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Dans les griffes de la Hammer



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Dans les griffes de la Hammer

On vous avait déjà parlé du livre de Nicolas Stanzick consacré à la firme Anglaise Hammer. Aujourd'hui, Nicolas Felgerolles vous fait partager son enthousiasme suite à la lecture de cet ouvrage unique en France.

Le livre est disponible en librairie et vous est fortement recommandé par l'équipe ZoneBis.

Cyril Despontin

Article sur la page d'origine

Fondé en 1934, la célèbre firme britannique Hammer régna sur le cinéma populaire fantastique, d’aventures et d’horreur européen de la fin des années 50 à la fin des seventies. Celle-ci popularisa dans le monde entier des comédiens comme Christopher Lee ou Peter Cushing. Ravivé par du sang frais en 2007, avec d’une part une rétrospective Terence Fisher à la Cinémathèque de Paris et surtout le rachat par Endemol qui va tenter de redonner un second souffle à la prestigieuse firme. A suivre.

Plutôt que de proposer une ultime étude sur son imposante production, Nicolas Stanzick préfère aborder son sujet sous l’angle sociologique. Partant de la résonnance qu’à pu avoir le studio anglais sur nos contemporains français dés les années 50 jusqu’à aujourd’hui, l’auteur disserte en particulier sur les films de Terence Fisher pour aboutir sur le cinéma de genre en général et ses influences sur la cinéphilie franco-française. En France, après la guerre, hormis les rares films de Cocteau ou de Franju et les productions américaines, il était difficile satisfaire sa curiosité en matière de cinéma fantastique.

Que s’est-il donc passé cinématographiquement parlant entre la diffusion des classiques américains d’Universal d’avant guerre et de leurs succédanés anglais débutant dés 1957 avec le « Frankenstein s’est échappé » de Terence Fisher ? Comment la critique, les cinéphiles, la jeunesse de l’époque ont-ils perçus le phénomène Hammer ? Ce renouveau du cinéma de genre ou encore cette révolution (n’ayons pas peur des mots) était-elle la même pour tout le monde ? Comment a-t-on réagi à Télérama ? Et dans la presse dite intello en général ?

Autant de réponses apportées par l’auteur qui se révèlent passionnantes à lire. Ainsi la genèse de revues comme Midi-Minuit Fantastique (et son numéro 1 en 1962 célébrant un illustre inconnu appellé Terence Fisher) ou L’Ecran Fantastique puis le déboulement du fanzinat des années 70 tout comme l’apparition de tout un courant cinéphilique débouchant sur le cinéma bis est ici pertinemment expliqué et analysé. Ce fut difficile pour certains de se mettre au diapason de la modernité (cf. le retournement de veste dans la ligne éditoriale de certaines revues) et d’accepter le cinéma d’horreur comme un genre à part entière pas uniquement destiné à un public de crétins congénitaux. Le parallèle avec la BD est judicieusement souligné.

Cette synthèse de prés de 460 pages de ce qui appartient désormais à l’histoire du cinéma de genre français est appuyé par les pensées, souvenirs parfois empreints de nostalgie et nombreuses anecdotes racontées par quelques personnes ayant vécu au plus prés cette période. Des critiques, historiens du cinéma ou même fanéditeur apportent leurs points de vue : Michel Caen, Alain Schlockoff, Gérard Lenne ou encore Norbert Moutier.

Un chapitre entier est également consacré à l’étude du public de la célèbre salle de quartier du Faubourg Poissonnière à Paris, le mythique temple du bis, le Midi-Minuit. Amen !

Scindé en 2 parties distinctes : la seconde partie compile les interviews des cinéphiles (ou cinéphage pour Christophe Lemaire) tandis que la première partie relate chronologiquement l’influence de la Hammer sur la France.

Ce superbe pavé se clôture sur une imposante bibliographie. La Hammer a indéniablement créé la passion pour le fantastique en général chez toute une génération d’individus. C’est ce que prouve clairement le livre de Nicolas Stanzick.

Fan de la Hammer, fan de cinéma de genre en général, il ne faut guère rater ce bouquin !


Nicolas Felgerolles

November 1, 2008 - Saturday 

Emission "Les Passagers de la nuit"

Extrait en écoute ici



November 1, 2008 - Saturday 
October 31, 2008 - Friday 

Dossier Hammer - "Hammer : le marteau et la plume"

Pris dans les griffes de la Hammer… Entretien avec Nicolas Stanzick


Quel est ton parcours personnel jusqu'ici?

Nicolas Stanzick : J’ai grandi à Poitiers où je suis né en 1978. Mon parcours a toujours été guidé par deux passions indissociables pour moi : le cinéma et la musique. Tout a démarré lorsque j’ai vu mon premier film en salle vers 1981 : The Blues Brothers de John Landis. J’étais vraiment petit – 3 ans à peine – et j’ai du dormir la moitié de la séance. Mais j’ai littéralement adoré, autant pour le choc esthétique causé par le blues, la soul et le rock’n’roll que pour le coté magique du cinéma : le noir dans la salle, l’étrange silence du public, l’effet de réalité de l’image, l’écran qui tout à coup s’illumine et semble relier deux mondes, le nôtre, bien réel et celui imaginaire du film… Le cinéma en soit était une expérience fantastique. Toujours dans la petite enfance, le clip de Thriller de Michael Jackson, là aussi réalisé par John Landis a été un autre grand choc visuel et musical : le coté extrêmement macabre et graphique de ce petit chef d’œuvre du court-métrage m’a profondément étonné et séduit. J’en ai fait de nombreux cauchemars, mais je ne ratais jamais une occasion de le revoir dès qu’il passait à la télé. A peu près au même moment, Le Retour du Jedi  en 1983 a été le vrai déclencheur de mon gout pour le fantastique. Pas simplement pour le coté surnaturel des situations ou pour l’étonnante galerie de monstres de l’intro avec Jabba the Hutt, mais pour une séquence précise qui à mes yeux offre une définition parfaite de ce qu’est le fantastique au cinéma : celle où Dark Vador enlève son masque effrayant et révèle un deuxième visage, celui d’une victime dont les traits sont ceux d’un vieillard ayant connu une infinie souffrance. Le cinéma fantastique, c’est vraiment cela pour moi, la superposition de deux images contradictoires, le réel et l’imaginaire entremêlés, la représentation du double qui sommeille en tout homme. Je n’ai pas su pourquoi immédiatement, mais j’ai été absolument bouleversé par cette séquence, fasciné par ce personnage schizophrène, et je crois que c’est finalement l’origine de mon goût pour Terence Fisher qui est le grand cinéaste du double : c’était déjà l’un des thèmes de son premier film gothique, Frankenstein s’est échappé en 1957, où la créature interprétée par Christopher Lee était une sorte de double inversé du baron qui l’avait crée, l’un figurant la pulsion, la nature déchainée, l’autre le savoir, la culture consciente d’elle-même. On retrouvait le même genre d’opposition dans Le Cauchemar de Dracula en 1958, toujours avec Lee et Cushing, à ceci près que la dualité de chacun des personnages était cette fois renforcée : Dracula avait tour à tour le visage de l’aristocrate hautain et de la bête fauve, et Van Helsing celui d’un scientifique calme et avisé mais néanmoins capable d’une violence inouïe. Le dernier film de Fisher, Frankenstein et le monstre de l’enfer en 1974 est allé au terme de cette thématique en traitant cette fois de la folie : or qu’est-ce que la folie si ce n’est le dédoublement ?... Bref, Le Retour du jedi a été déterminant pour le gamin que j’étais comme.  Dans les années qui ont suivis, je me suis mis à avoir un goût pour les monstres, les icônes maléfiques du cinéma, goût qui est allé de pair d’ailleurs avec ma découverte parallèle des héros rock’n’roll sixties et seventies comme les Stones, Hendrix, les Doors, Led Zeppelin ou les Sex Pistols.  Je ne l’ai compris qu’après, une fois adolescent, mais j’aimais le coté rebelle et subversif de tous ces personnages. Dracula ou Frankenstein étaient des personnages mythiques qui personnifiaient le mal du point de vue de la détestable  bourgeoisie victorienne, Mick Jagger, Jim Morrison ou Johnny Rotten quant à eux jouaient volontiers les petits démons, non sans jubilation, vis-à-vis des conservateurs de leur temps. Bref, tout cela était un tout pour moi. Si je suis devenu musicien avec de nombreux groupes de rock à partir de 13 ans, j’ai vite réinvesti parallèlement mon gout du ciné au cours de mes études d’histoire en me débrouillant pour travailler là-dessus le plus possible. Lorsque j’ai entamé ma maîtrise en 2003 à la Sorbonne, la Hammer Films s’est imposé immédiatement à moi comme le sujet idéal et finalement le plus personnel possible. J’adorais ces films, je voulais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour travailler à leur légitimation définitive et dès cette époque j’avais à cœur de faire davantage qu’un mémoire universitaire : un livre. Après tout, il n’existait aucun livre à proprement parler sur le studio, même si des gens comme Jean-Marie Sabatier, Gérard Lenne ou Jean-Pierre Bouyxou lui avaient consacré des textes brillants dans le cadre d’ouvrages sur le cinéma fantastique. J’ai opté dès le début de mes recherches pour une perspective inédite : je voulais tenter de faire une histoire culturelle du fantastique en France via le prisme de la Hammer. Plus simplement : je voulais écrire une histoire française de la Hammer en me focalisant sur le regard de ceux qui ont aimé ou détester les films ici, sur les réactions du grand public en termes de box-office, en évoquant les étranges salles de quartier ou ces films étaient diffusés... J’ai achevé la première mouture du texte (le mémoire) au terme de deux années d’intenses recherches. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire comme critique télé et ciné dans différentes publications : d’abord à Télécinéobs le supplément du Nouvel Obs, à La Saison télévisé, puis de manière régulière à l’Ecran fantastique. Courant 2006, au cours d’une soirée à la Cinémathèque, Jean-François Rauger m’a annoncé l’organisation d’une Rétrospective Terence Fisher pour l’année suivante. C’était l’occasion rêvée pour être publié, et il me fallait donc saisir cette chance : j’ai commencé à retravailler le texte,  à oublier le public des profs pour m’adresser à celui des cinéphiles et des amateurs d’histoire, à y ajouter des entretiens que je n’avais pas pu faire à l’époque…. Lorsque la rétrospective a enfin eut lieu en juin-juillet 2007, Jean-François Rauger a eu l’amabilité de m’inviter à une table ronde Fisher en compagnie de Jean-Pierre Bouyxou et de Jean-Pierre Dionnet. Ça a été le déclic que j’attendais : Robert de Laroche qui était présent dans le public m’a présenté Alain Pozzuoli qui était directeur de collection aux éditions Scali et les choses se sont vite décidées. Un an après, Dans les griffes de la Hammer est sorti.

