Madame
la Députée,
Monsieur le Député,
Alors
que la loi « Création et Internet » revient ce jour au Parlement, nous,
producteurs indépendants de musique, voulons vous interpeller en apportant un
éclairage radicalement différent de celui généralement promu par les grandes
compagnies du disque.
Les
Producteurs Indépendants de musique (communément aussi appelés Labels
Indépendants) sont aujourd’hui plus de 600 en France et cumulent plus de 3 000
productions par an. Ils sont très souvent de toutes petites structures (sarl,
scoop, association) comportant de 0 à 5 salariés en moyenne. Pour paraphraser
le Syndicat de l’Artisanat, ils sont aujourd’hui la plus grande maison de disques de France, produisant 90% de création
originale, soit généralement les première, seconde ou troisième œuvres
d’artistes de tous horizons et de toutes esthétiques musicales. Très souvent
hors des sentiers battus, ils
représentent la véritable diversité culturelle que ce pays se flatte à
raison de défendre. Sans eux, les Dominique A, Yann Tiersen, Ogres de Barback,
High Tone... n’auraient jamais débuté (la liste pouvant être longue).
Aujourd’hui, cette liberté de créer est
menacée, car la majorité de ces structures indépendantes est au bord de
l'asphyxie.
Les
labels indépendants sont partagés quant à cette loi.
Pourquoi
? Parce qu’au fond, si elle rappelle le droit inaliénable des ayant droits à
être rémunérés, elle en oublie la réalité vécue par des milliers d’artistes et
de producteurs, en même temps qu'elle pose de vraies questions sur les libertés
individuelles.
Pour
les acteurs indépendants, les conditions de travail n'ont jamais été faciles et
idéales, crise ou non. Mais la dévalorisation
constante de la musique orchestrée par les majors a rendu ces conditions
difficilement tenables aujourd'hui. Dès 2006, la mort annoncée (pour 2010) du
CD, par une presse n’écoutant que les poids lourds de l’industrie musicale, a
précipité cette chute du marché et conforté un large public dans la totale
dévalorisation du support. Non seulement il n’en est rien, mais encore
aujourd’hui, le physique représente près
de 90% des ressources des producteurs indépendants. Mais dans un pays qui a
laissé détruire son réseau traditionnel de disquaires au profit de chaînes
omnipotentes, ces ressources traditionnelles chutent désormais, sans que le
numérique vienne à les compenser. Et il y a, malheureusement, fort à parier
qu’il n’en sera jamais ainsi.
La politique de fuite en avant des
majors a très largement contribué à la dévalorisation de la musique. Par un discours inique contre le public, désigné
comme voleur potentiel avant d'être amateur de musique, les majors ont
radicalisé le phénomène, en développant en même temps une politique de prix
cassé qui cherche à condamner le physique (moins rentable pour eux que le
numérique). Après avoir bradé leur catalogue dans des offres parfois aberrantes
(accès à l'ensemble d'un catalogue à volonté pour le détenteur de telle carte
bancaire par exemple), les majors adoubent des sites de streaming tel Deezer.
Deezer est non seulement une escroquerie, mais surtout le
dernier degré de la dévalorisation de la musique.
. - Deezer
a fondé son succès sur la gratuité totale d’écoute de musique piratée. Il est
paradoxal que les majors du disque aient depuis tant d’années vilipendé les
internautes pour adouber une société commerciale qui aujourd’hui encore propose
du contenu piraté.
. - Deezer n’est pas une radio. En effet,
avec Deezer, vous choisissez d'écouter ce que vous voulez, quand vous le voulez,
autant de fois que vous le voulez, là où vous le souhaitez. C’est une
discothèque à distance écoutable depuis n’importe quel ordinateur ou téléphone
mobile (type Iphone). Contrairement à une radio qui diffuse un programme choisi
par ses soins.
. - La rémunération de Deezer aux producteurs
est ridicule et inadmissible : 24 185 écoutes = 22,85 euros.
. - Mais
surtout Deezer avalise auprès du public
l’idée que la valeur de la musique est égale à 0. Et c’est peut-être cela
le plus grave car rien ne le justifie.
. - Si
l’internaute grâce à Deezer peut se construire gratuitement sa propre
discothèque consultable à volonté, pourquoi
dès lors achèterait-il de la musique sur les sites de téléchargement légaux ?
