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Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud


Last Updated: 9/16/2009

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Sunday, December 09, 2007 
LA LECON D'ARTHUR RIMBAUD...

Essai extrait de La poésie malgré tout (Mercure de France, 1996) - par J.M.Maulpoix -

Un siècle après sa mort, nous ne sommes toujours pas parvenus à fixer Arthur Rimbaud. Nous devons nous contenter de saluer sa prodigieuse vitesse. Une existence littéraire d'environ quarante-deux mois a suffi au jeune ardennais pour épuiser en une centaine de pages tous les possibles de la poésie. Après lui, rien de neuf, rien de plus à dire, tout à recommencer. Telle est sa principale leçon : il démontre, une fois pour toutes, que la poésie ça n'est jamais ça.. En épuisant très vite et tour à tour quantité d'énergies et de formes, Arthur Rimbaud nous prouve que la langue de poésie est une langue où il y a du jeu: entre les différents sens d'un même mot, dans l'emboîtement des mots entre eux, dans la figuration et dans l'identité... Son oeuvre se présente comme une exténuante circulation et comme une distribution généreuse de sens et de sons nouveaux. Sa parole allègre et rapide, qui procède toute par fulgurances, courts-circuits, palinodies et contre-pieds, dépense sans compter des énergies fabuleuses. Rimbaud, de son propre aveu, se donne à lire, "littéralement et dans tous les sens."

C'est cette surabondance inouïe de trouvailles que le poète épuisé par sa propre vitesse finira par solder:

"A vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance! Les richesses jaillissant à chaque démarche! Solde de diamants sans contrôle! (...)

A vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate (...)

A vendre les Corps, les voix, l'immense opulence inquestionnable, ce qu'on ne vendra jamais."

Cette enthousiaste liquidation du poème "Solde" confond en une même ardeur la merveille de l'écriture et son désastre. Il apparaît en effet avec Rimbaud que le désastre est dans la nature même de la poésie. Il s'avère que celle-ci, pour demeurer "poésie" et ne pas devenir "littérature", doit se détruire et succomber. Il est dans sa vocation de passer outre, y compris à elle-même et à ses outrances. Il est en fin de compte dans la nature de la poésie de se dégager toujours de la poésie, car elle est de toutes les eaux courantes, selon le mot de René Char, "celle qui s'attarde le moins aux reflets de ses ponts". Ainsi que l'écrira Paul Celan dans "le Méridien", "le poème aujourd'hui (...) montre, à l'évidence, une forte propension à se taire." Or le poème tend à s'imposer silence quand "il est au fort de lui-même", c'est-à-dire rivé à sa possibilité la plus propre, au plus près de son identité de poème, à laquelle, précisément, il ne peut se tenir "qu'en s'arrachant sans cesse de son déjà plus vers son encore."
***

Selon la leçon rimbaldienne, écrire implique tout d'abord de se rendre attentif et présent à tout ce qui existe. Cela veut dire aller "par la Nature, -heureux comme avec une femme", marcher "sous les tilleuls verts de la promenade", contempler les "sujets naïfs" de la tapisserie et les yeux vifs de la serveuse du "Cabaret-vert", observer intensément les "Assis" qui font tresse avec leur siège, être là, s'imprégner de tout.

Mais écrire, c'est aussi voir beaucoup plus que ce que l'oeil est capable d'appréhender. C'est convoiter toujours davantage que ce qu'il est possible de saisir. C'est faire dans ce qui est l'expérience de ce qui n'est pas. C'est provoquer ce que Michaux appelle une "crise de la dimension". C'est donc développer de prodigieux "il y a" imaginaires :



"Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.

Il y a une horloge qui ne sonne pas.

Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.

Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.

Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.

Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.

Il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse."



Cette troisième section d'"Enfance" est curieusement suivie d'une quatrième où se multiplient les "je suis" comme autant d'autodéfinitions:



"Je suis le saint, en prière sur la terrasse, -comme les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.