D'où t'est venue cette passion pour la firme anglaise?

N.S. : D’une  vision manquée ! Et à vrai dire, ce n’est pas si rare chez les cinéphiles fantastiques. C’est le chemin classique : on fantasme les films faute d’avoir la possibilité de les voir à causes des interdictions aux jeunes spectateurs, on attend des années ainsi, et on finit par éprouver une vraie jouissance de la transgression lorsqu’enfin on voit son premier film d’horreur. Même si je n’appartiens pas à proprement parler à la génération Hammer – je suis né quand le studio a cessé de produire pour le grand écran – c’est néanmoins avec la Hammer que ce processus a eu lieu pour moi : tout est né de l’impossibilité de voir Le Cauchemar de Dracula, en deuxième partie de soirée à la télé. C’était en 1985, j’avais sept ans, et j’ai eu beau supplier mes parents de me laisser voir ce film dont notre hebdo télé parlait avec force de photos, rien n’y a fait : j’étais beaucoup trop jeune pour ce genre de choses… Néanmoins, mon père connaissait ces films et m’a expliqué à cette occasion qui était Christopher Lee, ce qu’était la Hammer, il m’a raconté quelques unes de ces séances de minuit à l’époque. Il y avait là quelque chose d’à la fois dangereux et d’attractif, quelque chose qui parlait à l’enfant que j’étais mais qui semblait appartenir à un domaine adulte réservé. Je dois avouer que je ne me suis pas focalisé dès cette période sur la Hammer stricto sensu : mon grand rêve, c’était de voir tous les Dracula avec Christopher Lee, et plus largement tous les films de vampire possibles et inimaginables. Ce qui m’a d’ailleurs amené plus tard à découvrir aussi Polanski, Herzog, Murnau, Dreyer, Browning… Ce genre de films était tellement rare à la télé ! Chaque semaine pendant deux ans, j’ai surveillé mon magazine télé, lorsqu’enfin une nouvelle occasion est intervenue durant l’été 1987 : Dracula prince des ténèbres était programmé sur FR3, à nouveau dans le cadre de la Dernière séance si je me souviens bien. Cette fois ci a été la bonne. J’ai été absolument fasciné, terrorisé et conquis au point que dès le lendemain, je me suis mis en tête d’adapter le film en nouvelle. J’ai d’ailleurs dessiné à cette occasion une couverture dont je me suis aperçu en la retrouvant par hasard l’autre jour, qu’elle ressemble très fortement au célèbre visuel retenu pour Dans les griffes de la Hammer : Dracula, yeux injectés de sang, canines proéminente sur fond de château gothique. Très amusant rétrospectivement ! Peu après ce Dracula enfin visionné, j’ai eu droit à une nouvelle vision manquée fondatrice à propos de la Hammer. C’était au cours d’un gouter d’anniversaire chez un ami, nous avions 10 ans et nous mourrions d’envie de voir Le Chien des Baskerville dont quelqu’un avait la VHS. Finalement nous n’avons pas pu dépasser la légendaire séquence d’introduction, celle du meurtre de la servante et de la mise à mort de Hugo de Baskerville par le chien infernal : certains gamins, dont je n’étais pas peu fier de ne pas faire parti, n’ont tout simplement pas tenu le choc et la séance a donc été interrompue par les parents… Heureusement j’ai pu voir le film très peu de temps après à la télé. Je crois que j’ai vraiment pris conscience de toute la richesse du cycle Hammer, ses Frankenstein, ses momies, son loup-garou etc. grâce à un cadeau de Noël de mes parents vers l’âge de 12 ans : le très beau livre de Gérard Mangin, Les Affiches du cinéma fantastique. C’est un livre que j’ai énormément feuilleté en rêvant de voir chacun des films dont l’affiche était présentée. Je me faisais des filmographies : les Terence Fisher, les Hammer au sens large, mais au aussi les Bava, Freda, Corman, Franco… Durant les années 90, j’ai commencé à en voir un certain nombre grâce aux réeditions en VHS, puis j’ai vraiment comblé mes lacunes en arrivant à Paris en 1998 notamment grâce à la Cinémathèque et au Vidéo-Club de Norbert Moutier rue Pierre Semard.

En quoi les œuvres de la Hammer ont-elles initié la France au ciné fantastique?

N.S. : Pour faire court, disons que c’est avec la Hammer que la très grande majorité des français a fait la connaissance de Dracula, Frankenstein, la Momie ou le Loup-garou ! Rien de moins ! Certes, les productions Universal avaient traversé l’Atlantique durant les années 30, mais tout ce pan de cinéma non seulement n’avait pas été vraiment assimilé par le public de l’époque, mais avait été englouti dans l’oubli le plus total avec la seconde guerre mondiale. Seules quelques figures marginales comme Jean Boullet vantaient les « fabuleux chefs d’œuvre » de cet âge d’or méconnu dans d’obscures revues des années 50. Aux USA, c’était tout l’inverse : les films de Browning ou Whale déjà étaient considérés comme des classiques, et ils étaient régulièrement rediffusés à la télévision. Quand Frankenstein s’est échappé sort sur les écrans américains, tout le monde attend cette remise au gout du jour du mythe, tout en technicolor, et le choc de la nouveauté aidant, le film bat Le Pont de la rivière Kwaï au box-office ! En France, le film fera dix fois moins d’entrées que le film de David Lean… Plus symptomatique encore, c’est parce que les productions ont connus d’honnêtes succès répétés sur les écrans français qu’on a eu enfin droit à des traductions complètes et dignes de ce nom des livres de Stoker et de Shelley… Plus largement, non seulement on découvre en France les grands mythes du cinéma fantastique avec la Hammer, mais pour la première fois est posée la question du genre. Et là on touche à un paradoxe français : il existe depuis Cazotte au XVIIIème siècle une littérature fantastique française qui passe par Dumas, Gautier, Mérimée ou Maupassant, il existe depuis Méliès un cinéma fantastique français enrichi depuis par Cocteau, Carné et d’autres, et néanmoins  la question du fantastique comme genre fait au mieux jusqu’en 1957 l’objet d’un total désintérêt critique, au pire l’objet d’un mépris d’une rare virulence. Ici, l’auteur prime, le genre n’intéresse pas : Cocteau c’est d’abord du Cocteau avant d’être du fantastique, et les films fantastiques français sont toujours des prototypes isolés qui ne s’inscrivent pas en tant que tel dans une culture du genre. Anecdote très parlante : alors que la Hammer triomphe à l’écran, Bava lance un mouvement gothique en Italie avec Le Masque du démon en 1960, Corman fait de même aux USA la même année tandis qu’en France, Franju signe un chef-d’œuvre absolu avec Les Yeux sans visage, mais celui-ci ne lancera strictement aucun mouvement ! Bref, avec la Hammer la question du genre fait son entrée dans sur la place publique. Au moment où la critique traditionnelle se lance dans une croisade contre « ce cinéma qui va créer des générations de détraqués et de pervers », la cinéphilie fantastique française naît avec la création de la première revue européenne consacrée au genre, Midi-Minuit Fantastique. Paru en 1962, le numéro Un est consacré à Fisher et fait de la Hammer, pour toute la décennie, son emblème le plus identifiable. Cette jeune cinéphilie est alors un pur produit des années 60 : provocante, subversive, contre-culturelle, à la fois populaire et très cultivée, elle est menée par de jeunes gens, Michel Caen et Jean-Claude Romer en tête, pas peu fiers d’être les seuls rédacteurs en chef mineurs d’une revue interdite aux mineurs… Tout au long des années 60, le midi-minuisme va gagner en influence jusqu’au point de triompher en 1968 : c’est en cette turbulente année que la Hammer s’impose vraiment au-delà des seuls cercles d’amateurs de fantastique. Les Cahiers du cinéma, la plus influente revue de la cinéphilie française s’entend avec sa rivale, Positif, pour sacrer Fisher en véritable auteur moderne, la presse communiste qui condamnait l’horreur fantastique parce qu’elle était censé détourner de l’horreur politique réelle du monde finit par admettre la beauté des productions Hammer, de même que la presse catholique qui jusque là ne voyait dans les aventures du Comte Dracula qu’une attaque en règle contre la religion… Bref, avec la Hammer le fantastique a fini par devenir un véritable phénomène social et culturel qui a triomphé au cours des années 70 avec les premiers grands festivals (celui du Rex par exemple qui comprenait une rétrospective annuelle consacrée à la Hammer), l’explosion du Fandom (L’Ecran fantastique et Mad Movies naissent respectivement en 1969 et 1972)...

Quelles sont les ruptures amenées par la Hammer par rapport au cinéma de genre traditionnel version Universal?

