MISE EN RELATION DU COMPOSITEUR ASTOR PIAZZOLLA AVEC LE TANGO
ET LA PROBLEMATIQUE MUSIQUE POPULAIRE/MUSIQUE SAVANTE
D'APRES LE LIVRE DE SA FILLE DIANA (édition ATLANTICA)
par
Nicolas CALLENS,
professeur au lycée du Noordover à Grande-Synthe
http://www2.ac-lille.fr/lyc-noordover.grande-synthe/musique.htm
Astor n'aimait pas la musique de tango trop triste, refusant cet excès de mélancolie.
H.PAOLINI à sa mère(Vicente) :Astor a du talent et du sentiment, il est tanguero dans
l'âme. Mais il lui reste quelque chose de ce style américain. Il jouait des rancheras, des valses
et des tangos.
Contrairement à son père qui aimait le tango pur et le bandonéon
, Astor préférait le
style jazz et l'harmonica.
J'étais l'enfant prodige arrivé des pampas argentines.
Astor enregistra « Silencio », le tango de Carlos GARDEL ,avec le pianiste Andy
DAQUILA.
Son nouveau professeur T.TUCCI lui enseigna BACH et l'harmonie.
En 1935, une émission de radio argentine montra 2 tangos « Yugando »et « Guapo el
mozo », ainsi que 2 rancheras de sa composition « la Cachiria »et « Dona rosa ».
Béla WILDA lui apprit à aimer BACH et d'approcher la perfection. J'avais appris à
transcrire BACH au bandonéon.
Astor voulait devenir un grand concertiste :jouer du piano à queue.
Sans le savoir, j'avais joué à l'école ,2 marches fascistes « Giovinezza »et « Camicia
nera » qui m'avaient beaucoup plu.(une grande partie de la jeunesse italienne et américaine
vénérait MUSSOLINI…)
Je jouais « Derecho viejo »accompagné de DAQUILA et son orchestre de tango que
l'on appelait là-bas « tango-band ».
D'autrefois, habillé en gaucho, j'interprétais des paso-dobles, des fandangos, et des
rythmes portoricains très gais. Sans oublier les jarabes et les boléros cubains.
Pour Astor ,une zamba ou une ranchera ne signifiaient rien …
le tango et le bandonéon
n'étaient peut-être pas ce qui lui convenait.
Astor joua à GARDEL Rhapsody in blue, des valses et des tangos.
« tu vas devenir quelqu'un …mais tu joues comme un péquenot ».
« Il faut que je travaille, je ne sais pas grand chose en tango.
Ce que je préfère, c'est le
jazz, le tango ,je ne le comprends pas bien ».
Il forma un trio avec ROLANDO et PACHOLO(violoncelle et piano). « some of these
days »ne leur plaisait pas , ils préféraient les tangos et les rancheras.
Astor dansait, jouait de l'harmonica et du bandonéon, parlait avec le public, il était un
curieux mélange de George RAFT et Michel ROONEY.
Je ne voulais pas penser au tango. Je jouais bien BACH,GERSHWINet le jazz.
En écoutant le sextette d'Elvino VARDARO,
je découvris une autre façon de jouer le
tango et cela me plaisait.
Il a du faire 4 arrangements de mon tango Inquietud. Il avait une imagination
incroyable(H.STAMPONI).
Il jouait des musiques tristes(CHOPIN/BACH) ou des musiques gaies ,1 raspa ou 1
ranchera.
J'écoutais l'orchestre de TROILO et le pianiste GONI et marquais sur la table la
mesure avec les doigts, ensuite je jouais au bandonéon, ce que j'avais noté. J'avais appris par
coeur tout le répertoire de l'orchestre.
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J'ai appris les artifices des « tangueros »,
ce sont des façons de jouer, des manières de
sentir.
Pour ce qui était du tango, ce fut 1 triomphe, je gagnais bien ma vie et rencontrais les
grands du tangos :DISCEPOLO,MANZI,CONTURSI,CADICAMO .
Mais j'aspirais à un autre genre de vie, refusant les tangueros et la nuit .
Il avait des notions d'harmonie et de composition mais c'était insuffisant pour écrire
un concerto, il était dans sa tête mais mettre sur le papier , c'était une autre affaire. Une oeuvre
musicale doit avoir une logique(cf. BACH).
Il détesta son bandonéon qui le condamnait à rester toute sa vie un musicien de tango.
Il termina son concerto et alla le montrer à RUBINSTEIN qui le prit pour une
sonate…
Il découvrait BARTOK et STRAVINSKI et les nouvelles sonorités de l'harmonie
moderne.
Il sentait se dessiner 2 parties en lui
« celle du tanguero et celle qui rêvait d'une
sonate ou d'un piano à queue ».
