autre chose, c’est toi-même qui me l’as dit cette nuit, tu m’as sortie d’un sommeil profond pour me l’expliquer, et tu as ajouté que ma présence était bien trop éthérée pour un endroit si contrefait. J’ai pourtant le sentiment d’être à ma place, dès lors que tu es là, ici ou ailleurs, partout où tu me suis des yeux, et où je peux enfin me morceler.

Un instant, je crois que je m'égare, non, en réalité, je me cherche simplement, c’est que sans toi je me sens si transparente ; et à dire vrai, il me semble que, hier soir, c’est plutôt toi qui t’es égaré.

On n’est pas dans un sanctuaire ici n’est-ce pas, ni dans un labyrinthe fantasmé, mais dans une vaste maison de Provence, étincelante, au moins autant que tu es sombre, étendue comme tes bras quand tu les ouvres vers moi, faste comme tes chimères, et toutes ces prouesses dont tu es capable pour moi. Et moi, je suis là, dans ta chambre, ou serait-ce toi qui as fait irruption dans la mienne, pour me ramener à la vie, selon tes mots, je ne sais pas.

C’est que je ne sais plus trop quelles couleurs te donner, ni quel aspect depuis cette nuit, d’ailleurs, où es-tu, je dois savoir. Laisse-moi me souvenir, ce n’est pas que ma mémoire soit défaillante, non, c’est juste que ma perception se régénère au jour le jour, au gré des silhouettes, et plus intensément encore au petit matin.

Toi et moi, vois-tu, c’est un échange de bon procédé : j’ai besoin de ton visage pour m’animer, et toi, de mon regard pour savoir qui tu es. Mon regard si limpide, qui te rassure de toutes tes superstitions, de ton orgueil sans cesse inquiété, de ta soif de perfection. Parfois tu aurais envie que je sois si large que je ne passe pas les portes, tu me voudrais immense, recouvrant tes murs, présente à l’infini. Mais tu me préfères encore malléable à loisir, facile à manipuler, et si tu le pouvais, tu m’emmènerais partout avec toi, tu me rendrais minuscule, suffisamment pour que je puisse rentrer dans ta poche, puis, tu m’en sortirais, pour que je cautionne tes espérances, que je t’assure de ta séduction, te conforte dans ton obsession.

C’est irréfutable, toi et moi, nous sommes en totale synchronie, je t’imite à la perfection, pendant que tu inspectes mes gestes. Avec toi, je fusionne sans même le vouloir, je suis ta copie conforme, ta jumelle en décalé, je t’obéis au doigt et à l’œil, mot pour mot, trait pour trait. Je pleure si tu te blâmes de m’avoir trop brisée, je serre les poings en même temps que ta colère, et quand tu souris, je deviens ta petite harmonie. Nous nous appartenons, corps et âmes, nous ne faisons qu’un, c’est un fait, mais alors que ce soit sans trop d’affectations, je projetterai ta brillance, autant que tu le voudras, dès demain et peut-être même ce matin, si tu passes par là, ou plutôt si tu passes par moi.

Allez, viens me faire briller, viens te noyer dans mes prunelles, viens te mirer dans mes contours bleutés, je veux que tu sentes combien je suis fière de toi, que tu me répètes encore que je suis ton alter ego, ton prodige, le reflet de ton âme. J’ai envie de te faire miroiter.

Ah ! Enfin, te voilà, mais où étais-tu passé ? Ça fait plus de deux heures que je t'attends, tu parles d'une grasse matinée ! Viens plus près, il faut que je te parle.

Approche-toi, s’il te plaît, que je te regarde, je veux voir au fond de toi. Bon sang, tu as la mine défaite, dans quel cimetière vient-on de te déterrer ? C'est une vraie gueule de bois que tu as là, enfin, si je ne m'abuse. Ce qui ne pourrait m’arriver que sous ton regard enivré.