. - Enfin,
on propage l’idée que Deezer favorise la
découverte par l’internaute de nouveaux artistes. Il n’en est rien dans la grande majorité des cas. Aujourd’hui, les
producteurs indépendants vendent toujours moins de disques et ne constatent pas
une augmentation du public venant voir leurs artistes en concerts. Il y a bien
d’autres moyens de découvrir de la musique via par exemple les réseaux sociaux
type Myspace.
Avec Deezer, les majors du disque
abattent la valeur de la musique au profit d'une rentabilité à court terme (Combien Deezer a-t’il acheté sa « légalisation »
par Universal ? Quel est la rémunération d’Universal et quelle en est la
répartition Universal / artiste Universal ?). Les majors du disque construisent
leur rentabilité de groupe puissant sur le dos des producteurs indépendants que
nous sommes et dont ils font peu de cas.
A
cela, nous devons remarquer qu’à aucun moment il n’est fait état de la responsabilité lourde que portent les
Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI) dans la situation actuelle. Les FAI ont construit leurs réseaux,
communiqué dans leurs campagnes publicitaires et acquis leur clientèle grâce à un contenu musical qui ne leur
appartenait pas. Car à quoi bon souscrire du haut débit pour recevoir de
simples courriels ? De télévision on ne parlait pas il y a encore quelques mois
de cela, c’est donc bel et bien essentiellement la musique qui, avec le cinéma,
a été le terreau du développement de l’internet commercial. Ces fournisseurs d’accès n’ont, à ce jour,
jamais reversé le moindre centime à la musique. Au contraire, ce sont les
chaînes de télévision publiques qui sont désormais en partie financées par une
taxe versée par les FAI, par la grâce d'une décision politique.
Le
débat doit aujourd’hui changer de nature et poser les vraies questions.
- assigner en justice de façon
systématique (et collective) les sites faisant commerce de nos contenus en
toute illégalité,
- créer une redevance prélevée sur
le chiffre d'affaires des FAI destinée à la création,
- éliminer définitivement les
problèmes d’interopérabilité matérielle et donner la libre utilisation des
fichiers acquis légalement, dans la limite de son cercle d’amis,
- interpeller la Sacem sur la nécessité
d'adapter son système de perception et de répartition aux nouveaux modèles
technologiques,
- favoriser l’émergence de modèles
économiques alternatifs aux grands conglomérats (qu’ils se définissent comme
des majors ou des indépendants),
- réintroduire et développer le
réseau de diffusion du disque physique, loin d’être mort, avec les disquaires
ainsi que d'autres commerces de proximité tels les libraires, salles de
concerts…
- lutter contre l'atrophie actuelle
de l'offre physique dans les chaînes de magasins ; le disque est un objet
culturel, pas un baril de lessive,
- intégrer plus largement les producteurs
et labels indépendants dans toutes les discussions, réflexions et prise de
décisions concernant la filière musicale.
Il n’existe pas une solution miracle
mais un ensemble d’actions concrètes
à mettre en place qui puisse tout à la fois permettre tant aux internautes,
qu’aux artistes et producteurs de redonner
sa véritable place à la musique et sa pleine dimension artistique. Il est
grand temps de s’y mettre, en laissant ..é ces combats stériles qui, on le
voit bien, ne mènent décidément à rien. Car au rythme où vont les choses, il
n’y aura dans quelques années que les majors du disque pour produire la musique
et quelques sites adoubés par elles pour la distribuer. Il en sera alors fini des artisans de la musique que nous sommes,
défricheurs depuis toujours d'une véritable diversité dans la création. Est-ce
là le but recherché ?
De
par l’urgence de leur situation, les producteurs indépendants que nous
représentons par nos signatures, s’organisent enfin pour faire reconnaître et
entendre leurs problématiques et leur importance primordiale dans la création.
Nous sommes aujourd’hui prêts à prêter notre expertise et contribuer à
construire enfin une vraie politique en faveur de la création, de la
rémunération juste et équitable des artistes et producteurs, et d’un dialogue
renforcé et constructif avec les internautes dont la grande majorité est
toujours prête à payer pour écouter de la musique.
Philippe
Couderc
Président
de la fédération des Producteurs et Editeurs Indépendants d'Aquitaine (22 labels
adhérents)
Eric
Petrotto
Président
de CD1D, fédération professionnelle de labels indépendants (100 labels
adhérents)