N.S. : La Hammer a repris l’idée commerciale de la Universal en réutilisant la plupart des monstres de son bestiaire et en produisant de nombreuses suites. Elle a également repris certains codes du genre initiés de manière spontanée par les géniaux pionniers qu’étaient Tod Browning et James Whale, mais pour le reste, c’était un cinéma d’une radicale nouveauté. La première rupture évidente, c’est évidemment l’usage du Technicolor. Les productions Hammer sont les premières à penser le fantastique en couleurs. Le vrai génie ici c’est Fisher, bien qu’il ne faille pas oublier son admirable chef-opérateur Jack Asher. Par son talent de metteur en scène, sa très grande rigueur dans le traitement des mythes fantastiques, et sa constance d’un film à l’autre, Fisher s’est révélé être véritable créateur de forme. Bien qu’il s’agisse d’abord d’un cinéaste thématique – son évolution vers une totale épure le montre – il est le premier, bien avant Bava, a avoir fait un usage formaliste de la couleur, ce qui lui a permis de développer une esthétique sanglante qui était aussi transgressive pour l’époque que personnelle. Chez lui, le sang est toujours un signe qui renvoie à d’angoissantes questions métaphysiques : il symbolise la pulsion sexuelle chez Dracula, l’idée d’âme au sens philosophique du terme chez Frankenstein. Et néanmoins, ce perpétuel questionnement métaphysique débouche toujours sur l’athéisme : Dracula n’est pas en lutte contre Dieu, mais contre son représentant qui prétend agir en son nom, Van Helsing, et de même l’échec de Frankenstein vient non de dieu mais des limites du monde dans lequel il vit.  C’est pour cette raison qu’on a parlé à propos de Fisher de « matérialisme fantastique ». Et lorsque Fisher ne filme pas le sang directement, une tâche rouge se promène systématiquement à l’écran, comme une déflagration qui contraste par sa violence avec les ton pastels ou automnaux qui dominent souvent ses films : c’est tel ou tel effet d’éclairage, un détail de mobilier, un rideau, un tableau, comme le signe d’une pulsion qui sommeille en tout homme et qui contamine nécessairement son point de vue sur le monde. Ce n’est pas pour rien que la critique bien pensante à parlé « d’obscénité de la couleur » chez Fisher. Et l’on touche ici à la deuxième grande rupture vis-à-vis du cycle Universal : les films de la Hammer étaient aussi des films érotiques. Non pas parce qu’on pouvait y voir la moindre nudité (ça n’a jamais été le cas à l’exception de quelques Hammer tardifs des années 70), mais parce que la sexualité était bien souvent le vrai sujet de ces films. Prenons Dracula : certes la composante sexuelle est présente dès Murnau, dès Browning, mais chez Fisher elle n’est plus à la périphérie, elle est le sujet même du film. Pour faire court, La Cauchemar de Dracula, c’est ni plus ni moins qu’un appel à l’orgasme, à une sexualité libre, folle, qui fait fi de toutes les conventions sociales, morales ou culturelles, et Van Helsing combat très clairement le comte vampire en se vivant comme un gardien de l’ordre moral. Ce qui m’amène à la troisième rupture vis-à-vis du cycle Universal : toutes les productions Hammer avaient pour cadre une société et une période historique très précises, l’ère victorienne, tandis que chez la Universal, tout se passait dans une Transylvanie d’opérette à une époque non identifiée. C’est toute la force de subversion des films Hammer : les monstres y mettent à mal les valeurs puritaines du XIXème siècle, qui pour une part encore, perdurent durant les années 60. En France, outre l’incompréhension face au genre, le rejet de ces films par les milieux catholiques, communistes et plus largement par tous les « culs-serrés » d’avant 1968 ne s’explique pas autrement.  La Hammer a participé en quelque sorte, avec quelques années d’avance sur les Beatles et les Rolling Stones à l’émergence de la Révolution pop et de la contre-culture. Bref, si l’on reprend l’histoire du cinéma fantastique, il y a d’abord eu l’âge d’or allemand des années 20 qui offrait une sorte de représentation de l’inconscient collectif, puis l’ère américaine de la Universal durant les années 30 qui s’assumait comme la représentation poétique et déréalisée d’un imaginaire fantastique, puis la génération Tourneur, Wise, Robson sous l’égide de Val Lewton qui créa un cinéma de l’indicible et de l’invisible dans la décennie suivante. Avec la Hammer à la fin des années 50, pour la première fois nous avons droit à des monstres de chair et de sang qui évoluent comme autant de forces symboliques  dans un monde bien réel : le nôtre.

Cinq films incontournables de la firme?

N.S. : Parmi les Dracula, il y a évidemment Le Cauchemar de Dracula (1958), qui à tout point de vue est un film parfait : mise en scène, acteurs, scénario, musique… C’est un film qui réinvente totalement l’iconographie du comte vampire, modernise le mythe tout en revenant à la source du roman et qui formellement est une authentique leçon de cinéma : les apparitions du comte, le travail de cadence dans le montage qui ne cesse d’opposer Van Helsing et Dracula jusqu’à la sublime confrontation finale. Tellement a déjà été dit sur ce film… Parmi les Frankenstein, c’est plus compliqué : Fisher a réussi une saga parfaite, où le personnage du baron incarné par Cushing se renouvelle de manière passionnante d’un film à l’autre. C’est tout simplement l’une des sagas les plus intelligentes du cinéma fantastique, au même titre par exemple que celle de Romero consacrée aux morts-vivants. S’il fallait que je ne retienne qu’un Frankenstein, je dirais peut-être Le Retour de Frankenstein (1969), qui fait du  baron un véritable héros luciférien en révolte contre le monde : c’est une grave réflexion sur le Mal, un film d’une noirceur très rare, où la notion anglaise « d’horror », c'est-à-dire d’épouvante psychologique et morale prend tout son sens. Et là aussi c’est une grande leçon de cinéma : la manière dont Fisher construit mathématiquement la montée inéluctable vers l’horreur tient du manifeste esthétique. D’ailleurs dans son Frankenstein suivant, il fait dire à l’un de ses personnages que « les mathématiques sont plus belles encore que la musique », manière de signifier qu’elles débouchent invariablement sur la poésie… En dehors de Dracula et Frankenstein, j’ai un très gros faible pour Le Chien des Baskerville (1959) qui est une parfaite démonstration de la très forte personnalité de Fisher à la mise en scène, de son statut d’auteur de cinéma. Voilà un roman de Conan Doyle dans lequel, Sherlock Holmes oblige, le fantastique n’est qu’un leurre dans une manipulation criminelle. Fisher reprend l’histoire à lettre, mais lui donne une autre signification par ses choix de mise en scène : couleurs, cadrage, découpage... La malédiction agit à un double niveau : comme leurre criminel, à l’instar du roman, mais aussi comme réalité fantastique : les comploteurs qui sont aussi des Baskerville mourront dans la lande désertique la nuit, soit dévorés par le chien infernal, soit noyés dans les marais putrides… La malédiction des Baskerville a bel et bien lieu ici et Sherlock Holmes ne dit donc pas sans raison qu’il lutte non pour la vérité, comme dans les romans, mais contre « les forces du mal ». Bref, Fisher reprend cette histoire qui lui préexiste, et en fait une matière propre passionnante qui s’inscrit pleinement dans sa filmo. Et au-delà, quel sens de l’atmosphère, du suspense et du rythme ! C’est vraiment un idéal de cinéma gothique. Toujours de Fisher, j’adore Les Deux visages du Dr Jekyll (1960) qui est un film quasiment inconnu en France : il n’a eu droit qu’à une exploitation illégale, dans une seule salle parisienne en 1968, et j’espère de tout cœur qu’une édition DVD vienne corriger cette injustice. C’est de loin la meilleure version du mythe, avec la version de Robert Mamoulian en 1932, même si elle prend le contre-pied total du classicisme de cette dernière : Jekyll est cette fois un triste bourgeois barbu et cocu, tandis que son double, Hyde, est un beau jeune homme aussi séduisant que malfaisant et qui deviendra l’amant de la femme de Jekyll ! Sur ce scénario vertigineux, Fisher réalise une tragédie absolument bouleversante et multiplie les idées de mise en scène : toutes les séquences de miroirs sont des modèles du genre.  Il a beaucoup été reproché au film, de ne pas avoir joué la carte classique du monstre physique Hyde. C’est au contraire une absolue réussite : le Hyde de Fisher est tellement moderne, qu’il peut à bon droit passer pour une sorte de chainon manquant qui mènera au célèbre Alex joué par Malcom McDowell dans Orange mécanique de Kubrick. Si les deux films sont évidemment très différents, Alex et Hyde ont en commun un sens évident de la séduction, un même goût pour le dandysme et une même passion pour l’ultra-violence, pulsionnelle chez Hyde, intellectuelle chez Alex… Tu me demandes de citer les 5 Hammer les plus importants et je m’aperçois que j’ai tendance à ne citer que des films de Fisher. C’est assez logique : il est le véritable inventeur du label Hammer, il est celui qui a vraiment bâti toute une œuvre en son sein. Cela dit ne soyons pas injuste : il y a eu également quelques autres réalisateur qui ont su, le temps de quelques films, utiliser, prolonger, parfois s’approprier les innovations fisheriennes,  pour nous offrir de vraies réussites. Le dytique de John Gilling L’Invasion des mort-vivants/ La Femme reptile, touts deux réalisés en 1966, est mémorable par exemple, avec un fantastique plus ouvertement politique que chez Fisher. De même, Don Sharp a fait un excellent film de vampire avec Le Baiser du vampire en 1963, et Peter Sasdy a réussi un petit chef d’œuvre romantique et pervers avec La Fille de Jack l’éventreur en 1972. Mais hors Fisher, mon préféré reste Roy Ward Baker qui a substitué à l’ambiguë lutte du bien et du mal fisherienne, une fascinante lutte des genres. Son Docteur Jekyll & Sister Hyde en 1971 est de ce point de vue absolument remarquable : loin d’être grivois comme son titre pourrait le suggérer, Baker ose transformer le mythe en une fascinante tragédie transsexuelle.

Propos recueillis par Damien Taymans.