Attends un peu, je crois que je me souviens, il était déjà très tard, tu n’avais pas sommeil, j’étais dans la salle de bain, imprégnée de vapeurs alcoolisées, embuée jusqu’au cou, complètement illuminée sous les lumières tamisées. Tu m’as fait venir dans ta chambre, près du bureau, là où je culmine, tu m’as portée au ciel et tu m’as posée là, comme un Vermeer. Puis tu as ouvert tes livres et les cahiers jaunis que tu tiens de notre propre père, celui que tu ne veux pas décevoir, tu étais nerveux, passablement contrarié, tu voulais que je te réconforte, alors tu as fait ton réquisitoire, tu as exercé tes talents d’orateur et ton magnétisme sur moi. Histoire de voir si ça allait, si je te renvoyais le bon portrait, le futur reluisant auquel tu es promis. Une figure exemplaire qui soit digne de notre patronyme.

Suis-je si invisible que tu ne vois même plus mon éclat ! Tu es tellement accaparé par ton image que tu en viens à m’oublier. Quand tu te pâmes devant moi, je compose avec tes humeurs. Je ne suis pas magique pour autant, mon seul pouvoir, c’est de te montrer ta véritable nature. Je t’en prie, arrête ta comédie, n’essaie pas de m’en mettre plein la vue, sache que ta noirceur n’aura jamais raison de moi, tu ne pourras jamais lutter contre ma lumière. Et avec toute cette mise en scène, tu ne te rends pas compte que tu es bien plus beau quand je ne suis pas là.

À présent que tu es face à moi, tout est si distinct, si brutal, un peu comme ton réveil désarçonné. Une gueule de bois, tout de suite, ça rend mon regard moins avantageux, déformant même, impitoyablement pénétrant, à la manière de longues-vues ou de lunettes double-foyer. Allez, maintenant, j’aimerais que tu te regardes bien en face, que tu y vois clair, comme en l’instant je vois clair dans ton jeu, et dans tes yeux aussi, bien plus à la lumière du jour.

Quand je me suis repliée, glaciale comme un hiver, tu m’as dit que je me voilais la face, or je sais bien que lorsque ma face est voilée, c’est ta main qui a œuvré. Moi aussi, vois-tu, je trouve les atours des femmes bien plus captivants, mais quand bien même je préfèrerais les hommes, ce serait uniquement quand ils ne se parent pas de faux-semblants, de ceux dont tu as usés avec moi. Tu m’as menti en beauté, tu m’as sermonnée, tu m’as endormie à coups d’indicibles murmures. Profitant de ma loyauté, tu m’as éduquée, tout entière, en y mettant tout ton cœur, et même quand j’avais le dos tourné, à la lueur d’une bougie, tu as décrypté les postures que tu provoquais, de haut en bas, de fond en comble, épié mes formes naissantes, mon ombre évanouie. Puis, tu m’as adressé des regards calculés, vaguement honteux, des sourires dénaturés, tu m’as observée à l’affût du moindre geste, tu as fait la roue, bombé le torse avec des attitudes pétries de vanité, des airs incompris.

Hier encore, tu étais un homme, à peine adulte et déjà responsable, tellement respecté. Tes seuls défauts, c’était d’être maladivement narcissique, fraternel d’un peu trop près ; ce matin, tu es une bête de foire, un animal qui porte mal son plumage, un singe amoureux, de ce que je lui renvoie.

Un renard malhabile, un agneau corrupteur, une chauve-souris.

Cette nuit, je me faisais l’écho de tes sourires, de ton alacrité mêlée d’inquiétude. Malgré tout, je n’étais pas dupe, je lisais dans tes yeux – sans toutefois pouvoir les refléter –  tes désirs profanes, ton ambition démesurée. Ce matin, tu n’es plus mon frère, et moi, je suis la honte sur ton visage, celle qui te coule par le nez.

