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Friday, June 27, 2008
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Bréguet-Sabin, Ahmed tourne à gauche. Rue Boulle, rue Froment, rue Sedaine. En bas de chez Al, la boulangerie est ouverte. Une chinoise lui sourit. - Qu'est-ce que ce sera ? - Deux croissants, deux pains au chocolat s'il vous plaît. - Trois euros quarante Monsieur. Billet de cinq. Monnaie. - J'ai un service à vous demander. Regard interrogateur de la boulangère. - Je vais voir un ami dans l'immeuble. J'ai oublié mon carnet d'adresse avec son code. Pourriez-vous me le donner ? - Pourquoi ne l'appelez-vous pas ? - Cela va vous paraître étrange, mais je n'ai pas de téléphone. La vendeuse le regarde, le jauge. - Comment s'appelle votre ami ? - C'est Al. Son regard change, un instant elle reste suspendue, rêveuse. Ahmed croit voir sa lèvre inférieure s'humecter légèrement, briller. Elle se reprend, le regarde avec une certaine bienveillance. - Venez par ici. La boulangère fait passer Ahmed derrière le comptoir. Dans l'arrière-boutique, une porte donne sur la cour. - Merci. - Mais je vous en prie.
Pavés disjoints, chênes, rayon de soleil au travers du feuillage. Ce passé-là, il aime. Tout au fond, petite bâtisse blanche de trois étages. Au dernier, une fenêtre est ouverte. De la musique s'en échappe. Guitare des bords du fleuve Niger. Inspiration Super Rail Band, première époque pour être précis. Ahmed grimpe les escaliers, soudain léger. Il frappe à la porte, de plus en plus fort jusqu'à ce que la guitare s'arrête. La tignasse rousse d'Al s'encadre dans le chambranle. - Yo ! man. Leurs paumes se touchent, s'éloignent. Les poings se ferment et se cognent en douceur. Salut rituel venu du ghetto dans lequel chacun reconnaît la force et la virilité de l'autre. - Yo ! White nigger. What's up ? - On est là ! - Ton jeu a progressé. Un instant j'ai cru que tu écoutais un vieux Salif Keïta ! - Je travaille quatre heures par jour. Entre ! Ahmed pénètre dans l'antre. Canapé hors d'âge recouvert d'un tissu indien bariolé. Table sur tréteaux embarrassée d'un amas de choses - bouteilles d'eau, de rhum, cendriers partiellement pleins, feuilles de papier griffonnées de textes et de dessins, livres de Philip K. Dick et A.E. Van Vogt, brûle-encens japonais, paquet de Riz-la-Croix, et caetera. Mur constellé de cartes postales, de flyers et de photos de filles nues. Par terre dans un coin, une vieille platine. Al n'a jamais acheté un CD de sa vie. Il possède une pure collection de vinyls. De Yes à Tchaïkovsky en passant par Hendrix et le TPOK Jazz de Kinshasa. Al s'assied sur une vieille chaise de bureau pivotante vert d'eau, époque téléphones en bakélite, banquettes en moleskine, secrétaires en jupe chinée, collants couleur chair et décolleté pigeonnant pour patron libidineux. Ahmed prend la place du client, sur le canapé, légèrement plus bas, comme il se doit. Son regard parcourt la pièce dans laquelle il n'est pas venu depuis trois ans. Rien n'a changé. Al lui laisse le temps d'arriver puis : - Ça fait un temps ! - Disons que j'étais scotché au plafond. J'arrivais à peine à sortir de chez moi, impossible de dépasser la rue de l'Ourcq. Tu vois Patrick Mc Goohan dans « Le prisonnier ». Ben voilà c'était moi. Sauf que personne ne m'empêchait de partir et que je n'essayais pas de m'évader. Mais pour le résultat : pareil. J'étais prisonnier de ma tête faut croire. - Et comment t'as fait pour en sortir de ta tête ? - Je ne sais pas. Ma voisine du dessus a été assassinée, j'ai dormi et voilà, je suis venu te voir.
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Tuesday, June 24, 2008
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La chanson s'interrompt brutalement au milieu d'un dernier riff. Ahmed ouvre les yeux, les inflexions sauvagement contrôlées de Beth Gibbons samplées dans les neurones. Il a toujours été amoureux de cette voix. Glory box était pour lui la bande-son même du désir. Alors voilà.
À REPRENDRE DEPUIS LE DÉBUT
Il lui faut se retrouver avant de pouvoir enquêter. Deux noms lui reviennent immédiatement à l'esprit : Al et le docteur Germain. Commençons par Al. Commençons par arpenter la ville. Ahmed est encore sale du jogging matinal. Il prend une douche, se lave les cheveux. Eau très chaude, brûlante même. Expérience limite pour le corps. Redécouvrir les sensations. Pourquoi les autistes se mordent-ils la main ? Shampooing, gel douche. Bien rincer pour que tout parte. Tout. Depuis des années il est seul, ne parle plus à personne. Depuis l'horreur sous ses yeux. Sous le regard de son impuissance. Il a peur des autres maintenant. Pense être devenu incapable de se faire comprendre. Voici le temps de réapprendre.
Onze heures. Al ne se lève jamais avant midi, pas la peine de prévenir. D'ailleurs Ahmed n'a plus de téléphone. Il ira à pied par le canal, tranquille. Arrivera vers treize heures avec les croissants. La baie vitrée est ouverte, le soleil entre dans le studio. Il fait vingt-deux ou vingt-trois degrés Celsius, normal pour un dix-neuf juin. Jean, T-shirt, ascenseur. En bas, il salue Mme Vieira qui lui rend son bonjour agrémenté d'un étrange regard. Quelques dizaines de mètres et voici son coiffeur, Sam, un Juif de Tiznit d'une soixantaine d'années qui le gratifie d'un signe de tête. Ahmed croit détecter une inquiétante lueur d'ironie au fond de ses petits yeux noisettes. La range pour plus tard dans un coin de sa tête. Trois ans d'analyse avec le docteur Germain lui ont au moins appris à tenir sa parano en laisse. Cap sur Le Parc de la Villette où il va rattraper le Canal de l'Ourcq. Après, tout droit jusqu'à Bastille.