October 31, 2008 - Friday 

Article sur la page d'origine (Partie 2)



Interview Nicolas Stanzick


Quel est le point commun entre les vampires, Star Wars et Martin Scorsese ? La Hammer, comme va nous le démontrer Nicolas Stanzick, journaliste spécialisé qui vient de sortir un ouvrage sur cette célèbre firme cinématographique.

Bonjour Nicolas, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Nicolas Stanzick : Je suis né à Poitiers, en 1978. J’ai grandi là-bas, et ne suis parti qu’à 20 ans pour poursuivre mes études d’histoire à Paris I Panthéon-Sorbonne. Je suis guitariste dans un groupe de rock’n’roll, Ultrazeen, et j’écris à l’Ecran fantastique. Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours eu une passion pour le cinéma, en particulier fantastique. Je crois que tout a commencé lorsque j’ai découvert à l’âge de cinq ans Le Retour du Jedi, en 1983. Une séquence m’avait vraiment fasciné, celle où Darth Vader enlève son masque et révélait son visage d’homme. C’est sans doute là que j’ai été séduit par l’un des fondements du fantastique au cinéma, la figure du double. Toute la cinématographie de Terence Fisher, par exemple, est fondée sur cette notion : Dracula a deux visages, celui de l’aristocrate racé jusqu’au bout des ongles, et celui de la bête fauve entièrement régi par ses pulsions. Bien sûr, je n’ai pas compris cela en des termes aussi intellectualisés à l’époque, c’était un choc esthétique plus qu’autre chose. Par la suite, l’autre évènement fondateur de ma cinéphilie a pris la forme d’une vision manquée. C’était en 1985, Le Cauchemar de Dracula est passé à la Dernière séance, l’émission d’Eddy Mitchell, en deuxième partie de soirée. J’avais vu des photos sur le journal télé, et j’avais absolument envie de voir ça. Evidemment mes parents me l’ont formellement interdit [rires] : c’était trop tard, c’était un film d’horreur, ce n’était pas pour les enfants… Hors de question que je voie ça ! De cette frustration est née ma passion pour les films de vampires. Je voulais tous les voir, et principalement ceux avec Christopher Lee dans le rôle de Dracula. Toutes les semaines, je guettais, dans le journal télé, la diffusion d’un de ces films. Ce qui n’arrivait quasiment jamais, bien sûr : le fantastique, ce n’était pas trop la tasse de thé des chaînes hertziennes de l’époque. J’ai dû attendre jusqu’en 1987 pour voir mon premier Dracula, avec Christopher Lee. C’était Dracula Prince des ténèbres. Si le film avais été mauvais, je l’aurais néanmoins aimé tant j’avais attendu ce moment. Comme il était bon, ce fut une vraie révélation, le vrai déclencheur d’une cinéphilie qui m’a mené à m’intéresser à la Hammer dans son ensemble, mais aussi à l’expressionnisme allemand, l’épouvante hollywoodienne classique, au fantastique moderne, à Lynch, Cronenberg, Carpenter et au cinéma en général.

Nous parlons aujourd’hui de l’ouvrage que tu viens de sortir aux Editions Scali, Dans les Griffes de la Hammer. Comment en es-tu venu à t’intéresser à cette firme cinématographique ?

N.S. : Il y a deux éléments d’explication : d’une part ce qui s’est passé dans mon enfance, dont je viens de te parler, et d’autre part mon parcours universitaire. J’ai fait des études d’histoire, mais très rapidement, j’ai cherché à travailler sur le cinéma. Par exemple, en UV d’histoire contemporaine, si on avait un travail à faire sur le fascisme, je me débrouillais pour faire un truc sur le cinéma nazi. Quand est arrivée la maîtrise, donc le moment où il me fallait opter pour un sujet de recherche, la Hammer s’est très rapidement imposé. Je voulais travailler sur le fantastique, je connaissais déjà bien ce pan de l’histoire du genre et le cycle Hammer était en tout point un objet idéal pour l’historien : c’est un corpus qui représente 20 ans de cinéma et qui, idéologiquement, économiquement, esthétiquement est extrêmement cohérent. Comment traiter un tel sujet en histoire ? J’ai choisi un angle totalement inédit, celui des gens qui ont aimé ou non – les deux regards m’intéressaient –  ce cinéma, qui l’ont découvert en France dans les années 1960. Bref, c’était une manière d’écrire une histoire culturelle du fantastique en France. Cette démarche me semblait prometteuse. Très vite, au bout d’un mois ou deux de recherches, je me suis rendu compte que ce parti pris allait être beaucoup plus payant que je ne l’avais imaginé. Car en France, c’est vraiment avec la vague de la Hammer Films que la cinéphilie du fantastique a débuté, c’est vraiment avec cette nouvelle galerie de monstre en technicolor que le grand public et la critique dans son ensemble s’est initié au genre. Voilà comment je me suis retrouvé à écrire cette histoire française de la Hammer. En réalité, dès la période universitaire, j’avais déjà en tête d’en faire un livre et cette idée me tenait très à cœur. Car au-delà de mon intérêt intellectuel pour le sujet, il y avait aussi quelque chose de très personnel dans ma démarche. Ecrire une histoire française de la Hammer lorsqu’on est soit même cinéphile, amateur de fantastique et amoureux  du studio londonien, c’est aussi interroger ses propres passions, son propre parcours. D’où viens-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’ère ? [rires]

Ton livre semble combler un manque au niveau éditorial. As-tu cependant eu des lectures particulières pour le préparer ?

N.S. : Pour être précis, j’ai passé deux années entières à faire des recherches avant d’écrire la moindre ligne. Ce fut le gros du travail. Je me suis rendu en bibliothèque pour retrouver tout ce qui avait été écrit sur la Hammer à l’époque de sortie des films. Je m’attachais à faire l’histoire de la Hammer en France, il était donc vital pour moi de retrouver les traces de cette histoire. J’ai épluché toutes les revues de cinéma de l’époque de la manière la plus exhaustive possible : Les Cahiers du cinéma, Positif, Cinéma, Ecran, La Revue de cinéma… Mais aussi et surtout Midi-minuit fantastique, la première revue traitant de cinéma fantastique en Europe. A côté de ça, il y avait les livres sortis à l’époque, ceux de Gérard Lenne, Jean-Marie Sabatier, Jean-Pierre Bouyxou. C’étaient des pionniers. Avant l’apparition de la Hammer sur les écrans, il n’y avait absolument rien. Il y avait certes quelques cinéphiles, comme Jean Boulet, qui avaient vu des films Universal dans les années 1930, qui écrivaient à partir de leurs souvenirs dans d’obscures publications, mais c’était tout. Le cinéma fantastique était d’ailleurs considéré au mieux comme infantile, au pire comme « une école de perversion » qui allait créer des « générations de détraqués ». C’est texto ce qu’écrivait l’ancêtre de Télérama, Radio-Cinéma-Télévision, à la sortie du Cauchemar de Dracula en 1959.

Pourquoi avoir intégré une moitié d’interviews dans ton ouvrage, et ne pas en avoir fait un essai classique ?

N.S. : En fait, les entretiens viennent s’ajouter à ce que tu appelles « l’essai classique » qui occupent les 200 premières pages du livre. Outre les sources de presse que je mentionnais à l’instant,  les chiffres du box-office que je suis allé retrouver au CNC, les affiches françaises d’époque et les pavés de presse, j’ai mis un point d’honneur à constituer moi-même de nouvelles sources en  recueillant les témoignages des acteurs de cette histoire française de la Hammer : critiques, fondateurs de revue et de festivals, cinéphiles, amateurs de bis… Au-delà de leur très précieuse utilité pour le texte que j’écrivais, je me suis vite rendu compte que tous ces entretiens constituaient quelque chose d’absolument passionnant en tant que tel, de parfaitement complémentaire avec mon texte. La cinéphilie est une passion pleine de contradictions : elle cherche à se constituer en communauté tout en se nourrissant d’émotions intimes qu’elle ne partage finalement pas si facilement. Retranscrire ces témoignages dans leur intégralité, c’était rendre tangible la dimension sensible, humaine, de cette histoire de la Hammer. Mieux : pour une cinéphilie qui se distingue par son gout des mythes, c’était mettre en avant tout une tradition orale qui est aussi le propre de la fantasticophilie. Ecouter Simsolo raconter s’être battu héroïquement à mains nues pour Fisher dans des ciné-clubs récalcitrants, Lemaire délirer sur ses souvenirs du Brady ou Romer fantasmer les incessantes allers et venues des spectateurs du Midi-Minuit comme de fantomatiques apparitions, ce n’est pas autre chose : même si ces anecdotes sont parfaitement fondées, elles finissent par participer d’une véritable mythologie cinéphile dans leur propos.

Tu n’interroges que des intervenants francophones dans ton ouvrage. Est-ce un parti-pris ? Un hasard ? Une obligation ?

N.S. : C’est un total parti pris. La question sous-jacente de tout l’ouvrage était de comprendre la nature de cette étrange relation qui unit la France et le fantastique. Pourquoi le genre a-t-il été aussi longtemps diabolisé, alors même que c’est ici que fut inventé le cinéma fantastique avec les féeries macabres de Méliès ? Pourquoi l’avènement d’une cinéphilie fantastique n’a-t-il eu lieu que sur le tard, avec la Hammer, alors que des épisodes aussi marquants que le surréalisme, Cocteau, ou les films fantastiques de l’occupation auraient pu jouer un rôle similaire bien plus tôt ? Pourquoi peine-t-on à avoir un genre fantastique domestique ? Exemple symptomatique, en réponse à la Hammer, il y a en Italie tout un mouvement porté par Mario Bava, Riccardo Freda et Antonio Margheretti… Aux Etats-Unis, la réponse ce fut Roger Corman et tout ce qui s’en suivit à l’AIP. Les espagnols ont eu droit à Jess Franco dans les années 1960, Paul Naschy et Armando de Ossorio un peu plus tard… En France, Georges Franju fait avec Les Yeux sans visage en 1960, l’un des plus beaux films fantastiques de tous les temps, un chef d’œuvre absolu : pourtant le film ne lancera strictement aucun mouvement et restera une sorte de prototype de ce qu’aurait pu être le genre ici. Bref, la singularité du rapport français au fantastique, c’est une vraie question.