Veux-tu enfin te soucier de moi et te mettre hors de ma vue. C’est une discussion sérieuse et toi, tu penses à te lustrer le portrait, à te raser de près, et à me faire bénéficier de quelques éclaboussures. Oui, c’est ça, fais-toi plutôt couler un bain. Tu peux pleurer maintenant, ça me laisse de marbre, vas-t’en, je ne t’aime plus, pas après tes forfaits.

Ne pose pas tes mains sur moi, je ne suis pas ton objet, et même si tu peux me saisir, je suis hermétique, parfaitement impénétrable, souviens-toi de ce que tu me disais, on a passé l’âge des contes, tu ne pourras jamais passer de l’autre côté. Toi et moi, c’est impensable, c’est au-delà du sacrilège, si tu me touches encore, tu auras sept ans de malheur.

Tu vois, tu te défends très bien tout seul, même avec des larmes, tu n’as pas besoin de moi. Tu es vraiment fait pour ça décidément, tu es déjà un avocat ; un avocat du diable, et moi, je suis ton juge-pénitent.

Calme-toi, tu n’es pas le monstre que je dis, si je te fais te sentir aussi minable, c’est parce que tu t’es abusé toi-même à force de trop d’exigences. Tu n’as pas à te haïr, moi, je ne te déteste pas, je ne suis que le reflet de tes démons. Et puis, tout ça, ça doit rester entre nous, ta douleur, il suffira de la cacher à nos parents. Si tu veux, on leur dira que c’est de ma faute, que c’est moi qui t’ai fait vaciller.

Reprends-toi, je te sens livide, complètement mortifié, allez, viens, ce n’était pas vrai, je ne le pensais pas, tu es toujours mon frère, viens, on va plaider ta cause, on va réviser tes livres, comme hier, rien que tous les deux, comme deux âmes sœurs, on va faire de toi quelqu’un de bien, et tu vas réussir, à coup sûr, parce que tu réussis tout.

Il fait trop chaud dans cette pièce, je suis complètement embrumée, tu devrais fermer l’eau chaude maintenant. Demain, on passera l’éponge, on fera comme si rien ne s’était passé, et tout ira mieux, tu verras, face à moi, tu auras recouvré une mine superbe en même temps que ta lucidité.

Tu ne vas pas faire ça, tu ne peux pas me laisser, mon pardon vaut bien ta vie, et tu sais combien je suis vide sans toi. Allez, je t’en prie, éteins ce robinet, ça devient irrespirable, d’ailleurs je ne sais pas comment tu fais... Relève-toi, tu me fais peur, ça a assez duré, j’ai beau te chercher des yeux, je ne reflète plus rien d’autre que de la buée.

Tu ne vas quand même pas laisser les remords te submerger. Un excès de remords, ça n’a jamais tué personne, on ne meurt pas d’un sentiment de culpabilité.

 

Saturday, October 11, 2008 
(Avant-propos : un amuse-gueule est un objet doté de la parole. Un objet qui a des choses à dire à quelqu'un. Ici à Mlle A. Un amuse-gueule est un instant de gourmandise, à la fois léger et calorique, supposé mettre l'eau à la bouche, et dont on se ressert deux fois.)