Jaurès. Il traverse la frontière du dix-neuf en pensant à la flic rousse. « Je ne quitte jamais le dix-neuvième arrondissement. » « Ne changez rien à vos habitudes ! » Le visage de Rachel lui apparaît avec une grande netteté. Beaucoup de femmes tout à coup dans la vie d'Ahmed. Laura qui disparaît, lui léguant Beth Gibbons. Et Rachel Kupferstein qui lui ramène le souvenir oublié d'Esther Miller, première d'une courte série de rencontres impossibles. Chemin faisant, il redécouvre Paris. Se rappelle que cette ville est la sienne. Son eau, ses ponts aux escaliers parsemés d'amoureux.
L'Hôtel du Nord a réouvert. La mémoire fait toujours recette. Rien de spécial pourtant, ce bâtiment plus qu'ordinaire du début du vingtième siècle. Et puis le film était tout sauf marrant. Plutôt dépressif même. Ahmed s'assied et commande un café. Trop amer. Pas grave. Une petite pause. Toutes ces années, il les a passées sans penser. Un livre à la main en permanence ou presque. Seulement chez le Docteur Germain il était obligé de se regarder. Ce qu'il voyait ne lui plaisait pas. Ahmed en avait conclu qu'il ne se supportait pas, ne se supporterait jamais. Mieux valait dès lors s'oublier totalement. Ce à quoi il s'était employé. Maintenant, il voyait l'erreur, le temps perdu. Bon ça va arrête ça ! Paye ! Bouge !
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Friday, June 20, 2008
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Rachel la regardait, fascinée par sa connaissance encyclopédique des nourritures interdites. À la cantine, pourtant, elle mangeait comme ses copines. Avec un sentiment mêlé : plaisir de la transgression et léger sentiment de culpabilité. Au fil des années, elle a cessé de se sentir coupable. D'ailleurs la tante est morte et tout le vieux monde des juifs d'Europe de l'Est avec elle. Mais elle peut faire preuve d'empathie et percevoir ce que ressentent Juifs et Musulmans élevés dans la pratique religieuse. L'horreur viscérale des choses interdites. À plusieurs reprises, elle avait observé le fonctionnement du tabou chez sa copine kabyle Lubna, grande militante trotskiste morigénant sa petite sœur Halima, seize ans, ongles noirs, collants noirs, piercing sous la lèvre inférieure, qui mangeait du jambon en cachette chez ses amies gothiques. - Mais tu me comprends, toi Rachel au moins. Je ne peux pas la laisser faire. Du halouf quand même. Qu'elle boive une bière encore... mais manger du jambon ! C'est quand même pas pour en arriver là qu'on a fait la guerre d'Algérie ! - Tu es née en 1969 à Colombes, Lubna, alors la guerre d'Algérie si tu l'as faite, ce devait être dans une vie antérieure... Rachel rigole toute seule en revoyant le regard furibard de sa copine. Ça va mieux, la crise est passée. Elle récapitule. D'après le témoignage de la concierge, les seules fréquentations de Laura étaient Musulmanes pour trois d'entre elles : Ahmed, Bintou et Aïcha, la dernière étant Juive : Rébecca. Quatre personnes, quatre pistes à suivre. Un coup d'œil à sa montre. 10h15. Encore six heures avant d'espérer parler à Bintou et Aïcha au Kébab. Rachel va encore attendre un peu avant d'appeler la légiste. Après avoir vérifié que Jean n'est pas au téléphone, elle se lève et fait les quelques pas qui la séparent de son bureau. Petite conversation informelle. Histoire de garder le lien. La transe. Et expliquer à ce cochon de Breton ce que ça signifie l'impureté chez les sémites. Le porc, le sang menstruel, tous ces trucs là.
CHAPITRE QUATRE
Même heure Ahmed dort toujours. C'est Gainsbourg maintenant :
Et tout là-haut, là-haut Et tout là-haut là-haut Venue d'Amérique, y aurait d'la musique Car pour les pin-up il faut des pick-up, Faut pour les soulever, pour les envoyer Là-haut, là-haut, là-haut, Tout là-haut, là-haut, Des disques longue durée Haute fidélité, haute fidélité, haute fidélité, haute fidélité.
De quoi sont faits ses rêves ? Chi lo sa ? Sommeil douloureux. Sans repos. Toujours la langue qui racle les dents. La tension dans tous les muscles du corps. Soubresauts, bras tordus, paupières trop plissées, rictus. Une fois encore, Ahmed se bat avec lui-même. Mais ce matin, il existe un dehors. C'est nouveau : comme une tâche de lumière blanche aveuglante au fond de l'ombre épaisse. Alors qu'il s'en approche, la batterie du joujou commence à faiblir. Portishead :
So don't you stop, being a man Just take a little look from our side when you can Sow a little tenderness No matter if you cry Give me a reason to love you Give me a reason to be ee, a woman I just wanna be a woman
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Wednesday, June 18, 2008
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Téléphone : - Léna ça va ? J'ai besoin d'un renseignement. - Si ça va ? C'est ça que tu me demandes ? Depuis qu'un schizo a tué deux infirmières, tout le monde s'est mis à débloquer. On veut transformer l'hôpital en prison, et en même temps diminuer la durée des séjours. Après c'est à moi d'essayer de leur trouver des allocations, un logement et tout. Va trouver une location pour un psychotique vivant avec l'A.A.H. toi ! Pendant ce temps-là, notre service fournit des échantillons de sang à l'Inserm pour les aider à trouver le gène de la schizophrénie. Je te laisse imaginer ce qui va se passer quand ils croiront l'avoir isolé... Déjà qu'on veut dépister systématiquement les conduites déviantes à trente-six mois. Non mais tu te rends compte de ça Jean ? À la crèche, à l'école maternelle, on va examiner le comportement de tous les enfants du pays, pour détecter les éléments potentiellement anti-sociaux. On leur proposera d'abord un traitement à l'américaine, tu sais, la psychiatrie comportementaliste. Et si ça ne suffit pas, on les met sous médoc'. Je l'invente pas, c'est écrit dans le Journal Officiel, euh, je veux dire dans « Le Monde ». Tu te souviens, on avait étudié « 1984 » en seconde. Et bien ça y est, on vit dedans ! Bon excuse moi, je vide mon sac. Enfin tu me connais... À toi ! T'es sur quoi là ? - Un meurtre, comment dire, pas ordinaire. Mais je ne vais pas te raconter ça au téléphone. Un voisin de la victime à dû être suivi dans ton secteur. Tu pourrais me trouver le nom de son psychiatre ? - Un suspect, c'est ça ? Tu sais qu'il existe un truc qu'on appelle le secret médical ? - Disons un témoin important. Oui, je sais. C'est pourquoi j'aimerais pouvoir rencontrer le psy de façon, disons... informelle. - Le nom et l'adresse du patient ? - Ahmed Taroudant, 17 sente des Dorées dans le dix-neuf. - Noté. Je te rappelle. Jean raccroche.