Je suis le piéton de la grand'route par les bois nains; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.

Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet suivant l'allée dont le front touche le ciel."



"Il y a" ouvre ainsi la voie du "je suis". Et la devise du poète pourrait être "il y a, donc je suis". Il y a ce qui est, il y a ce qui n'est pas, donc je suis un autre. Ma propre identité est aussi innombrable que celle de la réalité qui m'entoure ou m'habite. Je suis tout ce que je puis être, tant que les mots veulent bien de moi.

Il faut au poète toujours en passer par le monde pour atteindre sa propre figure. La conscience qu'il prend de soi n'est pas séparable de l'appréhension de ce qui est, non plus que de la constitution de ce qui n'est pas en réalité. L'identité est tributaire de la désignation. René Char répète cela à sa manière :



"En poésie, c'est seulement à partir de la communication et de la libre disposition des choses entre elles à travers nous que nous nous trouvons à même d'obtenir notre forme originale et nos propriétés probatoires."



La poésie, en effet, est relation. Elle consiste en ce travail de figuration qui conjoint les objets épars du monde et établit leur identité "au nom d'une centrale pureté". Elle multiplie les cordes, guirlandes ou chaînes d'or que tend dans "Phrases" le funambule Rimbaud entre les clochers, les fenêtres et les étoiles avant de se mettre à danser.

Vouée à dire le singulier par le détour de l'altérité, la poésie constitue donc à la fois le langage le plus familier et le plus étrange. Elle fait à travers le plus proche l'expérience du lointain. Le bizarre, l'insolite et l'inquiétant que recherchait déjà Baudelaire deviennent avec Rimbaud et ses successeurs modernes, tels Celan, Rilke, ou Hölderlin, une véritable expérience de l'altérité : l'épreuve de cette étrangeté que le sujet est à lui-même. Dès lors, ce qui est senti comme radicalement étrange n'est autre que l'humain. Ainsi que l'écrit Martin Heidegger, "la poésie ouvre l'existence à son être-en-question(s) sans réponses." Elle est le lieu où l'homme demande à toutes les choses du monde qui il est, le lieu aussi où, dans la langue, les choses demandent à l'homme qui elles sont. "Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir" écrit encore Rimbaud dans "Enfance". La poésie est l'espace d'une demande d'être, en même temps que le lieu des réponses les plus singulières.

Aussi ne saurons-nous jamais qui fut Arthur Rimbaud, hormis ces poèmes qu'il nous laisse.

Gérard Macé écrit à ce propos dans Ex-Libris :

"Quel lecteur passionné de Rimbaud, devant les quelques photographies et portraits que nous avons de lui, n'a interrogé longuement ce regard qui n'est pas tourné vers nous, pour lui dérober, à défaut d'un secret, au moins une présence; et n'a senti à la fin (aussi douloureusement que si sa propre image s'évanouissait au miroir) que nous ne saurons jamais qui fut Rimbaud? Nous sommes devant luiu comme devant le criminel ou l'être aimé; il ne nous reste plus qu'à vouloir dormir dans son sommeil, rêver dans ses rêves pour comprendre davantage."



L'énigme d'Arthur Rimbaud nous renvoie à la nôtre. Dès lors que la figure de l'écrivain est plus que tout autre imaginaire et hasardeuse, nous ne pouvons rien y reconnaître de plus frappant que l'incertitude de nos propres traits. N'étant rien, il nous intime d'être. De même, n'ayant pas de lieu, il nous offre une demeure. Sa partance nous convie à nous établir dans notre propre transitivité, notre finitude singulière.
Monday, July 23, 2007 
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John Everett Millais, Ophélie, 1852


               Ophélia

On the calm black water where the stars are sleeping
White Ophelia floats like a great lily;
Floats very slowly, lying in her long veils...
- In the far-off woods you can hear them sound the mort.

For more than a thousand years sad Ophelia
Has passed, a white phantom, down the long black river.
For more than a thousand years her sweet madness
Has murmured its ballad to the evening breeze.

