Jimmy Toave, les musiques d'un monde
La musique de Jimmy Toave lui ressemble. Souriante, métissée, elle puise ses racines dans la terre qui l'a vu naître et s'ouvre sur le monde. Ce guitariste, percussionniste, chanteur a en effet pas mal roulé sa bosse…La bananeQuand Jimmy parle de sa musique, son sourire lui mange la moitié du visage. Et le voilà toutes voiles dehors qui se lance à l'abordage d'une interview qui vient à peine de commencer.
Jimmy débute dans la musique par l'écoute de son grand père, passionné de maloya et d'instruments réunionnais. Roulèr, kayamb et chants traditionnels bercent son enfance.
Son adolescence l'éloigne pendant quelques années de l'Océan Indien lorsque son père part travailler en métropole. Aux falaises acérées de l'île Bourbon succèdent les plaines d'Alsace, sa choucroute légendaire et son vin parfumé. Changement de climat et d'ambiance mais la Réunion n'est jamais loin.
L'art de gratter
Un ami de son père, guitariste de son état et « de nationalité réunionnaise », initie le petit Jimmy aux joies de l'astiquage de manche. Aguerri aux subtilités du do majeur, il intègre des formations aux accents rock and roll. Séduit par Led Zep, Deep Purple, et son héros Jimi Hendrix, il se laisse pousser les cheveux et crie en buvant de la bière.
Mais Jimmy est un homme de « rupture ». Fan de Bob, Thirld World, Steel Pulse, il monte un groupe de reggae.
Puis il s'essaie à la baloche, passage obligé pour tout musicien qui se respecte. A lui les tangos et autres grands standards du répertoire national si chers à Yvette Horner. Expérience riche pour qui l'a déjà tentée.
A 25 ans, Jimmy travaille à côté pour payer les factures mais son activisme et sa curiosité musicale ne font que croître.
Vas-y mon frère
Cette « vie de luxure et de débauche » le conduit à s'intéresser à d'autres musiques, poussé qu'il est par son frangin Eric qui, lui, a commencé depuis quelques années à arpenter les voies royales du Conservatoire.
Jimmy s'essaie à la guitare sèche et à la bossa. Passer du hard rock à la bossa c'est comme franchir le Rubicon : il faut du courage et de la détermination. Jao Gilberto, Vinicius de Moraes, Jobim et les standards qu'ils ont lancés dérivent jusqu'aux oreilles de Jimmy qui se laisse toucher par les rythmes et la mélancolie affichée des dandys brésiliens.
Fauteuil d'orchestre
De retour à la Réunion, il s'inscrit au Conservatoire de région. Huit années passées à bosser dur sur l'instrument. Il devient un excellent guitariste et participe à la formation Tempo Tiembo, composée de 150 musiciens et soutenue par la Région.
L'ensemble a pour objet de représenter la variété et la richesse des percussions réunionnaises. À l'instar de Jimmy, on y fabrique aussi des instruments et sous la houlette d'Eric Sida, vont défiler de nombreux talents : Willy Philéas, Loran Dalleau…et Jimmy bien sûr.
Cette expérience va être une révélation pour lui : celle du retour aux sources, du maloya comme forme d'expression fondamentale.
Une belle chicane, ma foi
Sa musique va dès lors prendre un tournant décisif.
Sa vie bascule d'abord vers la professionnalisation autour de cours et d'interventions en milieu scolaire. Son implication se fait d'ailleurs par le biais d'une structure qu'il contribue à monter : l'Association Culturelle de Musique Actuelle et Traditionnelle (ACMAT).
La construction de son univers musical va aussi trouver un aboutissement personnel. Soutenu par son frère au piano, Jimmy se met à reprendre des standards du maloya et à composer. En parallèle, il participe à plusieurs tournées accompagnant Willy Philéas, Françoise Guimbert ou le Hamsa-Indo Run Maloya. Il joue aussi comme sideman pour quelques enregistrements : ceux de Nout' Racine et Danyèl Waro notamment.
Enfin, il continue son activité de facteur d'instruments traditionnels.
Star System
Les bases de sa carrière musicale sont ainsi jetées : lutherie, guitare jazz/bossa, maloya.
Reste le chant qu'il doit parfaire. Il va y travailler avec son professeur. Du travail sur la technique donc, ainsi qu'un feeling particulier qu'il tient à préserver : sensibilité, force, profondeur font la sonorité et l'attrait de sa voix.
Le résultat de cette épopée musicale a pris forme dans un ensemble composé de son frère et de plusieurs autres musiciens : Bertrand aux percus, Phil à la basse, Damien à la batterie et une nouvelle pianiste Stéfanie, remplaçant Eric, qui a tout de même participé au Cd 8 titres, EVA, autoproduit et sorti à la fin 2007.
La mélodie du bonheur
La base de sa musique reste définitivement maloya : le roulèr qui monte, le kayamb qui frémit, une voix à fleur de peau. Une musique dépouillée qui sait parfois revêtir ses habits de lumière. La guitare est présente, le piano accompagne et souligne où trébuche la voix. Un univers intime et parfois enjoué. Des rythmiques bossas, des parties pianos à la cubaine, des basses chaloupées. La musique de Jimmy fait parfois penser à celle de Richard Bona, Vinicius Cantuaria, Daby Touré ou encore Andy Palacio tant leurs musiques s'amusent à marier les styles. Jimmy croone parfois même à la manière d'un Salvador, le grain de voix touchant et traînant. Puis reviennent le roulèr et les rythmiques que la Réunion connaît bien et la voix se fait déclamatoire, puissante et brute.
Des mots toujours des mots
La musique se métisse comme se confondent ses mots. Ils se chantent, ou bien se lancent. Jimmy a trouvé dans le fonnkèr et le slam une nouvelle source d'inspiration. Sa première rencontre avec cette forme de poésie a eu lieu lors du festival Sakifo pendant lequel Jimmy entend un poème squandé par un artiste africain. Reprenant une démarche chère à Tapok, Ziskakan ou Davy Sicard, Jimmy se met à clamer ses textes sur sa musique… « un peu par hasard », raconte-il. Le hasard fait souvent bien les choses et Jimmy complète son chant aux accents gospels de poèmes chaleureux et touchants.
Les thèmes de l'esclavage, du maronnage ou du féminisme composent son univers. Sans oublier l'amour langoureux et sucré comme une bossa.
Pour le reste, Jimmy se laisserait bien tenter par des collaborations avec d'autres musiciens réunionnais….En attendant je vous laisse découvrir l'album EVA que vous trouverez chez votre crémier et je vous invite à venir en masse l'écouter, dans un instant suspendu, sur la scène des Bambous.
Article paru dans l'Azenda n°35 (juin 2008) / Texte : Matthew