Rachel a du mal à se reprendre. Pas le nerf d'appeler tout de suite la légiste, alors elle entreprend de ranger son bureau. Ça lui permet de se remettre à penser. Toute cette mise en scène a forcément un sens. Elle se sent spectatrice. Chez les tueurs en série américains par exemple, toute la théâtralisation est destinée aux flics. Qui d'ailleurs se font les complices des meurtriers en parlant de « crime scene » la « scène » du crime. Là, il s'agit manifestement d'autre chose. Laura, du sang de porc, un rôti de porc. Laura l'impure. Mais pourquoi ? Elle n'est ni Juive ni Musulmane, donc pas concernée à priori par cette vision de l'impureté. C'est donc à des Juifs et / ou des Musulmans que le message est destiné. Car c'est leur imaginaire que cela frappera. Les Chrétiens ou supposés tels verront l'horreur du crime, mais ne seront pas sensibles à la souillure. Le tabou de l'autre, on peut le comprendre intellectuellement, mais il est quasiment impossible de le ressentir. Rachel est entre les deux. Ses parents étaient athées, cela n'empêchait pas la vieille tante Ruth de lui faire la leçon en lui offrant des bonbons. « Ma petite poupée en porcelaine, tu sais, à l'école, il ne faut pas tout manger, hein ! Il y a des nourritures qui ne sont pas bonnes pour toi » Là, elle pinçait ses lèvres pour prononcer les mots sales d'une liste apprise par cœur qu'elle énumérait sur les doigts de la main : « le jambon, le rôti de porc, le pâté de campagne, les rillettes, et puis aussi tout ce qui est farci, le chou farci, les tomates farcies, les lasagnes. Surtout, méfie-toi des lasagnes ! Ils font croire qu'il n'y a que du bœuf dedans, du bœuf plein de sang d'ailleurs, mais c'est faux, c'est plein de chair-à-saucisse les lasagnes ! »
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Friday, June 13, 2008
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Sans un mot, elle tend le post-it puis le rapport à Jean. Il lit lentement en articulant du bout des lèvres. Puis dit « On l'attrapera ! » Et après une courte pause : - Tu vois c'est bizarre, l'habitude peut-être. Sur place, avec le rôti, les photographes, tout le binz, je ne me suis pas représenté sa mort. Là tout à coup, oui. Violée par un couteau de boucher. J'aurais jamais imaginé un truc pareil... Il faut découvrir où elle a été tuée. Pas dans son appart', ils ont dû choisir un coin tranquille. Mais pourquoi prendre le risque de la ramener chez elle ? Pourquoi cette mise en scène ? Ceux qui ont fait ça doivent se sentir sacrément puissants. Inatteignables. Et ils veulent faire passer un message. C'est tuer pour dire.
Rachel l'entend sans l'entendre. En état de choc. Jean lui place le verre d'eau dans la main et tout doucement : « bois... » Elle : - Jamais j'ai vu un truc pareil depuis que je fais ce boulot. J'en ai lu des horreurs. Peut-être est-ce pour ça que je me suis tapé tout Ellroy ? Pour supporter le quotidien, les petits règlements de compte, les crimes « passionnels ». C'était toujours moins pire que ce que je lisais. Et là tout à coup ça me rattrape. Poum ! Une femme. Seule, belle. La vie à vivre devant. C'est quoi ce truc là, cette haine des femmes ? Il faut les haïr non, pour tuer comme ça ? Jamais voulu être une bonne femme moi. Toujours pensé être libre comme un mec. Et mon père me voulait libre. Peut-être pour ça que je suis restée célibataire. Excuse-moi, je débloque là. J'sais pas ce qui m'est arrivé. Cette fille, soudain, c'était moi. Tu comprends ça ? J'étais à sa place, baillonnée, je voyais le couteau...
Elle ferme / ouvre les yeux. S'ébroue pour chasser l'image. - Bon au boulot !
Depuis six mois ils travaillent ensemble Hamelot et Kupferstein. Une idée de Mercator, le chef. Les intellos, il les appelle. Non contents de posséder une licence en droit comme les autres lieutenants, ils sont également diplômés, en cinéma pour Jean Hamelot - maîtrise à l'université Paris XIII sur « Hammett scénariste » - et en sociologie pour Rachel Kupferstein - D.E.A. à Paris VII sur « Tony Montana, (anti-) héros des cités », monographie réalisée au quartier de la Pierre Colinet à Meaux (soixante-dix-sept cent). Le commissaire les a mis ensemble à l'instinct et pour voir. Il est curieux, ça lui plaît de jouer avec les gens. De créer des situations, d'observer. Pour l'instant, rien de particulier à leur actif. Mais aussi, il ne s'est rien passé de particulier. Simplement, quand il les envoie quelque part, il sait que la situation ne va pas s'envenimer. Les « intellos » savent désamorcer sans se faire déborder. C'est déjà pas mal.
Le boulot se partage ainsi : Jean enquête sur Ahmed, Rachel met la pression sur la police scientifique pour trouver des indices sur le lieu où le meurtre a pu être commis. Coups de fil pour commencer, puis déplacements si besoin. Toujours à deux, ils ont leur technique. Jean dispose d'un contact à Maison-Blanche, l'hôpital psychiatrique dont dépend le dix-neuvième arrondissement. Léna, une ancienne amoureuse de Bretagne devenue assistante sociale chargée d'aider les patients à leur sortie d'HP.