The wind kisses her breasts and unfolds in a wreath
Her great veils rising and falling with the waters;
The shivering willows weep on her shoulder,
The rushes lean over her wide, dreaming brow.

The ruffled water-lilies are sighing around her;
At times she rouses, in a slumbering alder,
Some nest from which escapes a small rustle of wings;
- A mysterious anthem falls from the golden stars.

O pale Ophelia! beautiful as snow!
Yes child, you died, carried off by a river!
- It was the winds descending from the great mountains of Norway
That spoke to you in low voices of better freedom.

It was a breath of wind, that, twisting your great hair,
Brought strange rumors to your dreaming mind;
It was your heart listening to the song of Nature
In the groans of the tree and the sighs of the nights;

It was the voice of mad seas, the great roar,
That shattered your child's heart, too human and too soft;
It was a handsome pale knight, a poor madman
Who one April morning sate mute at your knees!

Heaven! Love! Freedom! What a dream, oh poor crazed Girl!
You melted to him as snow does to a fire;
Your great visions strangled your words
- And fearful Infinity terrified your blue eye!

- And the poet says that by starlight
You come seeking, in the night, the flowers that you picked
And that he has seen on the water, lying in her long veils
White Ophelia floating, like a great lily.

Arthur Rimbaud,
May 15, 1870

              Ophélie

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or

O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
C'est que les vents tombant des grand monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits,
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible éffara ton oeil bleu !

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud
15 mai 1870.

Sunday, July 15, 2007 
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                         Sensation

On the blue summer evenings, I shall go down the paths,
Getting pricked by the corn, crushing the short grass :
In a dream I shall feel its coolness on my feet.
I shall let the wind bathe my bare head.

I shall not speak, I shall think about nothing :
But endless love will mount in my soul
And I shall travel far, very far, like a gipsy,
Through the countryside - as happy as if I were with a woman.

Arthur Rimbaud
March 1870.

                          Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.

Arthur Rimbaud
Mars 1870.
Saturday, July 14, 2007 
Le roman d'Une saison en enfer, par Jérôme Dupuis

Baudelaire, Proust, Diderot: le 27 juin, le bibliophile Pierre Leroy met en vente chez Sotheby's une partie de sa fabuleuse collection. Mais il ne se sépare pas du recueil de poésies dédicacé par Rimbaud à Verlaine et acquis pour plus de 500 000 euros. Histoire mouvementée du livre le plus cher de la littérature française.Quand Pierre Leroy, oeil bleu pétillant et sourire hollywoodien, extrait le livre de l'enveloppe, on n'en croit pas ses yeux. Comment? Ce minuscule ouvrage, l'oeuvre de la littérature française la plus chère de tous les temps? Pour acquérir cette Saison en enfer, dédicacée à la main par Rimbaud à Verlaine, le collectionneur a en effet déboursé, il y a tout juste un an, 511 424 euros. Record mondial.

On comprend mieux pourquoi, habité par des passions si coûteuses, Pierre Leroy a décidé de se séparer d'une partie de sa collection, le 27 juin, chez Sotheby's. Et quelle collection ! Evénement sans précédent, cette vente aux enchères sera retransmise à la télévision . «Avec les années, le goût se resserre et je vends donc une partie de mes livres, comme je l'avais déjà fait en 2002, pour me concentrer sur quelques auteurs, comme Sade ou Rimbaud», confie cet homme attachant, à la ville cogérant du groupe Lagardère. Issu d'une famille où il avoue n'avoir jamais vu un livre à la maison, il a craqué une première fois, un peu par hasard, pour un manuscrit de Leiris, en 1978. Depuis, cet esthète, ami de Philippe Sollers, a constitué une collection très personnelle, s'attachant à cerner au plus près le destin de ses auteurs fétiches. Il a ainsi suivi les traces de Rimbaud, d'Aden à Harar, en tirant trois ouvrages émouvants. Et possède donc le seul ouvrage jamais dédicacé de la main de Rimbaud. Mais c'est un miracle s'il peut aujourd'hui caresser la fine couverture de cette Saison en enfer. De coups de revolver en coups de marteau de commissaire-priseur, cet exemplaire mythique a connu une trajectoire incroyablement romanesque. Récit.

