Envoi
"On n'est pas seul dans un parc. Mais dans la maison, on
est si seul qu'on en est égaré quelquefois. C'est maintenant
que je sais y être restée dix ans. Seule. Et pour écrire des
livres qui m'ont fait savoir, à moi et aux autres, que j'étais
l'écrivain que je suis".
Marguerite Duras, Ecrire.
On se demande un peu qui sait vivre seul, par exemple.
On se demande cela quand on est seul dans une maison ou
dans un appartement quelque part, au fond des bois. Et
pourquoi faudrait-il savoir cela, aussi.
Mais seul dans un petit appartement comme le vôtre, cela
n'est pas tellement le fond des bois, non plus. Et seul dans
ce petit appartement, je ne vois pas comment il pourrait ne
pas y avoir au moins quelqu'un d'autre que vous, mais sans
nécessité de foule. Seul dans votre petit appartement de
Paris en compagnie de Marguerite Duras qui est morte
depuis longtemps.
On n'est pas seul à savoir que cela ne se sait jamais
complètement, être soi-même, mais seulement un tout petit
peu, du bout des lèvres, entre deux portes. Même
Marguerite Duras, même Duras, je ne crois pas. Et
certainement pas seul, jamais seul. Et l'on se demande aussi
si cela ne ferait pas disparaître les choses une à une, d'être
vous et rien que cela, si cela ne ferait pas disparaître les
choses une à une, rien que d'être vous. Les choses et les
autres êtres qu'il y a dans le monde. Et non pas seulement
les fous, la guerre, la solitude. Mais cela n'arrivera pas.
C'est sans doute avec le temps que cela se fait, le temps
passé à ne pas attendre ou à ne plus attendre quelqu'un. Une
femme et le temps, dans le désordre mode d'emploi. Et je
ne sais pas si vous direz son nom, mais je ne sais pas non
plus si vous pourrez ne pas le dire, le nom de cette jeune
femme. Mais Marguerite Duras, ça oui, vous pouvez.
Le lieu c'est Paris, cela n'est pas Trouville. Un petit
appartement du centre dans lequel on se sent chez soi,
grâce à quelques objets qui vous sont chers et à la belle
lumière qui y verse, le jour. Et puis les lampes que l'on y
allume le soir, lorsque l'on boit de l'alcool. La belle lumière
de Paris. C'est ici que vous avez écrit Paranormal et Un
homme pour toi, il n'y a pas si longtemps.
Alors il y a quand même la solitude de l'absence de
l'autre, mais pas dans Un homme pour toi. Un homme pour
toi c'était un homme pour cette jeune femme et il s’écrivit
bien souvent en sa présence, chez elle ou chez vous, à la
terrasse des cafés que vous aimez, sur de petits carnets
noirs qu'elle vous avait offerts, les fameux Moleskine
d'Hemingway paraît-il, ceux de tout le monde et de
personne, les Moleskine d'elle et de vous seuls. Vous vous
absentiez ainsi en sa présence et d'accord avec elle qui
écrivait aussi, ou qui lisait, ou qui téléphonait à son amant.
Et il faut faire lire à tous les stades, quand on en a envie
et à qui l'on veut, des morceaux, des passages du tout que
l'on espère, lorsque l'on commence à espérer, et cela peut
vous venir dès le début, ou bien seulement à mi-parcours.
Ou alors jamais, je ne sais pas si quelqu'un comme Samuel
Beckett espéra jamais, par exemple, mais il faut faire lire
un peu à cause de l'amitié.
Mais c'est surtout par vous qu'il faut faire lire, par vous
qui ne vous écoutez plus, si on peut. Mais pas trop. Pas trop
parce que cela peut dégénérer très vite en fait de reniement,
le feu, les flammes, tout ce qu'on veut, Trouville. Tout ce
qu'on veut quand on se hait parfois, quand on se hait les
mots. Et quelle petite chose, quelle toute petite chose. Mais
la liberté, je le dis ainsi.
Et vous lui faites lire à elle, vous lui faites beaucoup lire
à elle, ou bien vous lui lisez à haute voix pour entendre
comment ça sonne, comme c'est égoïste de votre part, et
surtout si quelque chose est dit quand même, malgré cette
règle d'or de n'avoir rien à dire qui précède.
C'est une loi, c'est tout, ou alors cela sera autre chose, je
ne sais pas, quelque chose comme du voyage à pied dans le
désert de Gobi. Et c'est très bien aussi, le voyage à pied
dans le désert de Gobi. Mais cela n'a rien à voir avec ça, il
faut dire les choses ainsi même si elles meurent ou qu'elles
sont déjà mortes, même si on agit cette mort rien qu'en
étant soi.