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Tuesday, June 10, 2008
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Il la suit, habitué à ses goûts luxueux. Ça lui convient. Au Café de la musique, ils pourront se poser, décompresser et surtout parler à l'abri des oreilles fureteuses. Voilà ils sont assis. Fauteuils en cuir, moka sidamo à deux euros soixante sur la table. Échange de regards. Qui parle ? C'est Jean. - Qu'est-ce qui s'est passé là-haut chez Taroudant ? Comme ça à première vue, c'est un suspect de choix. Résultat, on l'a à peine interrogé... Je ne sais pas... Comme un rêve... J'ai revu mon enfance, Saint-Pol de Léon... Horace Mc Coy, mon père... Des choses oubliées depuis des années... Sa voix n'est plus qu'un filet, ses yeux se font vagues, Rachel le sent prêt à repartir. Très doucement, elle lui effleure la main, capte son regard. Jean un peu perdu reprend pied. - On peut même pas dire que le café était drogué ! Rachel dans un souffle : - « La grâce. » - Pardon ? - Ce qui nous est arrivé cela porte un nom : un moment de grâce. C'est une chose rare et fragile. Comme une vibration, un fil si tu préfères. Le fil d'Ariane de notre enquête. Jean la regarde avec une expression indéfinissable, l'ombre d'un ancien sourire. - Finalement tu es plus barrée que je ne pensais. OK Sister Chance. Suivons le ce fil. Il va tout de même falloir enquêter un peu sur Taroudant, et puis on ira faire un tour au Kébab. Ah oui, et l'origine de l'appel anonyme. Il faudrait demander aux collègues du dix-huit d'enquêter autour de la cabine. - Les collègues du dix-huit, faire quelque chose pour nous ! Enfin, on peut toujours essayer. Ils se lèvent, Rachel paye. Direction le Bunker. Coups de fil, photos gore, rapport du légiste. Le tralala quoi.
Qui commence ainsi : « Victime de sexe féminin, blablablablablabla. Les petites lèvres, les grandes lèvres et le vagin présentent de très nombreuses plaies dues à une lame de dix à quinze centimètres de long, de type couteau de boucherie. Les incisions ont été effectuées de l'extérieur vers l'intérieur du vagin. Aucune trace de sperme. La victime est morte d'hémorragie, vraisemblablement avant-hier mardi entre quinze et seize heures. Ses cuisses et ses jambes étaient tâchées de sang de porc. Blablablablabla... Dr Florence Scarpone »
Rachel a lu le rapport debout devant son bureau. Elle blêmit, s'assoit lentement sur sa chaise à roulettes verte ikea et ferme les yeux. Puis les rouvre tant la vision qui l'envahit est insoutenable. Tout à coup, elle était Laura baillonnée, écarquillant les yeux face à l'immense couteau. Comme l'ami de Pacino devant la tronçonneuse dans Scarface. Mais ce n'est pas un film.
Au dos du rapport du légiste, Rachel découvre un post-it jaune signé F. sur lequel est écrit au marqueur noir. « Attrapez moi ce salopard ! » Au ralenti elle voit Jean s'approcher avec deux verres d'eau. Il la regarde bizarrement. Ne l'a jamais vue comme ça. Question bateau : « Ça va Rachel ? »
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Friday, June 06, 2008
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CHAPITRE TROIS
Sept étages plus bas, Jean et Rachel discutent avec la gardienne. Rien de plus facile et rien de plus difficile que de faire parler une concierge : écouter patiemment tous les ragots et faire le tri. Celle-ci est plutôt pondérée. Mme Vieira aimait bien Laura, sa mort violente lui a atteint le moral. « Non, elle n'était pas mariée, on ne voyait pas venir d'homme chez elle. Enfin, je ne passe pas mon temps à surveiller, hein ! Mais, on finit toujours par savoir qui va chez qui lorsque les locataires restent plus de six mois. » « Oh, ça fait bien trois ans qu'elle habitait là. Je pourrai vous trouver la date précise dans mon registre si vous le souhaitez. » « Non, elle recevait assez peu. Faut dire qu'avec son métier, elle était souvent partie. » « Oui, elle s'entendait bien avec Mr Taroudant, mais sans plus si vous voyez ce que je veux dire. Enfin, elle, elle le regardait avec bienveillance, mais lui, bon, je ne sais même pas s'il s'en rendait compte. Vous savez, c'est un garçon très poli, non ça, rien à dire... Mais en même temps, je ne sais pas, c'est comme s'il ne vous voyait pas. Oui c'est ça, on n'est pas vraiment réels pour lui. Vous voyez, comme si on existait pas tout à fait. Alors leurs relations, elles étaient un peu à sens unique, si vous me suivez... Non, ses amies, c'était trois jeunes filles du quartier : Bintou, Aïcha et Rébecca. Enfin, ces derniers mois Rébecca, ne venait plus la voir. Depuis qu'elle s'est mise à porter une jupe longue et une perruque. Ah je vous jure ce quartier ! » Madame Vieira arrête là son monologue, comme si elle craignait d'en avoir déjà trop dit. Les deux flics ne tiennent pas de toutes façons à connaître le fond de ses pensées sur le quartier. Juste l'adresse des deux copines. « Oh ben vous les trouverez chez Onur, au Kébab du coin. Tous les soirs, en sortant du lycée, elles y partagent une portion de frites-moutarde. C'est une sorte de rituel quotidien depuis qu'elles sont toutes gamines ». « Ah oui, encore une chose, je ne sais pas si c'est important mais Laura était fâchée avec ses parents. Vous savez chez nous, la famille c'est important. Moi par exemple, ma mère est rentrée à Porto après la mort de mon père. Elle nous a tous laissés ici, les quatre enfants pour aller vivre dans la maison qu'ils avaient fait construire là-bas avec papa. Toute une vie à économiser sur tout, à nous faire endurer la pauvreté. Tout ça pour se bâtir un château au Portugal dont mon père n'a même pas profité. Complètement absurde ! Pourtant, je l'appelle tous les dimanches soirs, c'est obligé. Et mes frères et sœurs, pareil. Mais Laura, jamais une lettre ou un coup de fil, rien. Elle a toujours refusé de me dire pourquoi. Dès que je lui parlais de ses parents, elle était au bord de la colère. Voilà c'est tout. » - Ils habitaient où ses parents ? - demande Rachel. - À Niort. C'est de là qu'elle venait. Père italien, mère charentaise. Les deux flics restent songeurs un moment, remercient saluent, s'en vont. Quelques pas, puis Jean : - Putain il nous a même pas offert un café, le rêveur du sixième ! Allez viens on va s'en jeter un. - OK mais je choisis où.