Tout commence avec les plus célèbres coups de feu de la littérature française. Le 10 juillet 1873, dans une chambre d'hôtel de Bruxelles, Paul Verlaine tire à deux reprises sur son ami et amant Arthur Rimbaud. «Voilà pour toi, puisque tu pars!» hurle-t-il, désespéré. Fin d'une folle équipée sentimentalo-poétique. Verlaine est arrêté, puis incarcéré; Rimbaud, blessé, s'en retourne chez sa mère, dans les Ardennes. Il s'enferme dans le grenier à grains et termine dans la fièvre un incandescent recueil de poésies. «Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux», jette-t-il sur le papier, avant d'enchaîner avec Mauvais Sang ou Alchimie du verbe. Ce sera Une saison en enfer, révolution dans l'art poétique du siècle.

Reste à éditer cette étrange Saison. Le jeune homme de 19 ans étant un inconnu, ce sera évidemment à compte d'auteur. Rimbaud la confie à une petite imprimerie de Bruxelles, l'Alliance typographique, 37, rue aux Choux. La plaquette ne paie pas de mine: 54 pages petit format (18,3 centimètres sur 12,4), en caractères «huit romain». Tirage: 500 exemplaires. Prix: 1 franc... Mais, au moment de récupérer les volumes, Rimbaud n'a pas un sou en poche. L'imprimeur garde donc le stock et consent seulement à donner au poète une poignée de volumes. Après avoir écrit, au verso de la couverture, la plus laconique des dédicaces du xixe siècle («à P. Verlaine, A. Rimbaud»), Arthur fait parvenir l'exemplaire à son ami, en prison. Voilà qui expliquerait pourquoi, curieusement, le nom de Rimbaud a été gratté sur la couverture: les autorités carcérales belges auraient peut-être mal compris que la victime honore ainsi son agresseur...

«Cet exemplaire est capital dans l'histoire de la littérature, insiste Jean-Jacques Lefrère, auteur de la biographie de référence de Rimbaud (Fayard). Tout d'abord, il s'agit de la seule dédicace connue de la main du poète. Le manuscrit d'Une saison en enfer n'ayant jamais été retrouvé, c'est en s'appuyant sur ce volume de Verlaine que le recueil pourra être réédité au moment où Rimbaud a disparu à Harar, assurant ainsi à terme la diffusion mondiale de l'oeuvre.»

Que ce mince recueil ait survécu à la vie de bohème sous absinthe menée par Verlaine relève du pur miracle bibliophilique. Celui-ci a déjà toutes les peines du monde à le récupérer, en 1888, auprès du poète Gustave Kahn, à qui il l'a imprudemment prêté. Mais, surtout, on tremble rétrospectivement à l'idée que ce si précieux exemplaire a vécu sous la menace permanente de deux terribles viragos, prostituées à leurs heures, qui vivent aux crochets de Verlaine, de minable meublé en chambre d'hôpital. A chaque dispute, les gracieuses Eugénie Krantz et Philomène Boudin embarquent manuscrits et livres, puis menacent leur propriétaire de les détruire. Heureusement, au terme de sordides négociations, le poète finit toujours par recouvrer ce trésor, grâce à l'aide d'un ami dévoué, le dessinateur Frédéric-Auguste Cazals.