Et tu as trouvé une réponse à cette question ?

N.S. : Il y a toujours eu, dans notre pays, cette idée que l’auteur était plus important que le genre. Or on a longtemps pensé que le genre fantastique, précisément, était incapable de fournir des auteurs. Certes dans les années 50, les tenants de la politique des auteurs qui œuvraient dans aux Cahiers du cinéma, Godard, Truffaut and co, ont choisi leurs auteurs favoris dans un cinéma commercial américain a priori impropre à en fournir : c’étaient Ford, Hawks, Hitchcock, Sirk, bref les rois du western, du film noir, du film à suspense ou du mélodrame. C’était une sorte de réflexe de dandy typique de la cinéphilie française et qui consiste en un processus d’intellectualisation du trivial. Les cinéphiles fantastiques n’ont d’ailleurs pas fait autre chose la décennie suivante, lorsqu’ils ont désigné Fisher comme leur emblème avec le numéro Un de la revue Midi-Minuit Fantastique. Mais avant cette date, il y a une telle inculture du genre fantastique en France, que tout le monde considère que ses codes sont trop contraignants pour laisser la moindre sensibilité d’auteur s’exprimer. Ce n’est pas du tout un hasard si les fondateurs de Midi-Minuit Fantastique ont défendu la singularité fisherienne : Michel Caen son plus fervent supporter avait vu les classiques de la Universal, adolescent à la télévision américaine. Il mesurait donc toute l’originalité du cinéaste anglais. Ça a été le début d’une vraie « bataille d’Hernani » autour de cette notion de genre, avec d’un côté la jeune cinéphilie fantastique emmenée par Midi-Minuit Fantastique et de l’autre un large front commun qui condamnait violemment ce « spectacle malsain et dégradant ». Les premiers ont crée une communauté de regard autour de ces films en sublimant la transgression esthétique que constituait le subtil alliage de sexe et de sang propre à la Hammer. Ils défendaient cette vision des choses dans des textes d’une redoutable intelligence subversive, souvent héritée d’une tradition surréaliste érotomane, anti-bourgeoise, athée et anarchisante. Ce n’est vraiment pas un hasard si la production Hammer leur a servi en  quelque sorte d’emblème. Ces films prenaient un malin plaisir à mettre en scène des monstres qui mettaient à mal les valeurs de la société victorienne, valeurs qui pour une part étaient toujours d’actualité avant 1968. Dracula, dans Le Cauchemar de Dracula, est un formidable révélateur de la phobie sexuelle victorienne. C’est le monstre qui réalise les fantasmes des jeunes filles esseulées, et en même temps il incarne la toute-puissance érotique à laquelle tout homme rêve de s’identifier, mais que la morale commune se doit de combattre. A la fin du film, Dracula se cache dans la cave de la famille bourgeoise à laquelle il s’attaque, très subtile manière de signifier que le vers est dans le fruit. Le démon fait donc craqueler ce carcan bien-pensant, moral, religieux propre à l’époque. Le monstre est une figure du mal du point de vue bourgeois  et se révèle être en contre-partie une entité libératrice, émancipatrice. Mais il est également une figure maléfique à un niveau plus universel, et c’est là toute la richesse dialectique des productions Hammer : le drame de Frankenstein ou Dracula, c’est leur volonté de puissance qui les conduit au meurtre, à l’autodestruction, à la tragédie… Subversifs, audacieux, ces films n’en relevaient pas moins d’une longue tradition populaire. Et d’ailleurs la jeune cinéphilie fantastique française, toute intellectualisée et libertaire qu’elle ait pu être revendiquait très clairement son ancrage dans la culture populaire : celle de la rue, du cinéma de quartier, des boulevards… En face, la presse catholique condamnait tout cela au nom d’une atteinte à la foi : faire de Dracula un héros, hors de question ! Sur ce point Télérama était la revue la plus virulente. Quand on relit ce qu’écrivait Gilbert Salachas, on est frappé de voir à quel point il dit du mal de ces films tout en parlant très bien !... [rires] Certes il les condamne, mais il décode avec une rare maestria la signification érotique des films de Fisher : le puritanisme a toujours eu une compréhension très aigue et donc suspecte de la perversion… La presse communiste elle, accusait le cinéma d’horreur de détourner de l’horreur politique réelle du monde. Et la cinéphilie classique se cachait derrière des alibis intellectuels pour masquer ce qui en fait était une vraie gêne face au genre : d’où la création d’une étonnante catégorisation avec l’émergence de la Hammer, celle des « films infantiles pour adulte »…  Bref, c’est avec la Hammer qu’on s’est initié ici, non seulement aux grands mythes que sont Dracula Frankenstein et consorts, mais au genre en tant que tel.

As-tu vu tous les films produits par la firme ?

N.S. : Non [rires]. Il y en a trop et tous ne sont pas aisément disponibles. J’ai vu en revanche tous leurs films gothiques. Mon livre se concentre sur eux pour une raison évidente : la Hammer est d’abord célèbre pour son cycle gothique, c’est ce qui identifie le studio autant pour les  amateurs que pour le grand public. Certes, on ne peut pas réduire non plus la firme à ça. Ils ont produit aussi des films de science-fiction, des films noirs, des films d’aventure, des films de pirates, des productions d’aventures préhistoriques… Pour prendre le cas de Terence Fisher, il a eu une carrière passionnante bien avant Frankenstein s’est échappé. Il a fait des films noirs tout à fait remarquables. Dès 1952, il a réalisé par exemple un film intitulé The Last Page, une histoire de chantage rondement menée. On y trouve notamment  une séquence de meurtre  qui n’a rien à envier à celle magnifique, de House by the River de Fritz Lang. Il y a encore bien des films méconnus à découvrir au sein de la Hammer.

Le nom de la firme est indéfectiblement lié à ceux de grands noms du genre : Terence Fisher, Bela Lugosi, Christopher Lee, Peter Cushing. C’est aussi, dans les années 1950, la naissance des franchises cinéma, telles que Dracula et Frankenstein. Penses-tu que la firme était en avance sur son temps en termes d’industrie ?

N.S. : Alors Bela Lugosi pas vraiment. Lorsque la Hammer naît en 1935, l’un des tout premiers films qu’elle produit est un film avec Bela Lugosi : The Mistery of the Marie Celeste. Peut-être était-ce une sorte de signe prémonitoire du penchant pour le fantastique qui allait sceller l’identité de la firme 20 ans plus tard, mais pour autant la collaboration avec Lugosi en est restée à ce film méconnu. Les franchises quant à elles ont toujours existé. La Hammer a eu l’intelligence de reprendre une formule commerciale qui lui préexistait, celle  du studio Universal dans les années 1930 avec son bestiaire fantastique développé de films en films, à partir du succès de Dracula et de Frankenstein. Ces séries étaient extrêmement populaires dans les années 1930. Suite au succès retentissant de  Frankenstein s’est échappé la Hammer a donc non seulement donné une suite au film, La Revanche de Frankenstein, mais a repris chacun des monstres du bestiaire Universal : Dracula, la momie, le loup-garou, le fantôme de l’opéra, Jekyll/Hyde etc. Au-delà de cette formule commerciale, la Hammer a également repris certains codes du genre initiés de manière spontanée par les géniaux pionniers qu’étaient Tod Browning et James Whale, mais pour le reste, c’était un cinéma d’une radicale nouveauté. La première rupture évidente, c’est évidemment l’usage du Technicolor. Les productions Hammer sont les premières à penser le fantastique en couleurs. Le vrai génie ici c’est Fisher, bien qu’il ne faille pas oublier son admirable chef-opérateur Jack Asher. Par son talent de metteur en scène, sa très grande rigueur dans le traitement des mythes fantastiques, et sa constance d’un film à l’autre, Fisher s’est révélé être véritable créateur de forme. Bien qu’il s’agisse d’abord d’un cinéaste thématique – son évolution vers une totale épure le montre – il est le premier, bien avant Bava, a avoir fait un usage formaliste de la couleur, ce qui lui a permis de développer une esthétique sanglante qui était aussi transgressive pour l’époque que personnelle. Chez lui, le sang est toujours un signe qui renvoie à d’angoissantes questions métaphysiques : il symbolise la pulsion sexuelle chez Dracula, l’idée d’âme au sens philosophique du terme chez Frankenstein. Et néanmoins, ce perpétuel questionnement métaphysique débouche toujours sur l’athéisme : Dracula n’est pas en lutte contre Dieu, mais contre son représentant qui prétend agir en son nom, Van Helsing, et de même l’échec de Frankenstein vient non de dieu mais des limites du monde dans lequel il vit.  C’est pour cette raison qu’on a parlé à propos de Fisher de « matérialisme fantastique ». Et lorsque Fisher ne filme pas le sang directement, une tâche rouge se promène systématiquement à l’écran, comme une déflagration qui contraste par sa violence avec les ton pastels ou automnaux qui dominent souvent ses films : c’est tel ou tel effet d’éclairage, un détail de mobilier, un rideau, un tableau, comme le signe d’une pulsion qui sommeille en tout homme et qui contamine nécessairement son point de vue sur le monde. Ce n’est pas pour rien que la critique bien pensante à parlé « d’obscénité de la couleur » chez Fisher. Et l’on touche ici à la deuxième grande rupture vis-à-vis du cycle Universal : les films de la Hammer étaient aussi des films érotiques. Non pas parce qu’on pouvait y voir la moindre nudité (ça n’a jamais été le cas à l’exception de quelques Hammer tardifs des années 70), mais parce que la sexualité était bien souvent le vrai sujet de ces films. Prenons Dracula : certes la composante sexuelle est présente dès Murnau, dès Browning, mais chez Fisher elle n’est plus à la périphérie, elle est le sujet même du film. Pour faire court, La Cauchemar de Dracula, c’est ni plus ni moins qu’un appel à l’orgasme, à une sexualité libre, folle, qui fait fi de toutes les conventions sociales, morales ou culturelles, et Van Helsing combat très clairement le comte vampire en se vivant comme un gardien de l’ordre moral. Ce qui m’amène à la troisième rupture vis-à-vis du cycle Universal : toutes les productions Hammer avaient pour cadre une société et une période historique très précises, l’ère victorienne, tandis que chez la Universal, tout se passait dans une Transylvanie d’opérette à une époque non identifiée. La Hammer a participé d’autre part, avec quelques années d’avance sur les Beatles et les Rolling Stones à l’émergence de la Révolution pop et de la contre-culture. Bref, si l’on reprend l’histoire du cinéma fantastique, il y a d’abord eu l’âge d’or allemand des années 20 qui offrait une sorte de représentation de l’inconscient collectif, puis l’ère américaine de la Universal durant les années 30 qui s’assumait comme la représentation poétique et déréalisée d’un imaginaire fantastique, puis la génération Tourneur, Wise, Robson sous l’égide de Val Lewton qui créa un cinéma de l’indicible et de l’invisible dans la décennie suivante. Avec la Hammer à la fin des années 50, pour la première fois nous avons droit à des monstres de chair et de sang qui évoluent comme autant de forces symboliques dans un monde bien réel : le nôtre.