Le petit appartement où cela se passe depuis pas si
longtemps est agréable au coeur de la ville, et légèrement
en retrait. Et cela n'est pas à cause des gens, cela n'est pas
grâce aux amis qui y passent ni grâce aux chats qui y vivent
avec vous. C'est grâce aux objets qui y sont et aux couleurs,
aux tissus, à la musique que vous écoutez et qui habille
parfois l'espace, votre espace du moment. Et c'est aussi
grâce à cette jeune femme qui n'habite pas chez vous. Son
nom, son nom et son visage.
Et cela n'est pas grâce à ce petit appartement de Paris,
que vous écrivez. Vous feriez cela ailleurs, n'importe où.
La folie et l'amour de Paranormal et d'Un homme pour toi,
par exemple, la folie et l'amour qui s'excluaient et ne
s'excluaient pas tant que cela. Cela n'est pas du tout comme
à Neauphle. Neauphle détermina longtemps la chose,
comme Trouville. Et puis j'étais une femme aussi, peutêtre.
Et vous un homme, peut-être.
Et la folie et l'amour ne s'excluent pas. Ce sont la folie et
tout désir qui s'excluent, ça oui, et Lacan l'a dit à propos de
Lol V. Stein. Mais Lacan n'a pas réellement dit que tout
désir et toute folie s'excluaient, il a dit qu'il ne fallait pas
que je sache, sinon je deviendrais folle. Et il n'a même pas
dit cela, il n'a jamais dit cela, que qui que ce soit pouvait
devenir folle ou fou, il a dit qu'il ne fallait pas que
Marguerite Duras sache, parce que sinon elle se perdrait et
que cela serait la catastrophe.
Vous n'avez jamais lu Le Vice-consul, ou plutôt vous ne
l'avez pas encore lu, alors cela donne peut-être de l'espoir,
ces toutes petites choses. Le type qui tire à balles réelles la
nuit sur n'importe qui, depuis ses appartements de Lahore
ou de Calcutta, vous ne savez plus, vous ne savez plus
puisque vous ne l'avez pas lu. Mais Calcutta c'était pourtant
là, Calcutta c'était là puisque c'est le nom que vous avez
donné au lieu de la folie furieuse dans Un homme pour toi.
Car vous donnez parfois des noms au lieu de la folie
furieuse, mais pas encore à la femme que vous aimez.
On écrit pour se sauver d'un amour, même quand on en
parle, ou peut-être surtout quand on parle de cet amour-là.
Parce que cela met en danger, peut-être, sinon c'est autre
chose. Et donc on veut se sauver, il y a cette nécessité.
Et on écrit peut-être aussi l'histoire d'un amour pour
l'éliminer, pour éliminer l'objet de l'amour à l'intérieur de
vous. Mais le premier mouvement serait quand même de lui
donner la vie, à cette femme à l'intérieur de vous qui
redouble l'autre, la vraie dont l'être est toujours ailleurs, la
vraie qui n'est jamais toute à vous.
Et Jacques Lacan n'a pas dit cela du tout, comme c'est
agréable, comme c'est agréable de dériver je trouve. Elle ne
doit pas savoir, elle ne doit pas savoir qu'elle écrit ce
qu'elle écrit, aurait-il plutôt dit, c'est assez différent d'il ne
faut pas qu'elle sache, sans doute. Elle ne doit pas savoir
l'heure qu'il est, mais c'est quand même une question
d'autorisation, voilà.
Une solitude que l'on peut dire réelle, ou vraie, est
atteinte d'aimer. Est parcourue d'aimer. Mais passons. Vous
vous interrogez sur l'être ailleurs de cette jeune femme.
Mais passons. Vous ne seriez pas celui qui écrit. Nous
devons expliquer cela, c'est tellement incompréhensible,
vous comprenez ? Est-ce que vous m'entendez ? Est-ce que
Marguerite Duras est quelqu'un que vous entendez
réellement ? Vous ne répondez pas ? Est-ce que vous me
voyez, alors, est-ce que vous voyez ma forme physique, là,
devant vous, dans votre petit appartement de Paris ? Vous
ne répondez toujours pas ? Vous vous dites que vous ne me
voyez pas à proprement parler, mais que vous parlez à
quelqu'un et que quelqu'un vous parle, qui est moi.
Pourquoi moi ? Pourquoi moi et non pas quelqu'un d'autre,
ou bien simplement votre imagination ? Vous ne répondez
pas ?
On écrit peut-être parfois pour ne plus entendre, et que
ça ne parle plus. Et l'alcool c'est la même chose. Ne plus
entendre ce qui s'écrit, mais surtout ce qui ne s'écrit pas.