C'est justement ce talentueux portraitiste qui hérite du fameux exemplaire d'Une saison en enfer à la mort de Verlaine, en 1896. Pas pour très longtemps. Cazals ne va pas résister au plus insatiable collectionneur de son temps, Louis Barthou. Ce fils de quincaillier béarnais est un grand notable à barbiche de la IIIe République - ministre de l'Intérieur, président du Conseil, bientôt académicien. Le venimeux Maurras raille cet homme politique en ne l'appelant que «le bibliophile Barthou». «Un crocodile en autographes et manuscrits!» confirmera Forain, autre ami de Rimbaud. Nulle surprise, donc, si, au tournant du siècle, Barthou convainc Cazals de lui céder la fameuse Saison en enfer pour 100 francs-or (l'équivalent de 500 euros de 2007...) et, petit cadeau de la République, une perception. Une très bonne affaire. D'autant qu'entre-temps la soe; ur de Rimbaud, Isabelle, jure qu'Arthur, désespéré, a brûlé la totalité des autres exemplaires du recueil.

Durant soixante-dix ans, le volume repose... dans la douche
Oui, vraiment, une très bonne affaire. N'était un invraisemblable coup de théâtre. En 1901, Léon Losseau, honorable avocat au barreau de Mons, bibliophile à ses heures, traîne dans les réserves de l'Alliance typographique, «Rue-aux-Choux, à Bruxelles», à la recherche d'un vieux fascicule de La Belgique judiciaire. «Vous comprendrez quelle fut mon émotion lorsque je vis ce que contenait un ballot sali, maculé, couvert de poussière: des centaines d'exemplaires de la Saison en enfer!» racontera-t-il. Il rachète les 425 volumes pour une bouchée de pain, réalisant l'un des plus beaux coups de l'histoire de la bibliophilie mondiale (ils s'écoulent aujourd'hui entre 15 000 et 20 000 euros pièce). Malgré la belle légende familiale, Rimbaud n'avait donc rien brûlé dans sa cheminée ardennaise...

Cette découverte providentielle, on s'en doute, n'enchante guère Barthou, qui voit soudain la cote de son exemplaire s'effondrer. Il organise une entrevue surréaliste, au cours de laquelle il suggère à mots couverts à Losseau de détruire le stock! Fort heureusement, le Belge ne consent pas... Alors, pour conférer à son exemplaire dédicacé à Verlaine une aura encore supérieure, Barthou y appose son étrange ex-libris - une femme nue sortant d'un puits - et y glisse deux manuscrits de Rimbaud, Larme et Bonne Pensée du matin, achetés en 1911. Pendant vingt ans, ce trésor dort dans sa bibliothèque.

Jusqu'à ce nouveau coup de revolver qui claque à Marseille. Le 9 octobre 1934, le révolutionnaire macédonien Vlado Chernozemski tire sur le cortège du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères, Louis Barthou. Les deux hommes sont tués. Deuil national. Question: que va devenir la collection du «bibliophile Barthou»? Ses héritiers décident d'organiser une vente aux enchères, à Drouot. Dispersion inouïe, qui reste comme l'une des grandes du xxe siècle: le catalogue comprend cinq volumes, 2 143 lots, des brassées de manuscrits de Hugo, Les Fleurs du mal dédicacées par Baudelaire à Théophile Gautier, des centaines d'éditions originales, de Racine à Loti... Et puis, comme noyé dans tout cela, le lot n° 850, notre fameuse Saison en enfer, «truffée» de ses deux poèmes manuscrits. «Incomparable relique des deux plus grands poètes de l'époque et dont les destinées se rencontrèrent si tragiquement», annonce, lyrique, le catalogue...

Ce mercredi 6 novembre 1935, le gotha des collectionneurs, marchands et libraires est à l'affût, salle 10 de l'Hôtel Drouot. Arrive le lot n° 850. Un jeune inconnu, frêle silhouette aux airs d'étudiant, lève la main. Les enchères montent. Il suit. Coup de marteau! Le jeune homme l'emporte pour 13 000 francs (soit l'équivalent de 9 000 euros de 2007...) Il s'appelle Pierre Berès. Il est toujours vivant.

