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Last Updated: 5/26/2009

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Wednesday, August 27, 2008 

 

La musique d'une première rotative commençait par le son d'une tension électrique. Cette ouverture était suivie du battement métallique irrégulier des cylindres porte-plaque. Lentement, la cadence accélérait. Après de multiples pauses et redémarrages, elle se stabilisait en un rythme régulier fait de mesures composées complexes, sujettes à de multiples variations. A l'arrière de l'engin, des palpeurs, au son de hi-hat caoutchouteuse, aspiraient et déposaient les feuilles de papier que les rouleaux entraînaient dans le corps du mécanisme, vers l'élastomère du blanchet. Une seconde machine se mettait en marche, suivie d'une troisième, puis toutes les presses de l'imprimerie, jouant chacune sa partition bruitiste.

Cette symphonie asynchrone me parvenait assourdie, filtrée à travers les vitres de l'atelier de photogravure. Lui aussi offrait une variété de sons industriels percutants et de résonances atmosphériques électriques. Le timbre changeant des plaques offset polymétalliques, couches d'acier, de cuivre et de chrome couvertes de textes, résonnait lors des déplacements sur les tables de retouche et dans les bacs à morsure. Les dissonances devenaient plus riches sous le martèlement des jets d'eau qui effaçaient la couche photosensible. Elles alternaient avec la sonorité plus légère, plus mate, des plaques d'aluminium dont la surface se teintait de reflets étranges sous les ultra-violets des châssis d'insolation. Les éclairages des cadrans et des boutons de commande des appareils et des fours ajoutaient des touches électroluminescentes colorées au décor vibrant sous les néons.

A côté des bidons de permanganate de potassium et de préparations diverses, une porte s'ouvrait sur l'atelier de typographie de l'usine, à l'ambiance plus traditionnelle. Une multitude de caractères de plomb, classés par familles, polices et fontes, remplissaient les casses. Les typographes choisissaient dans ces tiroirs à cases les lettres et les disposaient à l'envers et de gauche à droite, selon un code typographique précis, dans leur composteur. Espaces, interlignes et caractères formaient des pages que la lecture à l'envers transformait en objets géométriques déchiffrables par les seuls initiés.

Littera et signum, j'étais immergé dans les lettres, la réalisation concrète des livres et leur lecture, mais aussi dans une vision esthétique des signes et de la matière au-delà du sens. Cette fabrication de l'écrit et la nécessité de l'abstraction imposée par cette vision particulière allait définitivement marquer ma démarche artistique. Signes, lettres, codes, outils et machines, tout le processus allant de l'idée à la matérialité, mon adolescence ouvrière devait être une influence majeure de ma future approche artistique de l'écriture sonore et graphique.

J'avais la conviction, encore floue à l'époque, que les signes n'étaient pas que transcription. Les lettres pouvaient être abordées en tant qu'images abstraites et non forcément asservies au discours. La vie réelle se trouvait dans les traits et les courbes du texte, dans les traces et les marques, tandis que le mot lu était parole passée. La forme des signes n'était plus pour moi décorative mais plus signifiante que les mots eux-mêmes.

Sens ou forme, lecture ou interprétation perspective, transmission ou liberté gestuelle, technique traditionnelle ou puissance tellurique des machines ? Toutes ces questions sont le moteur de mes activités plastiques, de ma musique, de mes «calligraphies», de mes installations et mises-en-scène.

Quel que soit la technique, la matière et le support utilisé, qu'il soit physique ou virtuel, codes numériques et pigments, sampler et VCO, quatuor à cordes et voix artificielles, il me semble que le lien entre mes différentes réalisations est ce questionnement sur la perception des signes.

 

Philippe Laurent – 12 juin 2008

(texte rédigé pour le site La Lettre de Thot)

 

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