Le vampirisme semble un domaine imaginaire sans limites, alors qu’il est arrivé tardivement en France. C’est pourtant la Hammer qui a sublimé le sujet avec ses multiples adaptations de Dracula. Peut-être y en a-t-il trop eu, non ?

N.S. : Evidemment, un chef d’œuvre comme Le Cauchemar de Dracula n’a pas grand-chose à voir avoir avec sa lointaine et médiocre suite Dracula vit toujours à Londres. Mais c’est la loi du genre. Lorsqu’on observe l’histoire du cinéma fantastique, et en particulier les films de vampire, on s’aperçoit qu’il y a toujours un film qui fait date, puis des suites de moins en moins intéressantes : petit à petit le mythe se vide de sa substance, jusqu’à ce qu’un nouveau film reprenne les choses à la base, les réinvente, les réactualise. Ça a été le cas des Dracula de chez Universal ; le plus beau c’est bien évidemment celui de Tod Browning, tandis que dans Abbott et Costello contre Frankenstein, Bela Lugosi reprend à nouveau son rôle titre sous une forme quelque peu désincarnée. Douze ou treize ans plus tard, la Hammer régénère complètement le mythe en lui imposant une nouvelle iconographie avec Le Cauchemar de Dracula… Etc. Jean Boullet a parfaitement résumé le phénomène dans le n°1 de Midi-Minuit fantastique un célèbre article intitulé Terence Fisher ou la permanence des mythes. Je l’ai déjà dit, la grande force de Terence Fisher par rapport au mythe du vampire, c’est d’avoir pris à bras le corps la dimension érotique de Dracula. Il n’y a pas un plan, dans le film de Fisher, qui ne soit au service de ce questionnement, rien n’est gratuit. Le moindre élément de montage, la moindre transition servent ce propos-là. A l’heure actuelle le mythe se réinvente toujours. Coppola a réussi un film somme avec son Dracula en 1992. C’est un film qui fête à la fois le centenaire du cinématographe (1995) et celui du livre de Stoker (1897) : le comte vampire y apparait comme une métaphore du cinéma qui vampirise le réel pour en projeter un double sur l’écran et le film s’assume donc comme une histoire du cinéma, comme une histoire du mythe de Dracula pendant cent ans d’existence du septième art. Depuis, avec Dracula ou les pages tirées du journal d’une vierge, Guy Maddin a proposé une nouvelle version du mythe, féministe de manière inattendue et passionnante, en suggérant que Dracula n’existerait peut-être que dans le songe des femmes sous forme de fantasme. Bref, on n’en a pas fini avec Dracula et les vampires au cinéma.

La Hammer a cessé ses activités cinéma en 1979, mais elle vient d’être rachetée par Endemol, célèbre société de divertissement qui est le leader de la télé-réalité. Quel est ton sentiment sur ce retour ?

N.S. : Il y a d’abord une crainte, puisque cela s’inscrit dans une  tendance actuelle qui voit tous les objets contre culturels de naguère se faire récupérer. Et puis Endemol, c’est quand même tout l’opposé de ce que fut la Hammer dans les années 60 : pas de subversion chez eux, juste une production qui relève de la culture de masse dans ce qu’elle a de moins excitant. Cela dit, il y a tout de même un point commun entre les deux : Télérama condamne aujourd’hui Endemol d’une manière aussi définitive que la Hammer hier…[rires] La manière optimiste de voir les choses serait de regarder leur première nouvelle production, Beyond the Rave, qui a défaut d’être un chef-d’œuvre ni même un bon film témoigne d’une identité Hammer, qui reste extrêmement identifiable aux yeux du public et des professionnels des medias d’aujourd’hui. Car Beyond the rave, c’est ni plus ni moins qu’une histoire de vampire anglais sur un scénario qui manifeste une même volonté de remise au gout du jour que Dracula 73 il y a 35 ans. C’est vrai que Dracula 73 ce n’était pas une grande réussite cela dit… […] Si dans les années à venir, l’identité Hammer est respectée, si – soyons utopistes – elle se réactualise sans se renier, et bien pourquoi pas ? Peut-être que de bonnes choses peuvent naitre de cela. Après tout, ce n’est sans doute pas l’intérêt commercial d’Endemol que de casser le « joujou » Hammer : peut-être y a-t-il des exécutifs intelligents en son sein qui sauront éviter de mauvaises décisions. Donc, ne condamnons pas par avance ces nouvelles productions. Essayons de leur donner leur chance en ayant à l’esprit que le miracle Hammer, cette historique rencontre entre un grand auteur de cinéma, Terence Fisher, de très grands acteurs, Peter Cushing et Christopher Lee, une équipe technique brillantissime, Jack Asher, James Bernard, Anthony Hinds, Roy Asthon ou Bernard Robinson, le tout dans cette époque charnière des années soixante où avant-garde et culture populaire se nourrissaient mutuellement et s’entremêlaient parfois, a très peu de chance de se reproduire. Tel Dracula, la Hammer renaît aujourd’hui de ses cendres et ce seul évènement est en soit bien sympathique.

As-tu vu tous les épisodes sortis jusqu’à présent ?

N.S. : Je n’en ai vu que le début, mais je préfère attendre que le DVD  sorte, ce qui devrait survenir sous peu, pour le regarder dans de bonnes conditions. Voir une série sur MySpace, c’est intéressant du point de vue marketing, mais j’ai envie de le voir plus confortablement. Cela dit, bonne nouvelle, j’ai entendu dire récemment que la Hammer s’apprête à produire un deuxième long-métrage, qui devrait avoir droit à une vraie distribution en salles. Il s’agirait d’un film fantastique, mais je n’en sais pas plus.

Tu penses qu’il y aura d’autres films ?

N.S. : A priori oui, le côté rassurant dans le fait qu’Endemol soit derrière la Hammer, c’est qu’ils ont de gros moyens financiers. Donc ils peuvent produire des choses. Après, marchera, marchera pas, on verra, je n’en ai strictement aucune idée.

Aujourd’hui, pour toi, quels artistes semblent prolonger l’esprit de la Hammer ?