A 22 ans, cet esprit incroyablement précoce a déjà une longue carrière de libraire derrière lui. Né en 1913, il est encore mineur lorsqu'il installe son commerce dans une chambre de l'appartement de sa mère. A 17 ans, il édite des catalogues et dirige sa première vente comme expert. Tout au long du siècle, ce petit homme discret, ami de Picasso et de Colette, va multiplier les coups d'éclat. Il vend à la Bibliothèque nationale le manuscrit des Mémoires d'outre-tombe, de Chateaubriand, et fait de Voyage au bout de la nuit, de Céline, le manuscrit le plus cher du monde (2 millions d'euros). La princesse d'Orléans, l'Agha Khan et François Mitterrand fréquentent sa librairie de l'avenue de Friedland, près de l'Etoile. Et quand, en 2005, à 92 ans, richissime, admiré et craint, il prend enfin sa retraite, personne ne songe à lui contester le titre officieux de «plus grand libraire du monde».

Et l'invraisemblable coup de poker qu'il va réaliser avec l'exemplaire d'Une saison en enfer va parachever sa légende. Car Pierre Berès a laissé mûrir ce précieux volume comme du bon vin pendant... soixante-dix ans. Le temps d'une vie. Le volume n'a quasiment pas quitté sa... douche! C'est en effet dans une ancienne douche de son hôtel particulier de la rue Barbet-de-Jouy, près des Invalides, entre un Seurat et un Matisse, que le libraire conserve ses plus belles pièces. Facétieux, il a surnommé l'endroit son «shower cabinet» . «Il y a des années, il m'a mené dans ce réduit et m'a montré la Saison en enfer avec la dédicace à Verlaine, que seules de rares personnes au monde avaient vue», se souvient, encore ému, Jean-Jacques Lefrère.

Pourtant, pendant quelques semaines, le précieux exemplaire était manquant au shower cabinet. Pierre Berès l'avait vendu. Mais l'acheteur l'a rapporté, inquiet en raison de rumeurs affirmant que la dédicace serait fausse. Certes, un faux de la main de Verlaine, voulant à tout prix prouver l'amitié qui le liait à Rimbaud. Mais un faux, tout de même. La polémique a fait rage chez les rimbaldiens de l'après-guerre. «Aujourd'hui, la quasi-totalité des spécialistes qui l'ont vue considèrent qu'il n'y a aucun doute sur son authenticité», assure Jean-Jacques Lefrère. Pierre Berès rembourse son client sans sourciller et récupère le volume. Il n'aura pas à le regretter. Non, vraiment pas.

Rimbaud, lui, avait fixé le prix de son recueil à 1 franc.
Notre Saison en enfer va en effet reprendre le chemin de Drouot. Le 20 juin 2006, la maison Pierre Bergé organise la vente de la collection personnelle de Pierre Berès. On y retrouve donc, lot n° 116, le fameux exemplaire de Verlaine - estimé entre 200 000 et 300 000 euros. Pierre Leroy a pris place, salle 5, au milieu d'un parterre très chic. Le commissaire-priseur lance les enchères: «Lot n° 116: 150 000 euros!» Un mystérieux personnage - il s'agirait d'un collectionneur de bijoux monégasque - lève la main. Pierre Leroy suit systématiquement: «200 000... 250 000... 400 000... 440 000! Adjugé!» Soit 511 424 euros avec les frais. Record mondial. «Pour une telle pièce, la seule limite, ce sont les moyens financiers. C'est l'exemplaire ultime, celui dont je ne me séparerai qu'en cas de force majeure», confie Pierre Leroy.

Quant à Pierre Berès, si l'on ajoute les manuscrits de Larme et de Bonne Pensée du matin, qu'il a désolidarisés du volume et vendus à part (respectivement 250 000 et 240 000 euros), il réalise une «culbute» hallucinante: ses 13 000 francs de 1935 sont devenus près de 1 million d'euros! On se souvient que Rimbaud, lui, avait fixé le prix à 1 franc. Qu'importe, d'ailleurs: «l'homme aux semelles de vent» n'en a pas vendu un seul exemplaire de son vivant...

( source : www.livres.lexpress.fr )