GINASTERA m'a appris la composition, l'orchestration, l'harmonie et la théorie.
Il a éveillé en moi le goût de la lecture, de la peinture, du cinéma et du théâtre.
J'ai commencé à lire BAUDELAIRE,VERLAINE,et Thomas MANN.
A travers ma femme peintre « Dédé »,j'ai connu l'art abstrait, le surréalisme et
l'impressionnisme.
Mon aversion pour le cabaret grandissait.
Les autres déchiraient mes partitions.
Je jouais avec d'autres plus compréhensifs, mes nouvelles compositions
expérimentales. ASTOR leur parlait des sonates, suites, fugues et de contrepoint à d'autres
qui étaient nés et allaient mourir dans le tango.
Il jouait dans l'orchestre, mais sa tête était ailleurs…
« je veux faire des arrangements
pour TROILO et notre orchestre ».
Je voulais faire de l'arrangement de Azabache une sorte de… « Sacre du printemps ».
J'ai introduit les gammes ascendantes dans les parties de violon et un peu de
contrepoint. Cela allait me causer des ennuis(
les gens veulent danser et non écouter un
concerto, le tango, c'est fait pour les pieds
).Mais je suis devenu quelqu'un d'important.
Etudier avec GINASTERA avait changé ma vie de musicien.
« j'obligeais les musiciens à lire, à étudier, ce qui me les mis tous à dos ».
TROILO « nous mangeons grâce aux bals ,et toi tu mets du contrepoint dans 1 tango.
Tu es complètement fou ».
Pour les vieux tangueros, ce garçon allait faire du mal au tango avec ses idées bizarres
et son modernisme froid, dénué de tout sentiment, c'était une véritable hérésie.
Le tango était à 4 temps. Moi j'ai mis une mesure à 3 temps dans une à 4.Moi je
mettais des contrepoints, composais des fugues et des formes harmoniques nouvelles.
J'ai commencé à nier le tango en tant que musique populaire. J'avais honte d'être
tanguero.
Il volait des partitions de STRAVINSKY,et allait à l'église écouter un organiste qui
jouait du BACH tous les dimanches.
Avec GINASTERA,j'ai écrit 1 sonate pour piano. Elle n'a rien à voir avec le vrai
PIAZZOLLA…elle ressemble plutôt à HINDEMITH ou STRAVINSKY .
Je rêvais d'être concertiste mais mes doigts étaient faits pour le bandonéon.
Je passais des heures à étudier des partitions de BARTOK,PROKOFIEV et
STRAVINSKY .
Tout cela était bien loin du tango. Il y avait 1 abîme entre ces 2 mondes.
Je ne pouvais abandonner le tango
, j'avais une famille à entretenir mais je voulais être
un « intellectuel de la musique ».
3/4
Il écrit 2 tangos «Se armo » et « El desbande et en 1948,il composa « Rapsodia
portena ».
DI FILIPPO :ASTOR écrivait bien pour tous les instruments .Ses orchestrations
étaient parfaites. Chacun de nous avait sa place.
Il étudie toujours BARTOK et STRAVINSKY,écoute beaucoup de jazz :Art
TATUM,Stan KENTON,Glenn MILLER et Oscar PETERSON.
Il fait des expériences avec les saxos, trompettes, trombones,
sa recherche de la
perfection tourne à l'obsession.
Aaron COPLAND : « votre tango, c'est de la musique et de la bonne musique ».
Astor décida d'abandonner le bandonéon pour la composition
, il faisait des
arrangements pour les orchestres de BASSO,FRESEDO.
Dans un tango « Para lurcise »,personne ne veut l'enregistrer(style trop
audacieux),mais ASTOR trouve le sien…
Le tango et le bandonéon étaient loin de sa vie,il composa sa symphonie « Buenos
Aires ».
Astor devenait dans les journaux « un ex-tanguero haineux et prétentieux ».
Ce musicien de cabaret avait l'audace de hisser la musique populaire sur une
scène où n'avaient été interprétés que des classiques.
Le tango échappait aux tangueros à cause de PIAZZOLLA ,certains le suivaient
comprenant l'avancée que cela apportait à la musique populaire argentine.
Création de la symphonie Buenos Aires à la faculté de Droit(scandale) :2 bandonéons,
une « lija »(instrument inventé par Astor ,joué par les violons, fait de 2 chevalets de violon,
un tout petit archet et une caisse harmonique divulguant le son d'une cigale).
La symphonie, ni le tango ne sont dénaturés
, BARTOK compose à partir des
thèmes folkloriques hongrois tout comme VILLA-LOBOS s'inspire du folklore brésilien.
Le tango de 1900 est mort, nous sommes en 1953.
La même chose est arrivé à RAVEL avec son Boléro ou à STRAVINSKY avec son
Sacre du printemps.
