A chaque fois, la même chose, toujours. Rentrer chez soi. Rattraper le retard. S'asseoir, et attendre. Dans le froid du petit studio, attendre. Na pas mettre le chauffage, jamais. Pas par économie, pour la santé. Attendre dans le froid que le sommeil et la faim assomment. Que le sommeil tue la faim, la faim qui ronge les entrailles et crie le vide, le vide que je remplis avec l'alcool, avec la fumée, qui s'évaporent et imbibent mon cerveau, engourdissent mes membres et je ne peux plus rien faire. Je suis molle, je ne pense plus à rien, je ne ressens rien. J'attend l'adrénaline, celle qui me montre que je suis là, en fait. Je bois, mais je ne mange plus. Presque plus. Je ne mange plus parce que je suis pleine, je bois pour que tout s'évapore, pour oublier. Seules les larmes qui montent parfois font prendre conscience du pathétique de la chose. Je suis brisée.
C'est à cause de la violence. La violence de ce non-amour, de cette obsession, de cette haine. C'est la violence qui m'a vidée. Vidée de substance humaine. Vidée de sentiments. Vidée de bon sens. Seulement des sensations. Je me ronge, moralement, physiquement. Je procède à un auto-cannibalisme primaire. Mes doigts usés, mes doigts rongés, doigts en sang. Doigts qui n'osent plus toucher, plus personne. Ca fait trop mal.
Mon cerveau est comprimé. Il n'y en a qu'un. Un seul que je veux. Mais mes doigts sur sa peau, mes lèvres souillées sur les siennes. Souillées par l'autre, par celui qui précède. Souillée par sa folie. Sale de lui. Je suis sentimentalement morte, mais il m'obsède. Visage poupon, air gentil, il est de ceux qui n'osent pas. Je suis de celles qui tentent. Qui refusent, mais qui tentent. Tourner la tête, au moment critique. Comme une petite fille qui a peur de la suite. Puis se coller à lui, se frotter entre ses jambes. Ses jambes. Ses jambes poilues contre mes jambes striées. Striées par mes ongles, je me griffe. Marques temporaires, reliefs du tracé de mes ongles sur ma peau fine. Marques de souillure. Je ne veux pas le souiller, je préfère attendre. Attendre que l'autre ne soit plus là, attendre qu'il soit mort. Attendre qu'il ne soit plus là pour frapper. Frapper à ma porte, frapper sur la sonnette. Frapper ce qui m'entoure, frapper ceux qui m'entourent. Rien ne l'arrête. Sauf la mort.
Alors j'attend. Que la faim soit lassée, qu'elle ne se manifeste plus. Je suis pleine de violence, ne me nourris que lorsqu'elle me paralyse, lorsqu'elle m'empêche de me battre. Avec la violence des coups que je porterais. Si j'étais autre. Si j'étais eux. La mâchoire qui se brise. La pommette qui éclate. Le sang qui gicle. Violence masculine. Les reins qui se cambrent. Les membres qui se crispent. Visage partagé entre douleur et extase. Violence typiquement masculine.