N.S. : Très honnêtement, c’est un peu comme si on se posait la question d’une descendance de John Ford… C’est un cinéma qui s’est imposé partout. Tout le cinéma contemporain, à un moment donné, doit quelque chose à la Hammer. Les films de Fisher, Gilling, Sharp et consorts ont vraiment constitué un palier nouveau dans la représentation graphique de l’horreur, de l’érotisme à l’écran. Mieux : ils constituent une anthologie de classiques qui ont renouvelé tous les mythes classiques sur lesquels le cinéma fantastique s’est toujours épanoui et c’est fort de cet acquis que le genre a pu explorer d’autres territoires durant les années 70 et 80. Prenons le cas par exemple d’un Romero qui a priori incarne une rupture vis-à-vis de la Hammer en 1968 avec La Nuit des Morts-vivants. Il me semble que son Dawn of the Dead doit en réalité beaucoup au travail de Fisher et notamment à son film-testament, Frankenstein et le monstre de l’enfer : les scènes de carnages cannibales qui ont fait la gloire de Romero semblent tout droit découler de l’extraordinaire séquence de dépeçage du monstre par la foule des aliénés qui conclue l’ultime opus fisherien. Il me semble même que Day of the Dead est à la fois un hommage explicite aux Frankenstein de la Universal, notamment à cause de Bub le sympathique zombie, mais aussi à ceux de Fisher, à cause du Dr Loomis : à l’instar du baron interprété par Peter Cushing, ce personnage  surnommé « Frankenstein » dans le film, fait preuve de la même atrophie du sentiment moral devant l’horreur de ses expériences. A la limite, même avant la rupture Romero il n’est pas absurde de penser que les carrières de Bava, Corman ou Franco auraient pu prendre des tournures très différentes sans l’irruption de la Hammer. Sans Fisher, on aurait peut-être pas eu droit aux délires gothiques de Bava avec ses violentes et oniriques couleurs baroques, et donc sans doute aurions-nous aussi été privé d’Argento ! Voilà le premier élément de réponse, le plus évident, quant à l’influence contemporaine de la Hammer. Il existe d’autre part aujourd’hui un cinéma de genre que l’on peut qualifier de post-moderne,  né au détour des années 70 avec Star Wars, et qui à sa manière a largement fait revivre la Hammer à l’écran ces dernières années. C’est par exemple le cas d’un Tim Burton qui dans des films comme Sleepy Hollow ou Sweeny Tod, nous offre bien davantage qu’une vaine collection de citations de ses films gothiques préférés : il réinvestit et projette sur l’écran ses émotions cinéphiles fondatrices, le souvenir de sa découverte du Cauchemar de Dracula, du Chien des Baskerville, de La Gorgone mais aussi Bava, Corman etc. C’est une tendance dans laquelle s’inscrit également Tarantino ou Rodriguez avec Leone en ligne de mire et qui consiste à dire : « le genre est mort, il ne nous reste donc plus qu’à filmer les émotions qu’il a jadis suscité en nous ». Naturellement, si une certaine économie de cinéma est effectivement morte – celle du cinéma bis à laquelle appartenait la Hammer – le genre ne meurt jamais vraiment et des gens comme Tim Burton, Quentin Tarantino ou Edgard Wright contribuent en réalité à le réinventer de manière toute personnelle. Pour moi Sweeny Tod est un authentique chef d’œuvre qui parvient ainsi à faire revivre tout ce pan de cinéma incarné par la Hammer. En France, Christophe Gans a tenté quelque chose du même ordre avec Le Pacte des loups, à ceci près qu’il a ajouté à son introspection cinéphile une réflexion plus intellectualisante sur le rapport de la France au fantastique. En gros, en s’attaquant à un mythe français, celui de la bête du Gévaudan, il s’amuse à fantasmer ce qu’aurait pu donner l’équivalent de la Hammer sur le territoire français, si une telle maison de production avait existé ici. Au-delà de l’influence pour le seul genre fantastique, il me semble que les grands classiques du studio se sont aussi imposés de manière plus universelle. Là il faut faire un distinguo entre l’auteur Fisher et le label Hammer. Prenons quelqu’un comme Scorsese : je crois très sincèrement que sa manière de filmer le sang doit quelque chose à Fisher. Dans Les Infiltrés, j’ai été frappé par cette séquence où l’on voit revenir Nicholson d’une arrière boutique où il vient de torturer quelqu’un, les mains couvertes de sang : on croirait presque voir  le sinistre Van Helsing incarné par Cushing, les mains également salies par la mise à mort de quelques vampires… Il me semble que Scorsese emprunte ici à Fisher son esthétique sanglante métaphysique si personnelle et identifiable. De même, je n’exclus pas que son Temps de l’innocence ne doive quelque chose au travail sur les costumes et la reconstitution historique des meilleurs Fisher. D’une manière générale, la plupart des Fisher gothiques sont des chefs d’œuvres qui appartiennent aujourd’hui à la mémoire collective. C’est un cinéma qui s’est imposé et c’est par exemple dans cette perspective qu’il faut comprendre toutes les multiples citations de la Hammer dans le dernier Star Wars : Lucas ambitionne en bon disciple de Joseph Campbell de faire fusionner toutes les grandes mythologies du monde en un « mono-mythe » et tente pour cela une grande synthèse de tous les genres du cinéma et de toutes les cinématographies du monde. Lorsque dans l’épisode III vient le moment de questionner le rapport du héros à la mort, naturellement sont invoqués à travers la figure d’Anakin/Vador les mythes de Dracula (la survie blasphématoire), de Frankenstein (une créature de l’empereur), de Jekyll et Hyde (la schizophrénie du personnage) et les emprunts à Fisher pullulent comme autant d’images qui appartiennent désormais à l’imaginaire collectif : Vador pleurant face à la lave, comme jadis pleurait Léon le loup-garou sur son humanité perdu, Anakin brulé vif dans une gestuelle toute droit sorti du Cauchemar de Dracula etc… Le recours à Peter Cushing et Dave Prowse dans la première trilogie ou à Christopher Lee dans la deuxième ne doit rien au hasard dans cette perspective. Fisher a été célébré l’année dernière dans cette institution qu’est la Cinémathèque française et pour reprendre l’expression de Noël Simsolo, il est désormais « un cinéaste qui arrive tôt ou tard dans le patrimoine cinématographique des gens de moins de cinquante ans qui font des films intéressants aujourd’hui ».

Dans le genre fantastique, quel est ton sujet de prédilection ?

N.S. : Mon péché mignon de jeunesse, c’est bien évidement les vampires. Je suis toujours très curieux de voir les films qui sortent dans ce genre. Mon initiation au cinéma fut faite par le biais des vampires. Quand on s’intéresse à ça quand on est jeune, c’est une manière de découvrir à la fois la série B avec Terence Fisher, mais aussi de découvrir le cinéma lui-même avec Murnau, le côté classique avec Tod Browning, le cinéma d’auteur allemand avec Werner Herzog, la nouvelle vague européenne avec Roman Polanski… Si on prend la thématique du vampire, on pourrait presque faire une histoire du cinéma mondial à partir de cette figure. Cela nous amène à toutes les cinématographies du monde : l’Amérique du Nord, l’Espagne, le Mexique, le Japon, l’Europe centrale, la Russie… Tous les types de cinéma également, la série B, le cinéma d’auteur. Je me suis intéressé à cette figure-là, mais je ne me suis pas cantonné qu’au cinéma fantastique, je suis passionné par le cinéma dans son ensemble. J’adore Fritz Lang, Billy Wilder, Woody Allen, les frères Coen, Eastwood, Cronenberg, Lynch,  toutes sortes de cinéastes différents. Par contre, au sein du cinéma fantastique, plus ça va plus j’ai un goût pour le gore, en fait. Plus jeune, j’ai dû être marqué par certaines lectures de Télérama que mes parents achetaient. J’ai été marqué par ce réflexe critique puritain qui met d’un côté les films intelligents parce qu’ils se contentent de suggérer, et de l’autre les productions dénuées d’intérêt parce qu’elles montrent le sang à l’écran. En réalité la dichotomie ne se situe pas là. Le cinéma, ce n’est pas le réel, ce n’est qu’une image, et l’image se charge toujours de signes. Le sang à l’écran est intéressant dès lors qu’il est un signe. Le gore au cinéma a crée une esthétique. Chez Fisher le sang renvoie à la métaphysique, chez Dario Argento le gore sert la représentation de la fantasmatique du tueur, chez Romero les carnages cannibales renvoient à des questionnements politiques.... Et au-delà il y a quelque chose d’extrêmement jubilatoire, de totalement transgressif et libérateur dans le spectacle du sang qui coule à l’écran. C’est l’un des aspects extraordinairement beaux et réussis de Sweeney Todd, de Tim Burton : quel plaisir de voir les gorges tranchées et les corps tombés avec fracas contre le pavé de la cave du barbier diabolique !... [rires] On est tous régis par les figures d’Eros et Thanatos tapis au fond de notre inconscient. Le cinéma gore répond à nos pulsions de manière ludique et nous enrichis parce qu’il nous confronte à notre part d’ombre. C’est une chose qu’ont toujours détesté les moralisateurs, notamment chez la Hammer il y a cinquante ans : un cinéma qui nous révèle notre propre dualité, quelle horreur ! Au final, il n’y a rien de malsain ou de dégradant en soit dans le cinéma gore. Il ne s’agit que d’art, de représentation, d’esthétique. Ces films-là n’ont jamais incité au meurtre. C’est plutôt parce qu’il y a des meurtriers que ces films existent.

En-dehors du cinéma, tu as d’autres loisirs ? Des lectures peut-être ?

N.S. : Je lis beaucoup de livres sur le cinéma ces derniers temps. Mon autre grande passion parallèlement au cinéma est la musique. Je suis musicien depuis longtemps, je suis dans un groupe de rock n’ roll, et pour moi il y a un vrai lien entre ce qui relève de la culture rock n’ roll et celle du cinéma bis, de la série B. J’ai par exemple découvert les Stones vers la fin de l’enfance, en même temps que les films de la Hammer. Pour moi Mick Jagger, Keith Richards ou Johnny Rotten étaient des figures subversives au même titre que Dracula et Frankenstein. Des monstres sacrés qui participaient d’une même culture anglo-saxonne, parfois même typiquement anglaise, et ce sont toujours des influences aujourd’hui. Avec mon groupe, Ultrazeen – on vient de sortir un nouveau disque début juillet –  nous faisons régulièrement nos entrées de scène sur le générique du célèbre Django de Sergio Corbucci, célèbre western spaghetti. On vient d’écrire un morceau qui s’intitule Wolverine, en hommage au personnage du comics éponyme et des X-Men. Il va d’ailleurs avoir droit à son propre film en 2009. Bref, tout cela fait partie d’un tout.

As-tu d’autres projets ?

N.S. : J’aimerais bien écrire un second bouquin, j’hésite encore sur le sujet. J’aimerais bien continuer sur le cinéma fantastique des sixties, le gothique italien ou les productions de Corman… Il y a encore un vide éditorial en France à ce niveau-là. Pourquoi pas  également sortir de la série B et aller carrément vers Star Wars : il y aurait une fabuleuse étude de réception à faire sur le sujet, avec le point de vue de deux générations antagonistes sur deux trilogies produites à 20 ans d’intervalles, deux trilogies qui elles-mêmes ne cessent d’interroger la notion de point de vue chez leurs héros… J’ai en tête un gros projet la dessus. J’ai aussi de projets de radio et de fiction… We’ll see.

Quel est le prochain film fantastique que tu vas aller voir au cinéma, ou que tu vas regarder chez toi ?

N.S. : Je viens de récupérer Caltiki - le monstre immortel, co-réalisé par Riccardo Freda et Mario Bava. Je vais peut-être le regarder ce soir. Ou alors Doriana Gray, de Jess Franco, que je n’ai jamais vu. C’est un film fantastique qui tire vers le porno expérimental. Je suis dans une période Jess Franco depuis la rétrospective qui a eu lieu récemment à la Cinémathèque française. Je me suis vraiment pris d’affection pour son cinéma.

Sur le web on trouve tes interventions sous le pseudo de Kurt Menliff. Ta préférence va vers le corps ou le fouet ?

N.S. : Le corps ou le fouet dis-tu ? Mais l'un ne va pas sans l'autre !