L’habit qui fait le moine

Permettez que je vous dise « tu »,  je sais bien que l'on se connait peu encore, mais comprenez-moi, je suis dans votre tête depuis tant d'années…
Tant de moments à me rêver au grand jour, au vu et au su de tout le monde, tant de nuits à m'espérer en secret, avec ferveur, presque douloureusement, dans l'alcôve de ta chambre de jeune fille.  À chaque instant, implacablement, j'étais là, impénitente, à ton image, sublimée, comme autant de petites obsessions. Tu m'as tutoyée si souvent dans tes fantasmes,  m’a déployée de haut en bas, admirée à mille et une reprises, et toujours, avec  cette allégresse, cet air facétieux, ce ton rafraîchissant, qui scindaient l'atmosphère en un éclat de rire. Parfois même, tu m'as ressassée, m’as observée subrepticement, à la moindre occasion, au moindre doute, en tous lieux et en tout temps, sous toutes les coutures.
Puis, tu as arrêté ton choix, définitif le temps d’un clignement des yeux, irréfutable l’espace d’un clappement des mains. Tu es alors revenue sur ta décision, celle qui scellait notre sort, et à nouveau, tu as fixé mon image, t’es appropriée mon prestige. Avec moi, tu iras loin, si loin, tu ne t'en doutes même pas, je suis ta clé de voûte, ta pierre philosophale, celle qui te protègera des trottoirs glissants, des portes qui claquent, des griffes de chat, de la vaisselle mal rangée, des boîtes de Pandore. Avec moi, tu te sentiras belle, tu auras fière allure, pas le moindre complexe, pas la moindre insatisfaction, je t’envelopperai de grâce et de perfection.
Ensemble, nous serons femmes, nous serons épouses ; toi compagne fidèle, solaire et dévouée, moi, apparat sacré, accessoire convoité.
Toi et moi, ce n'est pas que l'histoire d'une journée, aussi belle soit-elle, non, c'est bien plus que cela ; toi et moi c'est pour la vie. Le jour venu, grâce à tout ce que tu auras dérobé au soleil, avec moi, tu n’auras pas à craindre la pluie, ton sourire nous éclairera. Comme si ton sourire avait besoin de moi pour ça... Quant à moi, à l’aurore, je lèverai le voile, je déferai mes nattes, ôterai ma couronne immaculée et me changerai en paradoxe ; je serai la lune, secrète et allongée, obscure mais douce, une lune enrobée de miel, saveur de pain d’épices. Et à perte de vue, l’horizon se déclinera, alors, armées de notre foi, nous referons le monde, l’espoir dans la poche, des projets plein les bras. Et Marseille sera une planète aux couleurs péruviennes, abreuvée de musique, un immense lac des cygnes, sur lequel tu valseras.
Nous serons un pacte de sagesse et de fantaisie, l'une sera le compromis de l'autre. Un compromis honnête, ma foi : moi, j'épouserai tes formes et toi, l'homme de ta vie. Un homme à notre hauteur, pardon, TA hauteur, c'est que j'ai du mal à m'abstraire à une telle communion, quand j'en suis l'emblème le plus éloquent. En cette fin d’été, je m’adapterai au moindre de tes caprices, mes broderies siéront à ton teint de pêche tandis que tu mèneras la danse. Et outre de satin et de dentelle, je t’habillerai de promesses, comme dans tes idéaux, conforme à tes exigences, je serai ton avenir cousu de fil blanc.
Wednesday, October 08, 2008 

 

(Avant-propos : un amuse-gueule est un objet doté de la parole. Un objet qui a des choses à dire à quelqu'un. Ici à Monsieur *** ***. Un amuse-gueule est un instant de gourmandise, à la fois léger et calorique, supposé mettre l'eau à la bouche, et dont on se ressert deux fois.)

Appartement 101

Monsieur  *** *** ,

Vous ne me connaissez pas, ne savez rien de moi, pas même mon nom, et moi je connais tout de vous.

Je sais tous vos maux, toutes vos joies, vos dons philanthropes et vos dettes pernicieuses, vos affinités louables et secrètes, vos amitiés anciennes et de voisinage, et même vos inimitiés. Je sais  que vous peignez diablement bien, et qu’il vous arrive d’animer des ateliers à l’Université, ce qui vous vaut beaucoup de sollicitations, par courrier le plus souvent. Vous lisez abondamment, commandez tous vos livres par correspondance, des bande-dessinées en particulier, mais aussi des romans historiques. Je sais de source sûre votre intérêt curieux pour l’art nippon, l’Histoire en général, votre éclectisme culturel, vos virées musicales. Ce n'est pas exhaustif, je vous connais par cœur. Je sais que vous êtes souvent à découvert, financièrement à découvert, et qu'en revanche, moralement et sentimentalement, vous vous couvrez beaucoup, vous cachez même parfois. Il arrive que vous vous découvriez, mais hélas, ce n'est jamais pour moi.