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Tuesday, June 03, 2008
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- Vous travaillez monsieur Taroudant ? - Je suis en arrêt-maladie. - Depuis combien de temps ? - Cinq ans. Je perçois l'Allocation Adulte Handicapé depuis trois ans et demi. - Puis-je vous demander pourquoi vous touchez l'A.A.H. ? - Dépression. - Vous faisiez quoi avant, comme boulot ? - Veilleur de nuit dans un magasin de meubles.
Les deux flics se regardent d'un air entendu qui signifie « on va consulter son dossier. » Rachel et ses grands yeux reprennent la main. - Bien, merci de votre coopération, nous reprendrons certainement contact avec vous. En attendant, voici nos numéros. Elle inscrit leurs coordonnées sur une feuille prise à son carnet à spirale oxford, lui tend. Il la range dans son porte-monnaie. - Euh, au fait, vous n'avez pas de voyage de prévu ? - Je ne quitte jamais le dix-neuvième arrondissement. - Et bien, jusqu'à nouvel ordre, ne changez rien à vos habitudes ! - N'ayez crainte. Les collègues le saluent d'un signe de tête, sortent. Ahmed ferme la porte derrière eux.
Ça y est, il fait partie du polar maintenant. Ne lui reste plus qu'à écouter du jazz pour communiquer avec les mânes des ancêtres de chez Pinkerton. S'il s'en sort, promis, il écrira un bouquin. Ça s'appellera « Arab jazz ». Héhé. « Merde, qu'est-ce qui m'arrive » se dit Ahmed « Je retrouve le sens de l'humour ».
Hôtesse de l'air, Laura faisait souvent escale aux Emirats. Elle détestait l'aéroport de Dubaï où elle se sentait ravalée au rang de morceau de viande à l'étal du boucher dans le regard des ex-bédouins ventripotents à RolexTM pendant négligemment sur le poignet. Alors elle se perdait dans les boutiques de cet hypermarché hors-taxe. Et lui ramenait des babioles plus ou moins coûteuses. Son dernier cadeau : un minuscule ipod dans lequel elle avait enregistré tous ses disques préférés. Depuis trois mois, Ahmed n'y a pas touché. Il l'exhume, place les écouteurs dans ses oreilles et appuie sur play. La voix chaude de Dinah Washington envahit son cerveau « It's magic ». C'est trop bon. Les larmes coulent sur ses joues. Derrière la chanteuse, les violons sont sucrés, les chœurs font ouh ouh...
When I'm in your arms... It's magic... How else can I explain Those rainbows without rain It's magic... When in my heart I know The magic is my love for you .
Une fontaine, Ahmed ne comprend pas ce qui lui arrive. Jamais il n'a pleuré comme ça. Depuis cinq ans, ses yeux sont restés absolument secs. Bon, laisse-toi aller mec. Tu réfléchiras après. Laura... Laura... Mais comment ai-je pu... Shhhht... Doucement, gars, pas de reproches inutiles. Finis de t'apitoyer sur toi-même ! Tu vas le trouver l'assassin, et après, tu recommenceras à vivre. Et elle connaîtra la paix. Enfin. Dors maintenant ! Continue à rêver. Le volume au minimum, Ahmed ferme les yeux plonge dans l'univers musical de Laura et s'endort. Le petit bijou-là contient 36 heures de son.
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Friday, May 30, 2008
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Rachel se reprend, regarde Ahmed. Il est de retour. - Monsieur Taroudant, vous connaissiez bien Laura Vignola ? - Oui, non. Je montais arroser ses fleurs quand elle n'était pas là. Rachel lance un regard à Jean, comme pour l'empêcher de faire une remarque déplacée. Lui traîne encore dans le Finistère. Elle poursuit. - Vous possédiez donc ses clés. Ahmed la regarde à nouveau. S'efforce d'effacer le souvenir d'Esther en observant les pommettes de Rachel piquetées de taches de rousseur. La flic attend patiemment. Ne peut s'empêcher de le trouver beau avec son visage altier - très brun, presque noir en fait, plus soudanais que marocain - altéré par la fatigue existentielle de qui en aurait trop vu. - Oui, elle m'en avait confié un double. Surtout ne rien dire de trop. Répondre aux questions sans anticiper. Jean prend le relais en douceur. - Et hier soir, que faisiez-vous ? - Rien de particulier. J'ai lu puis je me suis couché. - Que lisiez-vous ? La question de Rachel les surprend. - « Ma part d'ombre » de James Ellroy. Vous connaissez ? - Oui. Pas aussi bon que « White Jazz », mais j'ai bien aimé. Ahmed accuse le coup et fixe Rachel, l'air hébété, tel un paranoïaque pris de court. Puis son regard s'adoucit et dans un filet de voix : - Je n'avais encore jamais rencontré de femme fan d'Ellroy... Rachel, aussi douce que l'eau qui dort : - Je suis flic... - ... Oui, flic, c'est vrai. J'allais oublier. Mais les flics sont comme tout le monde non ? Ils se racontent des histoires. Comme si le monde n'était pas vraiment aussi dur... Au fait, vous savez ce que ça veut dire « White Jazz » ? - Jazz de blanc non ? - Ça c'est la traduction la plus évidente. D'après Ellroy cela signifie à peu près « un coup tordu monté par des blancs. » - Bon, nous aurons peut-être le plaisir de parler littérature une autre fois. En fait, mon collègue et moi sommes censés vous poser quelques questions... - ...