Propos recueilli par Spooky.

(1) professeur, écrivain, orateur et anthropologue américain, célèbre pour son travail dans les domaines de la mythologie comparée et de la religion comparée et notamment pour sa théorie du monomythe. George Lucas dit s’être largement inspiré de son ouvrage célèbre Le Héros aux mille et un visages (The Hero with a Thousand Faces), paru en français sous le titre de Les Héros sont éternels pour écrire Star Wars.

(2) Réalisateur, scénariste et romancier français.


Commentaires

Magnifique interview, longue, dense, intéressante comme je les aime. De quoi revoir ses classiques et ses idées reçues (moi aussi j'aurai mis Lugosi dans l'équipe de la Hammer). J'espère qd même que Nicolas ne nous a pas tout dévoilé et qu'il en a gardé pour son bouquin ;-) Sa page MySpace est riche en image aussi.
Bravo Spooky pour cette belle interview.

commentaire n° : 1 posté par : Erwelyn (site web) le: 02/11/2008 21:52:54

J'aime le ton passionné (et passionnant) du bonhomme. D'après les retours que j'en ai eu, son livre est le plus complet à ce jour sur la firme Hammer, et un must have pour tous les amateurs de cinéma de genre. Je vais me laisser tenter par l'achat je pense.

commentaire n° : 1 posté par : Vladkergan (site web) le: 06/11/2008 17:34:57

October 31, 2008 - Friday 




Quand le fantastique vous rattrape


à Poitiers en 1978, Nicolas Stanzick se passionne très jeune pour le cinéma fantastique. Un temps étudiant en Histoire à l'Hôtel Fumé, il achève son cursus à la Sorbonne avec un épais mémoire consacré à la réception tumultueuse que réserve la France des années 60 aux longs-métrages de la société de productions Hammer Films. Hommage aux réalisations qui ont hanté sa jeunesse, cette étude fait aujourd'hui l'objet d'un livre passionnant publié aux éditions Scali: « Dans les griffes de la Hammer ».

Mars 1985, une image dans un programme télé accroche l'œil et percute l'imagination de Nicolas Stanzick alors âgé de 7 ans. Elle représente Dracula. Il patientera deux ans avant de voir le comte évoluer sur écran mais le voilà prédisposé pour le fantastique. Juin 2003, après des mois à chercher en vain un sujet sur lequel bâtir son mémoire d'Histoire, le voilà qui s'impose de lui-même : la Hammer. Fondée en 1934, cette société londonienne a produit plus de 260 films et surtout imposé un renouveau du genre fantastique à l'aube des années 60. Puisant dans l'esthétique gothique ancrée dans la période victorienne, elle réinvente alors à travers de cycles les figures mythiques telles Frankenstein, le Loup-Garou, la Momie et bien sûr ce Dracula incarné à l'écran par Christopher Lee et dont l'image intriguait tant le jeune Stanzick. Ces créatures seront pour lui autant de compagnons de veillée à la faveur des rares rediffusion dont ces films font l'objet à la télévision. Avec la Hammer pour axe d'étude, le terme de mémoire prend tout son sens pour Nicolas Stanzick. Mais au-delà de l'histoire personnelle, en précisant ses recherches sur la réception culturelle dans l'Hexagone des productions de la Hammer, il met le doigt sur une page méconnue et pourtant passionnante de la cinéphilie française, celle du fantastique.

Dès la fin des années 50, ils sont quelques uns en France à se passionner pour ce renouveau du genre à la faveur d'une affiche aperçue dans la rue ou d'une intrigante bande-annonce. « Frankenstein s'est échappé » met le feu aux poudres dès 1957 mais c'est « Le Cauchemar de Dracula » qui fera date en 1959 et inaugura une longue série de résurrection du vampire devenu séducteur. Ce film impose une esthétique sanglante, initie un réalisme fantastique par l'utilisation du Technicolor, et révèle un réalisateur : Terence Fisher. Il faudra dix ans avant que la critique dominante reconnaisse les qualités d'un cinéma qu'elle juge a priori infantile. C'est cette réception affective, intellectuelle et contrastée que Nicolas Stanzick s'emploie à retracer avec passion, et dès le début de ses recherches,  il a l'intuition de tenir la matière d'un futur livre. « Contrairement à l'Angleterre ou aux États-Unis, il n'y avait jusqu'alors pas en France d'ouvrages consacrés à la Hammer mais de grands livres portant sur le cinéma fantastique en général. Parce que des années 60 aux années 80, la question clé a été avant tout de légitimer ce genre dans son ensemble. »

En conjuguant l'histoire de la Hammer et celle de la cinéphilie fantastique française, animée par le goût du subversif et de l'étrange, Nicolas Stanzick tient une trame passionnante, reste à prouver que le rôle qu'il fait jouer à la firme anglaise dans l'éclosion d'une contre-culture pré-68 n'est pas sur-évalué. Son travail s'appuie principalement sur les films, les critiques de l'époque, et bien entendu les témoignages. Il rencontre au printemps 2004 une dizaine de cinéphiles, ceux-là mêmes qui ont défendu pied à pied le cinéma de la Hammer dès ses premières diffusions. Anecdotes et souvenirs de projections dans des salles aux réputations sulfureuses dépeignent la vitalité d'une époque où, à l'image de Noël Simsolo, certains étaient littéralement prêts à se battre pour défendre un film. Nicolas Stanzick le rappelle : « Le cinéma fantastique est admis aujourd’hui, il est même dominant au box-office. Ce qui n’était pas du tout le cas à l'époque. Et ça, c’est une incontestable victoire de la Hammer. Finalement, c’est elle qui impose le cinéma fantastique dans le monde. »

En 2007, soit un an avant la sortie de son ouvrage, une rétrospective Terence Fisher à la Cinémathèque Française parachève cette légitimation. Cette reconnaissance n'a pour autant pas épuisé la part de mystère qui entoure les années 60. "Quand j'ai rencontré les fondateurs de la revue Minuit-Midi Fantastique et l'ensemble des cinéphiles qui sont interviewés dans le livre, j'avais un peu l'impression d'être confronté aux héros fabuleux d'une époque mythique." Cette décennie qui marqua un tournant culturel unique inspire également sur le plan musical le jeune auteur, par ailleurs guitariste dans Ultrazeen, formation fortement inspirée par le rock britannique. Nicolas Stanzick a trouvé avec la Hammer un angle original et personnel pour ranimer cette époque qui a bien des égards le hante et dont il compte désormais parmi les nouveaux hérauts.

Alexandre Duval

October 30, 2008 - Thursday 

October 20, 2008 - Monday 



Actualité patrimoniale :

compte-rendu "Dans les griffes de la Hammer"

Ouvrage prochainement disponible à la médiathèque de la Cinémathèque française.

Honorés il y a un an à la Cinémathèque française par une rétrospective consacrée à Terence Fisher, les films de la Hammer, firme britannique qui oeuvra de la fin des années quarante aux années soixante-dix dans le cinéma de genre, notamment fantastique, ne s’étaient encore jamais vu dédier un ouvrage, en dépit de la ferveur d’un certain public. C’est chose faite avec celui de Nicolas Stanzick, jeune auteur d’une trentaine d’années, passionné par le cinéma fantastique, la contre-culture et le rock. Plutôt qu’un ouvrage de fan visant à restituer l’amour pour un certain cinéma bis, ou l’essai d’un esthéticien sur le type de gothique propre à la firme britannique, Dans les griffes de la Hammer se situe, au dire de l’auteur, au croisement de trois champs historiographiques : une histoire de la cinéphilie, une histoire plus générale du cinéma, et une histoire générale du fantastique. L’axe choisi est la réception française des films de la Hammer, axe vu comme un « outil de lecture idéal pour analyser ce qui serait la naissance d’une cinéphilie fantastique hexagonale ». Le fil chronologique organise ce volume, qui, sur vingt ans, de 1957 à 1977, suit l’histoire et les évolutions de cette réception mouvementée.

Le premier chapitre, des années 1957 à 1962, retrace l’arrivée en France des productions Hammer, incarnées notamment par le nom de Terence Fisher, et rappelle le statut problématique et dénié du cinéma fantastique à cette époque-là. La période 1957-1962 concentre les difficultés rencontrées pour imposer son intégrité artistique, en proie à des censures diverses (matérielles, avec des montages français imposés aux copies expurgées des scènes violentes, ou culturelles). L’année 1962, qui se voit consacrer un chapitre entier, marque le début de l’assise reconnue des productions Hammer, appuyées par la création de la revue Midi-Minuit fantastique. Les années suivantes (1962-1966) correspondent à l’épanouissement du genre auprès du public, épanouissement bientôt consacré par sa quasi-institutionnalisation (1966-1971) lorsque les revues de cinéma prestigieuses, telles Positif et les Cahiers du cinéma, commencent à s’y intéresser. Enfin, 1968-1977 voit le passage entre deux générations de cinéphiles, incarnées, pour l’auteur, par la création par Alain Schlockoff du premier festival annuel du cinéma fantastique en France et la parution, en 1973, du livre de Jean-Marie Sabatier devenu une référence : Les Classiques du cinéma fantastique.

Une série d’entretiens menés par l’auteur complète l’ouvrage. Visant à restituer l’itinéraire autobiographico-cinéphilique qui peut conduire un jeune spectateur vers le cinéma fantastique, ces entretiens donnent la parole aux acteurs de l’épopée française de la Hammer, de Michel Caen (l’un des fondateurs de Midi-Minuit fantastique) à Jean-François Rauger (programmateur, entre autres, des séances de cinéma bis à la Cinémathèque) en passant par Noël Simsolo (un défenseur virulent des films de Terence Fisher), et bien d’autres encore.

La rétrospective consacrée à Terence Fisher a eu lieu à la Cinémathèque française en juin et juillet 2007. Par ailleurs, la Cinémathèque organise régulièrement des projections consacrées au cinéma bis.

Axelle Ropert