Nous nous croisons chaque matin et chaque soir, aux abords de Sufferchoix, entre le portillon vert-de-gris, ouvert depuis le dernier orage, impeccablement retenu par une pierre massive et argileuse – toujours la même – et le local à poubelles, qui porte l'enseigne 'Colline Lambesc' avec la fierté d'un mercenaire. Ce qui est rare pour un local à poubelles.

Vous êtes beau comme un enfant, vous avez pourtant l'âge du Christ, d'une beauté dionysiaque, d'un charme à la fois primitif et élégant, détendu mais tout en raffinement, si bien que, par moments, je jurerais que si vos yeux m'évitent, ce n'est que pour retenir les caresses que je leur inspire.

J'ai été conçue pour n'être qu'à vous, j'ai été créée pour vous porter en moi, comme une arrière-pensée, une saveur délicate, un arrière-goût tenace, un nom de famille. D'ailleurs, c'est votre nom, accolé à votre prénom, qui est gravé sur mon corps, car c'est votre nom, et lui seul, qui me définit.

Je cueille et recueille chaque soir votre sourire absorbé, quelquefois inquiet, du coin des lèvres, du bout des doigts. Votre visage mutin et ténébreux se reflète alors dans l'ornement rectangulaire qui vous rend hommage et que vous seul effleurez du regard, furtivement, sans même y songer un instant. Parfois, il me vient à l'idée de vous aborder, mais je demeure en retrait, toujours. Je ne suis pourtant pas aussi timide et froide que je le parais, néanmoins je suis terriblement droite, rigide, et je dois dire que j'ai les angles bien carrés. Il n'y a de rondeur chez moi que celle que l'on me prête dans les fantasmes littéraires, les idylles épistolaires. C'est donc par instinct de survie que je tais mon attirance pour vous, ceci engageant autant votre survie que la mienne. Car un seul mot de moi suffirait à vous tuer.

Une fois face à face, ce n'est alors plus votre regard, mais vos mains, à la gestuelle adroite et vigoureuse, qui viennent me fouiller, à l'affût de ce qui leur appartient.

Et vos pas, engourdis par la fatigue, et pourtant incroyablement silencieux, rebroussent chemin vers ladite colline, jusqu'à l’appartement 101, votre si bel appartement. Enfin, que sais-je s'il est beau ! Je n'y ai jamais mis les pieds. Des pieds, je n'en ai pas. Je sais juste qu'il est divinement bien habité.

Et vous vous éloignez, retenant la cueillette du jour entre vos doigts bleuis par la peinture, lisant machinalement les indices spatio-temporels sur les en-têtes officieux ou officiels, bancaires bien souvent, et éventuellement l'identité des consignateurs harcelants, froissant les catalogues remplis de bonheurs vains et de fausses promesses. Tout cela avec peut-être le désir inavouable de partager votre moisson avec la fille de l’appartement 108, la brune un peu pressée que vous saluez timidement chaque jour, celle qui une fois ou deux, a récolté votre tristesse à la vue de vos lettres de relance. Celle qui vous a demandé ce que vous aimeriez trouver en moi, et à laquelle vous avez répondu : 'une agréable surprise'. Elle vous attendra demain à 21 heures, chez elle, dans son appartement, pour parler d'autres choses que de courrier indésirable et de temps qu'il fait. Cette fille que je ne suis pas, et pour cause, je ne suis qu’une missionnaire faite de plastique et de métal…

Toujours est-il que c’est elle qui s’est confiée à moi ce soir, et qui a glissé cette lettre pour vous.

Appartement  108