À commencer par « personne ne peut donc témoigner de votre présence chez vous hier soir ? » - Précisément. - Non, personne. - Nous avons sonné vers vingt et une heures quarante-cinq. Pourquoi n'avez-vous pas répondu ? Ahmed montre la boîte jaune par terre sur le jonc de mer à côté du futon fatigué. - Je dors avec des boules quiès. Jean regarde Rachel l'air de dire « laisse tomber pour le moment ». Il se retourne vers Ahmed : - On peut voir le balcon. - Je vais ouvrir le store. Construction seventies, store métallique à lattes peintes en blanc. Manivelle à tourner, moins de moteurs en ce temps-là pourtant obsédé de modernité. Ahmed tourne, le balcon apparaît aux yeux des policiers. pot de fleur, un lys blanc, no comment. L'hôte ouvre la porte vitrée, Jean s'avance, lève les yeux, se retourne vers l'Arabe. Son ton se fait plus insistant, son regard s'aiguise. - Et hier après-midi, vous n'êtes pas allé sur le balcon ? Ahmed réfléchit trois-quatre secondes. - Franchement, je ne saurais vous répondre. J'ai passé la journée à lire allongé sur le futon, à boire du thé vert, du café et à manger des crackers, ce qui signifie que j'ai dû me lever pour aller vers le coin cuisine et effectuer quelques allers-retours aux toilettes. Je me réveille généralement tôt. J'en profite pour arroser mon lys. C'est la meilleure heure quand la terre est fraîche. Donc hier matin, oui, je suis allé sur le balcon vers six heures trente. Après, je ne sais pas. Lorsque je commence à lire, j'ai tendance à perdre le contact avec l'univers qui m'entoure. Souvent, ce n'est qu'en fin de journée, lorsqu'il m'arrive de me préparer à dîner, que je perçois les traces de certaines actions effectuées tout au long de la journée dans un état de semi-conscience.
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Wednesday, May 28, 2008
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Elle s'arrête net, pas de points de suspension. Ahmed doit réagir tout de suite, choisir son rôle. Il existe différents types de surprises et de peines. Il décide d'aller au plus simple : ne pas jouer, pas faire comme si, mais réellement apprendre maintenant l'assassinat de Laura. C'est d'ailleurs la vérité. Il a vu le cadavre, puis a agi sans émotion. Il peut donc à présent vivre la mort de sa voisine en direct devant Kupferstein et Hamelot. Silence d'abord de qui ne comprend pas puis ne veut pas comprendre. Quatre secondes. Et d'une voix légèrement blanchie : - Que voulez-vous dire « un meurtre, votre voisine du dessus ?» - Pouvons-nous en parler chez-vous ? Le couloir ne me semble pas l'endroit idéal. Cette fois c'est Ahmed qui plante ses yeux bruns dans le regard bleu-turquoise de la flic. Sans s'y attendre il se retrouve projeté dans les chiottes du lycée. Les grands yeux d'Esther au jour de son premier baiser. Rachel soutient son regard, bien sûr. Un océan dont Ahmed s'extrait très délicatement. Il se décolle du mur, fait deux pas en direction de la porte, sort sa clé. - Vous permettez ? Jean s'écarte, Ahmed ouvre et entre suivi des équipiers. Il a un geste large. - Excusez le désordre. Les flics ne se donnent pas la peine de répondre. - Asseyez-vous. Jean et Rachel jettent un coup d'œil circulaire dans l'unique pièce. Notent les livres, s'assoient sur des chaises pliantes oranges achetées chez Ikea en 2000, de part et d'autre de la table, une simple planche d'aggloméré non-peinte posée sur deux tréteaux. Une lampe en faïence blanche avec abat-jour blanc-cassé, quelques CD Fela, Gainsbourg, Boris Vian, un passeport français bordeaux, un panier yoplait à la cerise vide avec sa petite cuiller collée à la paroi. Ahmed s'installe à côté de Jean, face à Rachel. Silence interrompu par la femme-flic au bout de onze secondes. - Vous connaissiez Laura Vignola ? - Connaissiez ? - Oui, je devrais peut-être commencer par cela : elle a été assassinée. Ahmed reprend très doucement, fermant les yeux à demi. Comme un écho. - Assassinée… Il part loin, explore toute cette vie possible avec Laura, définitivement morte avec la jeune femme. L'amour, un enfant - une fille - un autre - une fille - les nuits sans sommeil, les biberons, l'amour se transforme, le désir disparaît, remplacé par la vie matérielle. Machine à laver, voiture, vacances en gîte rural. Le bonheur. Après la séparation, ils continuent à se respecter, ce n'est déjà pas si mal. Les filles grandissent, font des études, des gens dans le monde. Grand-père. Une vie dans laquelle il se perd. Pourquoi pas après tout ? Une vie qu'il ne vivra pas, faute de Laura. Rachel perçoit qu'Ahmed décroche, a besoin de partir loin pour revenir. La femme de trente-cinq ans détourne pudiquement le regard, se laisse flotter dans la pièce jusqu'à retrouver des sensations oubliées depuis si longtemps... L'atelier du père à deux rues de là comme un autre monde qu'elle n'a pas connu et qui pourtant était arrivé jusqu'ici. Wilnö. L'odeur du cuir, sa douceur et sa force. Comme elle le caressait de sa joue. Le temps se dilate, irréel. Comme sa collègue, Jean divague, picore des titres de livres. Certains il connaît, la plupart non. Le kisdé n'a jamais vu une telle collection de polars. Lui reviennent ses nuits passées à lire et relire, lampe de poche rectangulaire orange sous les draps. Chase d'abord, puis au fil des rencontres, Horace Mc Coy, Chandler, Hammet surtout. Normal pour un fils de communiste de Saint-Pol de Léon. Whisky et lutte des classes. Toute sa culture familiale. Insensiblement, les deux flics ont basculé dans le monde d'Ahmed. Ils vont faire leur boulot, claro, mais pour la forme. Ils savent déjà que ce n'est pas lui. Confusément aussi les équipiers sentent qu'ils sont trois à présent. Mais chut ! Surtout ne rien dire qui pourrait rompre le charme. Une juive ashkénaze, un breton lunaire et un Arabe border line. La dream-team du dix-neuf !
