par Luc Schicharin pour Corps sans organes
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Jon, body architect et donneur de soi
Jon est un performer, issu de la « nouvelle vague » du body art, post-Orlan. Il réalise des interventions "chirurgicales" (avec l'aide Bastien, également artiste performer), qu'il nomme PROCÉDURES, et où il s'implante dans le corps ce qu'il appelle des bijoux-peau ou bijoux-chair. Ces PROCÉDURES sont en général filmées et utilisées lors d'installations ou de performances. En effet, aujourd'hui pour certain(e)s artistes, la performance consiste à réfléchir sur les modifications à apporter au corps actuel, considéré obsolète. Cet axe de travail nous conduit à divers points d'actions artistiques, dé-corps et re-corps, en phase avec la société actuelle. Jon réfléchit plus particulièrement à l'ornement épidermique, en tant que mode de (re)construction architectural de son corps, mais aussi comme critique et réappropriation des canons de beauté occidentaux. Ces performances sont généralement pensées comme des actions rituelles et poétiques, très inspirées par le matérialisme symboliste de Gina Pane (Action sentimentale), Abramovic/Ulay (Nightsea Crossing) ou Matthew Barney (Cremaster). Le savoureux mélange de l'or liquide et de son sang est notamment un des élément récurent dans ses oeuvres, une fusion significative qui peut évoqué un tas de phénomène : une lecture marxiste de cette alliance contre-nature nous permettrait d'y voir une dénonciation du sacrifice de la vie au profit du marché. Une pensée critique pourrait nous faire comprendre, à travers l'image symbole de la fusion or/sang, ô combien l'argent est gaspillé pour conformer son corps aux normes de beauté. Comme dans Golden surgery, qui dénonce le luxe des opérations de chirurgies plastiques, tout en questionnant la propre pratique du performer qui ne cesse d'améliorer son corps, mais selon une logique subjectiviste. Une vision plus poétique nous inciterait plutôt à voir cette rencontre des fluides comme une métamorphose du sang en un bijou liquide ; d'ailleurs ne dit-on pas que le sang « perle » ? Cela nous amène aussi à nous questionner sur la valeur de sang, est-il plus précieux que l'or ? En tout cas, cette formule magique, quand on sait les ingrédients qu'elle contient, évoque en nous un sentiment fort ; chacun de ces liquides irradie l'âme du spectateur de sa puissante symbolique : l'un rappelle la vie, l'autre évoque la richesse. Ne peut-on pas simplement mesurer à travers cette alchimie performative la valeur de l'existence ?

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Bien sûr, donner son sang pour l'art (donc à la vue du spectateur), c'est donner de soi, et Jon se plait à répéter la fameuse formule de Gina Pane : « Si j'ouvre mon corps afin que vous puissiez y regarder votre sang, c'est pour l'amour de vous, l'autre. » (1974). Cette notion d'amour, de don, de partage, somme toute assez christique (eucharistie), se retrouve également dans la symbolique du cœur, dans les œuvres du plasticien. Le cœur est un bijou sous-cutanée pour Jon qui s'est fait greffer un implant de cette forme dans la main, c'est également un objet qui revient fréquemment dans ses performances et fait écho à cet implant ; dans Avoir le coeur sur la main, (une collaboration entre UN AUTRE CORPS, Emmanuel Lacoste [joaillier plasticien] et le travail vidéo de Claire Artemyz) Emmanuel Lacoste a reconstitué un bijou qui est la réplique en or du coeur que Jon porte sur la main. Il l'a ensuite enfermé dans une prothèse de latex sur le torse du performer, imitant l'aspect de son implant. Un peu plus tard, Bastien et Lacoste lui arrachent le coeur de cette prothèse et de l..or coule de la blessure, alors Jon entame une série de poses iconographiques, en portant fièrement le bijou prélevé. La salle est ensuite plongée dans le noir, avec comme seule lumière la vidéo-projection de Claire Artemyz qui présente une des opérations de Jon et une performance de rue ayant pour référence Saint-Martin, icône religieuse du don et du partage. L'actionniste au cœur arraché déambule ensuite dans le public, récoltant et utilisant l..or liquide sortant de sa blessure pour laisser l..empreinte de son implant-coeur sur le front de l..auditoire. Ce cœur en or, brandi par le performer, ne peut que évoquer aux spectateurs le « sacré cœur » enflammé du Christ, de même que le geste finale de Jon nous rappelle celui de la Sainte Onction (où le prêtre applique l'huile bénite sur le front d'un malade), ou encore celui du Baptême (le prêtre verse de l'eau sur le front du baptisé) ou du mercredi des cendres (où le prêtre trace une croix sur le front des chrétiens avec les cendres des rameaux bénis et brûlés). Cela nous prouve encore une fois, que l'œuvre de Jon est imprégné par le rituel, bien qu'il ne s'agisse pas du tout de religion, mais juste d'un geste d'amour (de même qu'un amour du geste) tout à fait païen, pour mieux « relationner » avec le public. Le sentiment, l'émotion, l'intensité sont des éléments que Jon place au centre de ses actions afin de les rendre perceptible de l'assistance. Toutefois l'enjeu principal de ces performances est bien la mise en question des formes, des proportions architecturales du corps, qu'elles soient géométriques, esthétiques ou encore une fois symboliques.