Ne plus entendre le vide des interstices, je le dis comme
cela. Car l'écrivain entend cela, parfois, ou bien il n'entend
même que cela, cet insupportable-là. Et parfois même, son
sujet, son seul sujet c'est cela. Ce qui s'entend et ne s'écrit
pas. Et il écrit à ce sujet, autour, il écrit cela.
Quelque chose va changer, ici, et vous n'allez plus
pouvoir lui faire lire peu à peu, à cette jeune femme.
Quelque chose comme un peu de votre vérité qui serait dite
ou écrite, un peu de votre vérité mais à la fois beaucoup
trop de cette vérité, cette fois. Et beaucoup trop brûlante
serait cette vérité, beaucoup trop brûlante pour vous et
aussi pour elle.
Il y a un savoir que vous ne possédez pas, au sujet de
cette vérité, un savoir dont vous manquez même peut-être
cruellement.
Alors pourquoi n'êtes-vous pas dans le regard comme
tout le monde, comme Alain Robbe-Grillet ? Pourquoi ne
nous dites-vous pas, ce petit appartement, sa moquette est
bleue outremer, les coussins du canapé sont jaunes canari,
le lit de la chambre fait une place et demie, et les
reproductions d'Egon Schiele que vous avez là sont des
jeunes filles à demi-nues comme il se doit. Pourquoi
n'entrons-nous pas ici, dans la chaleur de ce petit
appartement où des sculptures en cinéfeuille – un fin papier
métallique opaque qui sert dans le cinéma – et quelques
peintures récentes de la jeune femme que vous aimez
parsèment l'espace ?
Nous y entrons, nous y sommes. Comment sont ces
tableaux ? Ce sont des monochromes peints à l'huile et
travaillés parfois au couteau, certains sur de très grands
formats, d'autres sur de tous petits. Et il y a un
dilettantisme à la manoeuvre, cela se sent, un dilettantisme
maîtrisé : il n'y a pas de grand discours sur l'art, chez ce
peintre, chez cette jeune femme, mais seulement de la
matière qui est là et qui se donne, qui se retire ou est
enlevée. Donnez-nous de la matière.
Pourquoi êtes-vous si immobile, si immobile
mentalement, physiquement ? Vous croyez que l'on écrit
avec des mots, c'est cela n'est-ce pas ? Et qu'il n'y a pas à
aller chercher ailleurs, qu'il n'y a pas à vivre. Quelle chose
étrange, quelle chose étrange dans ce petit appartement de
Paris. Je n'étais pas comme cela, moi. Ce refus qui vous
anime, il n’y a rien d’autre à dire, il n'y a rien d'autre à dire
peut-être.
Mais il y a quelqu'un d'autre en vous qui veut faire, et
comme forcer la chose. Et l'on entend parfois les deux, dans
ce que vous écrivez. C'est ainsi, c'est ainsi peut-être : le
souffle n’est pas nécessaire. Car si vous n'étiez pas dans le
regard, c'était d'être vous-même regardé. Et pour entendre,
c'était la même chose. Maintenant les gens veulent des
personnages, ils en veulent vous comprenez, c'est tout. Ils
veulent des corps alors que l'on ne se sait pas, que l'on n'est
pas soi-même au programme ou que l'on est obscur, abstrus,
abscons. Et foutu, parfois. Car nous sommes parfois foutus
comme seuls le sont les pauvres, les exclus, les solitaires.
Mais alors, les personnages, les corps ? Car ils veulent
des corps. Peut-être, mais cela serait tellement ne pas, ne
jamais vouloir sauver. Et s'y prêter, même, à ne jamais
vouloir sauver, s'y prêter gentiment.
Les pauvres, les exclus, les seuls. Ou bien alors des
corps, quelqu'un, des personnages. Alors choisissez. Mais
ne jamais pouvoir sauver, cela serait, leur donner ce qu'ils
veulent. Et comme c'est agréable de dériver je trouve. Car
l'on se dit parfois cela de certains dingues, ou d'un homme
politique : parce que l'on confond. On confond avec
certaines jeunes femmes qui peuplent le monde contre les
guerres, certaines jeunes femmes comme celle dont nous
avons parlé ensemble.
Maintenant vous faites l'amour avec elle, et sur un lit
précis. Cela n'est pas le lit de votre petit appartement de
Paris car c'est un lit ailleurs, un grand lit simple et les
draps sont doux au toucher, de couleur claire mais ils ne
sont pas tout blancs. Ils sont seulement de couleur claire et
il y a de la place autour, à gauche, à droite, devant. Un
grand lit et la lumière est douce aussi, autour.
"L'amour" - photographie A. Descarmes, Paris 2001.