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Friday, May 23, 2008
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CHAPITRE DEUX
À cinq heures vingt-cinq, Ahmed se réveille, enfile son jogging, met ses baskets, fourre dans son vieil eastpak la poubelle, un sac en plastic blanc, de ceux qu'ils distribuent encore au Franprix du coin. Plus une grosse boîte d'allumettes, une paire de gants ultra-fins pour faire la vaisselle et une bouteille d'alcool à brûler. Sans oublier le litron d'eau et la plaquette de chocolat. Il sait que les flics ne viendront pas perquisitionner ce matin. Trop tôt pour avoir une liste de suspects validée par le juge. Cependant, il n'aura pas intérêt à les empêcher de rentrer chez lui pour observer le balcon de Laura sous un autre angle et l'interroger. Ahmed ne veut pas prendre de risque en gardant cette tâche de sang : le début d'une très longue chaîne de questions. La clef, il la conserve : la gardienne sait qu'il monte arroser les plantes de Laura lors de ses absences. Cela suffit à en faire un témoin plus qu'intéressant, à la limite du suspect, dans un crime sans effraction.
Depuis trois ans, Ahmed a renoncé au jogging. Il éprouve la douleur en son corps rouillé. Et le bonheur aussi de courir à nouveau. De sentir ses muscles, ses os, l'air vif du matin. Comme si la mort le ramenait à la vie. À l'instinct, il prend la direction du canal Saint-Denis. Son préféré, bien plus trash que le canal de l'Ourcq avec ses pistes cyclables, ses arbres et ses chinois qui font du Taï-chi en 16 images secondes. Le quai de la Gironde sent la pisse, talus jonché de canettes de 8.6, la bière de ceux qui boivent utile, de paquets de rizla et d'OCB déchirés, de mouchoirs maculés et de capotes usagées. Quelques marches montent jusqu'au périph'. Personne. Il se met à l'abri d'un fourré, enfile les gants, extrait la gallabiyah du sac l'asperge d'alcool, essuie méticuleusement la bouteille, qu'il jette au milieu des détritus craque une allumette. Voush. La bouffée de chaleur l'atteint en pleine face. Recul, attente. Quand la flamme est au plus fort, Ahmed roule en boule le sac plastique et le jette au feu avec la boîte d'allumettes et les gants pour achever son œuvre. Et surtout pour le plaisir de gosse du frrr provoqué par l'incandescence du souffre et du fsshhh du plastic fondant. Ça lui rappelle « Comic strip » de Gainsbourg, l'odeur en sus. L'habit n'est plus qu'un souvenir. De sa main droite enroulée dans la veste de survét', Ahmed attrape un bout de fer à béton rouillé, éparpille les cendres et recouvre le foyer tiède de cadavres d'ivresses si tristes que son cœur se serre. À nouveau, cette étrange sensation oubliée : il vit, il sent. Un cœur une âme, un corps. Tout lui revient d'un coup. Vite, courir.
Ahmed sort de l'ascenseur et les voit. Jean et Rachel après leur courte nuit appuient sur sa sonnette. Six heures quarante-cinq. Il a réussi à acheter une baguette et des croissants à la boulangerie du coin. Le parfait joggeur matinal. Ahmed s'est préparé à jouer son rôle de mec qui n'a rien vu ni entendu. Il prend un air surpris, un peu méfiant. - Bonjour, c'est chez moi que vous sonnez. Vous désirez quelque chose ? Rachel rousse flamboyante éteinte par la nuit. Voix enrouée. Fatigue, clopes. Elle sort la carte BBR lui laisse le temps de la lire. - Police. Lieutenant Kupferstein. Désignant son alter ego. - Lieutenant Hamelot. Ahmed ne bouge pas d'un pouce, en attente, appuyé contre le mur, à côté de la minuterie qu'il rallume lorsqu'elle s'éteint, son regard va de l'une à l'autre. Rachel le scrute intensément, Jean flotte comme un psychanalyste en milieu de séance. Toute la suite se joue là. Quelques secondes vécues comme des minutes, puis Rachel : - Nous enquêtons sur un meurtre. Votre voisine du dessus.
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Tuesday, May 20, 2008
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Laura est là, debout de l'autre côté de la rambarde à laquelle elle est solidement accrochée par du câble électrique blanc. Ses grands yeux bleus ouverts sur l'abîme ne le verront plus jamais. Et Ahmed, l'homme incapable d'aimer, a cette pensée qu'il a lue mille et douze fois et qu'il fait pourtant en cet instant totalement sienne : je te vengerai Laura. Il avance encore de deux pas vers le pire, La jeune femme n'est vêtue que d'un T-shirt carmin. La bouche est baillonnée, le buste semble intact. Le bas-ventre n'est plus qu'une énorme plaie qui a déjà cessé de s'égoutter sur le balcon d'Ahmed.
Le vent se met à souffler ses menaces alors qu'un gyrophare s'engage dans la rue. Les assassins n'ont pas traîné. Ahmed ressort en douceur de l'appartement, descend l'escalier sans encombre et rentre chez lui au moment ou l'ascenseur est appelé. Il n'a laissé aucune empreinte. Le tonnerre gronde. Premières gouttes lourdes qui lavent le lys. Ahmed ferme fenêtre et volets, enlève sa gallabiyah tâchée, en fait une boule qu'il met à la poubelle. Les flics n'auront pas de mandat. Demain, il sera temps de s'en débarrasser. Il revêt son pyjama Brooks brothers, se couche, ferme les yeux et s'endort. C'est de rêver dont il a besoin à présent. Rêver la mort survenue là où l'amour n'était pas advenu. Laura morte, Ahmed doit vivre. Il n'a plus le choix. Ses rêves lui indiqueront le chemin.