En effet, la relation charnelle que crée Jon entre l'objet-bijou et le corps implique des questionnements inédits dans le body art, que signifie cette alliance ? Par contamination, le corps, après l'objet, deviendrait-il design ? Ou auto-design, comme l'exige l'acception de Bernard Andrieu qui s'intéresse à la plasticité corporelle. En effet, les artistes se bio-modélisent en se (re)dessinant et se (re)fabriquant UN AUTRE CORPS. Mais Jon pousse l'idée beaucoup plus loin ; avec Bastien, il considère le corps comme une architecture, mais se rend bien compte des problématiques que cela implique : « On assiste à une transformation de l'intimité devenant de plus en plus publique, la frontière entre privé et public s'estompe. Le sujet doit donc redéfinir son enveloppe, sa protection entre intérieur et extérieur. Les notions d'habitat et de peau se voient dotées, en réaction, d'un investissement renouvelé, prenant une nouvelle signification dans l'espace urbain. » affirme Jon. Comparer le corps à un habitat, c'est admettre qu'une différence majeure caractérise l'usage fait des deux matériaux ; la maison étant une armure qui nous protège (des intempéries, du regard d'autrui), alors que le corps est un outil biotechnique qui au contraire nous expose. Néanmoins, les artistes voient plus grand, et ce n'est pas tant l'habitat comme domicile qui est comparé au corps, mais plutôt la ville, la nation voir même, le monde. En effet, les premières maisons de l'homme, avant même ces abris de fortunes plus ou moins élaborés que l'on appelle habitat, sont le corps et la planète Terre. Le lecteur l'aura sans doute deviner, nous demeurons, avec Jon et Bastien, dans cet ancestral projet primitif qui est de « changer le corps » pour exprimer une vision du monde. Cependant, appartenant à une époque post-moderne, les performers proposent un urbanisme corporel qui fasse sens avec les évènements mondiaux actuels. A ce sujet, Landmarque est une performance assez parlante, elle pose la question de l..influence de notre environnement quotidien et contemporain sur notre corps. Celle-ci fût présentée à la Demeure du Chaos, ces affres architecturales de la misère humaine crées par Thierry Ehrmann, lors de la biennale d..art contemporain de Lyon, deux évènements particulièrement propices à la révélation du corps d'aujourd'hui. Lors de cette action, Jon et Bastien ont recouvert de peinture les parois du bunker de la Demeure du Chaos et se sont mutuellement poussé contre afin que le lieu fraîchement repeint « marque » le corps des deux performers. Jon traçait ensuite des cotes d..architectes sur le corps de Bastien, chacune affublées d..un numéro, puis découpait le long de ces traits avec un stylet, pour faire perler le sang sous la lame tranchante. Les artistes cherchent donc à incorporer l'ambiance du lieu, du monde, de son âme, mais aussi ses formes et ses dimensions ; leur corps s'imprègne de la sémiotique scientifique et psychologique du monde et son immense architecture politique, économique, sociale et militaire.
Si, au premier abord, l'œuvre de Jon et de son collectif UN AUTRE CORPS peuvent paraître insaisissables (au même titre que celles de nombreux performers contemporains), il s'avère que ce travail s'ancre dans une histoire qui est celle de la création artistique contemporaine, qu'il a des influences dans un champ qui lui est propre (la performance) et qu'il entretient une réflexion inédite autour d'un sujet qui nous paraît toujours aussi mystérieux : le corps. Avec son confrère et artiste Bastien, Jon singularise cette réflexion par son terrain d'investigation : le body architecture. Mais dans des prestations solos, Jon interroge les fluctuations et les métamorphoses qu'engendre la rencontre du bijou et de la chair. La peau devient un espace de décoration, et les propositions artistiques du performer révèlent un véritable design épidermique. Seulement loin de se laisser bercer par l'évolution de l'artifice corporel, Jon se l'approprie afin de produire des renversements étonnants : n'est-ce pas le corps qui embellit les bijoux, et non l'inverse ? Le performer s'intéresse aussi de près aux émanations psychologiques que produit sa « petite (al)chimie » matérialiste et expérimentale : il confronte des objets précieux pour stimuler la sensibilité du spectateur et, par le jeu de l'image, parvient à faire de l'existence une rivière d'or.
Posté par cyberkor100org à 17:14 -
Body art, body modification