http://www.lagruyere.ch/fr/le-journal/les-editions/2009/20090212/magister.htmlIl a le verbe agile, le sourire franc. L’envie évidente de transmettre sa passion. Dès ses débuts dans le rap, vers 15 ans, Junior Manizao a choisi pour nom d’artiste Magister. Le maître, en latin. Celui qui fait passer un message. C’était bien avant que lui-même ne devienne enseignant. Vendredi, il sera de retour à Bulle, où il a grandi: Globull accueille le vernissage de son premier album (après un EP paru en 2005), Icarus. A 28 ans, Junior Manizao enseigne à plein temps, à Estavayer-le-Lac, dans une classe de 6e primaire. «J’aime ce métier, le contact avec les enfants: ils m’apportent énormément.» Si, en classe, il ne parle pas de ses activités musicales, sa profession n’est pas sans influence sur son rap: «Etre confronté tous les jours à la fraîcheur de l’enfance m’aide dans l’écriture.» Et, surtout, le conforte dans son refus d’un rap violent: «Je n’ai pas envie d’offrir aux enfants l’agressivité que l’on rencontre dans certains types de rap.» Cette voie, Junior Manizao l’a choisie dès ses premiers pas dans le milieu hip-hop. C’était à Bulle, au début des années 1990. «J’ai eu la chance de vivre l’âge d’or du rap. J’ai grandi avec MC Solaar dans les oreilles. Et, plus tard, IAM.» Dès ses débuts, avec ses copains du groupe Impass puis de La Rafal, il cherche un rap ancré dans sa réalité. «Nous ne sommes pas issus d’une banlieue française. J’ai grandi à Bulle, avec des prés tout autour de la ville. Je mentirais aux gens en parlant de guns… On peut en parler, mais à notre manière.» Ses textes demeurent donc proches de son vécu, avec «un côté thérapeutique. J’exorcise des démons liés à l’enfance, à l’adolescence.» Aujourd’hui plus que jamais, le rap est envahi par les clichés. «Ils rêvent de bling-bling. Plus c’est gros, plus ça brille. Plus c’est lourd, plus ça chiffre. Plus c’est cher, plus ça frime», lance Magister sur Bling bling, une des 12 plages d’Icarus. «Cet aspect du rap ne m’intéresse pas, explique-t-il. C’est un poison pour les jeunes.» A l’image d’Icare, un autre de ses titres, qui «pète ses neurones à la fumette», prône la «gangsta attitude» et se voit déjà «pimp dealer caillera». «Avec ce bling-bling, le rap a perdu sa valeur: celle d’une musique engagée et consciente. J’essaie de retrouver cette essence-là.» Un espoir dans ce marasme qu’est devenu le rap: «La vague du slam aide à retourner aux sources, à s’intéresser aux textes.» En se démarquant de l’image violente, vulgaire et sexiste que véhicule un certain rap, Junior Manizao aimerait «démocratiser» cette musique, la rendre «accessible à n’importe qui». Sur Icarus, certains chœurs ont une couleur jazzy, des cordes soulignent les mots de Pieds nus.
L’image de Mister SuisseCette évolution s’explique aussi par des rencontres: «J’ai pris mon temps, pour voir plein de beatmakers différents.» Les responsables du label fribourgeois Urbanseed (qui fait partie de Watermelon) ont aussi joué un rôle: «Je me sens proche d’eux. Le côté humain est important dans la musique.»
Junior Manizao le sait bien: «Les puristes détestent» cette idée de mettre le rap à la portée de tous. Peu lui importe. L’essentiel, c’est de rester sincère, estime-t-il. Les critiques? Il s’en détache. Comme pour celles qui concernent un autre épisode de son parcours, rappelé dans le titre sous forme d’autoportrait qui ouvre l’album (Mais c’est qui ça?): «Me voilà candidat Mister Suisse. Pour certains, j’ai écarté les cuisses.» «Ce concours était une manière de mettre en lumière ma musique, lâche-t-il. Cette image va me coller à la peau encore un moment, c’est aussi pour ça que je n’ai pas sorti d’album tout de suite après. Pour pas que l’on croie que j’étais juste un candidat de Mister Suisse qui se met au rap.»
«Un show complet»L’album reprend aussi Ma Suisse, le single sorti à l’automne 2006, où Junior Manizao présente sa Suisse idéale: multiculturelle et ouverte. «L’accueil a été très positif. Mais certains n’ont pas compris que c’était une vision utopiste, pas une réalité. Si on arrivait à une Suisse comme ça, il n’y aurait plus de raison de la chanter.»
Vendredi, Junior Manizao, installé à Fribourg, sera donc de retour à Bulle, où il est arrivé à 4 ans, en provenance de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre). A Globull, il présentera un «show complet, avec des musiciens et des danseurs, pour donner encore une autre couleur que sur l’album». Un retour dans la ville de ses débuts, qui lui a paru évident: «C’était normal que le vernissage se passe à Bulle. C’est là que tout a commencé. Je n’oublie pas d’où je viens.»