Astor PIAZZOLLA :un compositeur de musique hybride aux ruptures d'harmonie,
brusques et dissonantes.
Mais sa situation pécuniaire s'était aggravé, il avait composé des musiques de
films :Stella maris, Fugitiva.
Je suis un ennemi du tango tel qu'ils continuent à le comprendre.
Il partit à PARIS avec ses partitions et son bandonéon au cas où…rencontra Nadia
BOULANGER,lui joua du piano…il vous manque du sentiment…(le tanguero et le
bandonéon cachés…)
Faites comme RAVEL,BARTOK et STRAVINSKY,ne sont-ils pas eux et leur
musique essentiellement populaires ?(comme CHAVES,VILLA-LOBOS,Manuel de
FALLA ».
«
j'ai donné leur juste valeur à la musique populaire et à mon expérience. Je devais
continuer à composer des tangos
. Je trouvais ma démarche parallèle à celle de
STRAVINSKI ».
Il écrivait un tango par jour :PICASSO,IMPERIAL,MARRON Y AZUL,
CONTRASTES, NONINO.
J'y mettais en pratique tout ce que j'avais appris :mesures irrégulières, passages
fugués, l'harmonie moderne, les tonalités multiples, j'étais un volcan en éruption. Mais mon
bandonéon me manquait.
Il enregistra avec les musiciens de l'opéra. Puis avec un orchestre à cordes avec au
piano Lalo SCHIFFRIN et Martial SOLAL et au bandonéon Astor.
4/4
Il faut changer les structures de l'orchestre typique traditionnel
, je ferai la même
chose à Buenos Aires « octette Buenos Aires » avec guitare électrique, violoncelle,
percussion, pianos, violons..
2 Astors : l'un tanguero, farceur, superstitieux ,l'autre calme, désireux d'étudier
et de jouer une autre musique.
Il a beaucoup apporté à la musique contemporaine, il a fait des associations avec
le jazz.
En 1964, il a formé le Nuevo OCTETO(bandonéon, vl, vlc, cb, flûte, guitare
électrique, piano).
J'y ai mis de tout, depuis le tango-tango jusqu'à la musique dodécaphonique.
Je veux obtenir de mon bandonéon tous les timbres tour à tour (saxo, hautbois),
comme le fait un synthétiseur.
TEMOIGNAGES
:
De Daniel PIAZZOLLA , son fils
:
« D'abord, il y eut un silence absolu. Puis au bout d'un moment, on l'a entendu jouer
du piano. C'était une mélodie triste. Il composait ADIOS NONINO.
Un phénomène extraordinaire entre le jazz, le tango et la musique pop. »
De Hugi BARILIS, violoniste
:
« Imaginez un gamin en smoking jouant du GERSHWIN au bandonéon dans un
cabaret…C'était complètement fou ! »
De Horacio MALVICINO, guitariste
:
« J'ai fait la connaissance d'Astor dans un club de jazz, le « Bop Club ».Un type
comme toi qui sache improviser, voilà ce qu'il me faut pour mon octette.
Astor crée un climat pour que « l'on frappe » sur l'instrument. J'ai obtenu un
« son »en étouffant la corde avec un doigt de la mg, et en touchant cette corde avec un
médiator. On obtenait ainsi un son de bongo. Il l'a intégré, non en tant que note, mais en tant
que valeur musicale. »
De Georges MOUSTAKI, chanteur
:
« C'est un artiste très prolifique. Il a beaucoup apporté à la musique contemporaine. Il
a fait des associations avec le jazz. Il a fait du tango une musique d'avant-garde tout en lui
conservant ses racines traditionnelles. »
De Laura ESCALADA,son épouse (à partir de 1976)
:
« Extrêmement sentimental, et en même temps cérébral…il est 2 personnes en une
seule. Cette dualité se retrouve dans sa musique :la mélancolie et la vitalité, la tendresse et la
violence. »
De Jean-claude CASADESUS, chef d'orchestre :
« J'avais invité Astor au 20
ème festival de Montreux, avec J.Higelin ,A.Dumay,Didier
Lockwood .Cela s'inscrivait dans un désir d'ouverture, de décloisonnement des musiques
dont l'esprit et la tradition cohabitent rarement.
Piazzolla a une profonde connaissance de toutes les musiques. Il maîtrise les
harmonies les plus complexes et s'en sert pour mettre en valeur des mélodies qu'il puise dans
la richesse du folklore de son pays, notamment les tangos. »
De Richard GALLIANO, musicien
:
« Quand il joue Adios Nonino…sa manière de phraser, la qualité du son dépassent la
musique .C'est un langage, il raconte une histoire, il est chaleureux, humain.
J'ai enregistré « Go-tango »,une chanson bien dans son style, un mélange de
musicalité et de violence. »