Les flics sonnent / frappent. « Police ouvrez ! » Il ne les entend pas. Pourtant, les boules Quiés dorment dans leur nid de coton près du lit. Les keufs, les kisdés. Depuis longtemps leurs routes se croisent, cette fois, il ne pourra les éviter. Mais avant la confrontation, il lui faut voir. Pour la première fois depuis des années, Ahmed n'a pas eu besoin de boire pour dormir. Nulle paix en son sommeil pour autant. La mort, cette vieille carne se frotte à lui. Il résiste, ne veut pas se donner. Elle cède alors la place à une autre, beauté sulfureuse, espionne enjôleuse, visiteuse habituelle de ses nuits. Jamais de pénétration en ses rêves. Pas même de nudité. Juste de l'humidité. Mais là, il tient bon, garde sa semence, sa force. Et les fantômes faciles se retirent en le prévenant du pire. Ombre glacée, vent. Pluie battante sur le volet comme dedans sa tête. Eclair. Puis une face grimaçante comme celle d'Ibliss. Apparaît / disparaît. Ahmed grogne, se racle la langue sur les incisives et les molaires. Remue en son lit mais ne se réveille pas. Shazam. La face blême du tueur s'illumine. Ahmed ouvre les yeux. Hébété. Désagréable sensation de déjà-vu. Vite vite oublier. L'image court se réfugier en un repli du crâne. Il la sait là. Elle le guidera.
Bruits de pas sur sa tête. Toutes les polices s'agitent. Judiciaire et scientifique. - Qu'est-ce que c'est que ce crime rituel ? Pourquoi un rôti de porc ? Que des feujs et des rebeus, tous plus mabouls les uns que les autres dans ce quartier. À peine tu sors du bunker, t'entends « salamaleikoum inspecteur », « shalom monsieur le commissaire ». Putain, vivement Perros-guirec j'sais pas pour toi Rachel, mais moi, ils me rendent dingue. Positivement dingue. Mais je le sens pas ce rôti. C'est trop gros. Et comme le disait Goebbels… - « Plus c'est gros plus ça passe » le coupe Rachel. J'adore t'entendre citer Goebbels. Ça fait partie des petites choses qui aident à supporter l'existence. Bon, on se casse. On a un rapport à rédiger.
Ahmed entend et n'entend pas. Il sait. Il voit la rousse Rachel et le brun Jean. Ils feront ce qu'ils peuvent, c'est à dire peu. Demain avant six heures, il lui faudra trouver une solution pour sa gallabiyah. D'ici-là et bien, bonne nuit inspecteur. « Layla as-sayida… »
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Saturday, May 17, 2008
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Laghouat, Aïn Ben Tili, Méroé, le Tiris, le Tassili. Goulimine, la Cyrénaïque, Sicilia, Ibiza, Olbia, Bonifacio, La Valette. Le retour est toujours un détour. Ahmed a besoin de digérer, de mettre du temps entre ce monde là-bas et lui à peine ici. Soudain à la verticale de La Valette un incident de parcours, une intrusion brutale du réel. Tiens ça pourrait se placer ça, dans un poème à la Desnos « À la verticale de La Valette, un Templier tenté se laissa tomber ». Bon, oublie et continue… De toute façon, il n'en parlerait pas dans la déposition. À qui veux-tu expliquer ça ?
C'est donc à La Valette, soixante-quinze zéro dix-neuf Paris qu'il sent la première goutte sur son visage tourné vers le ciel. La deuxième s'écrase sur la manche immaculée de la gallabya offerte par le cousin Mohamed. Ahmed baisse le regard. Déjà, la cotonnade blanche commence à absorber la tâche écarlate. Ce n'est pas de la pluie. Une troisième goutte l'atteint sur le bout du nez. Par réflexe, il goûte : du sang. Ses yeux se relèvent alors lentement, comme sachant par avance tout ce qui découlera de ce regard. Un pied immobile se tient deux mètres au-dessus de lui, formant un angle ouvert avec la cheville ornée d'un tatouage géométrique au henné. Comme pour faire une pointe, mais sans chausson. Au bout du gros orteil, une nouvelle goutte se rassemble. Prête à tomber sur le front d'Ahmed.
Il s'écarte. La goutte s'écrase sur le lys blanc, seul ornement de son balcon. Le sang de Laura qu'il n'avait su aimer inscrit sa trace sur la fleur virginale. Et Ahmed revient au monde. Un coup d'œil sur l'horloge murale, un rond vert cerclé de métal où ne figure que le chiffre quatre. Vingt-et-une heures. Le voyage a duré longtemps.
Les romans lus tapissent les murs de son studio. Pas de bibliothèque, il les empile. Son espace vital se restreint peu à peu au fil des lectures. Ahmed tient ses comptes : deux tonnes cinq de polars, tous achetés chez Monsieur Paul. À cinq tonnes, il s'arrête. D'après ses calculs, il aura alors tout juste la place de circuler entre son matelas et la porte d'entrée. Ce jour-là, Ahmed claquera la porte, laissera la clef dans la boîte et partira sans se retourner.
Il comprend tout de suite que Laura est morte à cause de cet angle bizarre. Ses lectures lui ont appris quelques règles de base à appliquer en cas de coup dur : ne pas se faire repérer, ne pas laisser d'empreintes. Et caetera. Une deuxième chose lui semble évidente : on veut lui faire porter le chapeau. Il est donc urgent de ne pas fuir, mais il lui faut en savoir plus. Puisqu'elle saigne encore, le meurtre est tout frais. Même s'il souhaite incriminer Ahmed, l'assassin va mettre un peu de distance entre lui et son acte avant d'appeler la police ou les journaux. Ahmed possède la clef du deux-pièces de Laura. Il monte discrètement. La porte est entrouverte et grince au gré du vent.
Il entre sans rien toucher. Il lui faut voir par lui-même. Sentir. Et dire adieu. Dans l'enfilade du couloir, la baie vitrée s'offre à tous les vents comme la charogne baudelairienne. Le temps s'est brusquement couvert. Ciel gris, nuages noirs venus du parc de la Villette. Grondement sourd. Agir vite. À droite de l'entrée, une table. Ahmed y pose les yeux sur un rôti de porc maculé de rouge. Planté dedans, un grand couteau à découper la viande. Mise en scène macabre dont il pressent vaguement le sens. Le balcon à présent. L'horreur qu'il sait déjà et qu'il lui faut pourtant contempler.
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