Ida se releva péniblement après le départ de Sarah. Soudain, un croche-pied la fit retomber. Elle leva la tête.
« Anneeette ! »
Sa sœur, penché sur elle, avait un visage hagard.
« Mais je voulais t'aider ! »
« Tu veux toujours m'aider ! Tu veux toujours aider tout le monde ! Mais tu te mets dans mes pattes ! Tu ne comprends pas qu'on ne peut pas perdre de temps ! Passe-moi un bocal !"
Annette, tremblante, saisit un bocal bleu sur une étagère et, maladroitement, le laissa tomber.
« Anneeette ! »
Ida saisit elle-même un bocal rouge et partit en courant, à une vitesse bien étrange pour une dame de son âge.
"À l'hôpital !" Cria-t-elle. Puis elle prononça une formule magique, mystérieuse, venue du fond des âges, du temps des premières légendes, quand trois femmes à leur filage s'étaient dit pour la première fois, entre elles, que leur travail rythmé semblait être le mouvement de la vie humaine :
« Boum boum boum ! »
À la dernière onomatopée, elle franchit le mur du son et dépassa, en trombe, un jogger médusé, qui se mit à considérer son équipement sportif dernier cri avec suspicion.
Elle franchit le seuil de l'hôpital et se précipita vers les chambres avant que l'infirmière d'accueil ait eu le temps de lui proposer son aide.
Dans le couloir, elle s'arrêta. Un gros papillon noir, qu'elle connaissait bien, voletait avec une excitation malsaine. Elle s'approcha, brandissant le bocal, et l'enferma en deux coups de cuiller à pot.
« Bon. Voilà une bonne journée." conclut-elle, tandis que le papillon battait furieusement des ailes contre les parois du bocal.
Puis elle entra dans la chambre, retrouver Sarah, Salomé et Martin, à nouveau réunis.
* * *
C'était une belle soirée d'hiver. La petite boutique, illuminée, offrait au regard des passants ses rangées de pelotes aux couleurs douces ou éclatantes. Ida et Annette étaient assises face à face.
« Et, encore une fois, je ne pensais absolument pas ce que je t'ai dit et je trouve que tu es la meilleure petite sœur du monde. »
« Tu me trouves adorable ? »
« Oui, je te trouve absolument adorable, tout à fait mignonne, une petite sœur de rêve, j'ai vraiment beaucoup, beaucoup de chance. »
« D'accord. Alors on joue ? »
« On y va. »
« Un... deux... trois ! »
Les deux soeurs se lancèrent chacune dans la réalisation d'une paire de chaussettes, sur un jeu de cinq aiguilles à double pointe.
« On s'arrête qu'au talon ! D'ac ? » Lança Annette, les joues roses de plaisir.
« D'ac ! »
À ce moment, Sarah et Salomé entrèrent dans la boutique. Les deux soeurs les saluèrent chaleureusement, sans lâcher leurs aiguilles.
« Nous venions encore vous remercier... Pour la pelote de mohair rose, aussi : elle a bien rempli son rôle. Tout va beaucoup mieux depuis, on se sent tous plus légers à la maison, on rit pour un rien ! »
« Je vous l'avais bien dit, madame ! Les sortilèges de la Belle au bois dormant marchent toujours ! Tu vois que j'avais raison, Ida ! »
« Mais Annette, tu as presque toujours raison » répondit Ida patiemment. « Je vois que c'est Salomé qui porte l'écharpe ? »
« Nous la portons à tour de rôle ! Aujourd'hui, elle l'a mise pour aller au cinéma."
« Il y a un Fellini au Latina ! » dit Salomé avec enthousiasme.
« C'est très bien... » Dit Ida affectueusement.
« Qu'est-ce que vous faites ? » demanda Salomé.
« Un concours de vitesse au tricot ! » répondit Annette fièrement. « On tricote chacune une chaussette ! Et après, on va faire un autre concours, chacune sur un chandail à empiècement jacquard !"
Le sourire d'Ida se crispa légèrement et elle regarda Sarah et Salomé comme pour leur signifier qu'elle n'avait pas le choix.
Une fois sorties de la boutique, Sarah et Salomé se séparèrent. Sarah allait retrouver Martin chez eux, pour une mise en pratique de la notion d'espace intime du couple une fois que les enfants sont assez grands pour aller s'occuper dehors. Tous deux avaient toujours été de l'après-midi.
Dans la file d'attente du cinéma, Salomé remarqua, juste devant elle, le beau garçon de son cours d'italien. Troublée, elle se demanda pendant toute la file s'il fallait lui dire bonjour, mais, après qu'elle ait acheté son billet, il l'aperçut.
« Salut » lui dit-il timidement.
« Salut » lui dit-elle, rouge comme une tomate, toute honteuse.
« Je voulais te dire... elle est jolie, ton écharpe. »
Elle s'illumina, et ils entrèrent ensemble dans la salle obscure pour regarder Casanova.
Au fond de la petite boutique de laines se trouve un aquarium sans eau. C'est là, à la demande d'Annette, que Barbara a été transférée. Elle bat toujours furieusement des ailes, mais Annette lui donne de la nourriture, Ida vient lui tenir compagnie en lui faisant la morale, et il n'y a aucun risque qu'elle parvienne de nouveau à s'échapper.
FIN