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ROMAN DE CUISINE Le blog de Polo

Polo



Last Updated: 9/1/2009

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Friday, March 07, 2008 
Après le dîner, comme bien des familles françaises, mon père, ma mère, la chienne « Belle » et moi nous installions devant la télé. Lorsque j'avais école le lendemain, je devais aller me coucher à neuf heures. C'était la loi, et ça n'était pas la peine de discuter.
Ce soir-là, il y avait un western, « La flèche brisée » (Brocken Arrow, 1950), avec James Stewart. Pour les gens de ma génération, les westerns n'étaient pas de vieux films ringards tels qu'ils apparaissent aux enfants d'aujourd'hui, mais des films d'action et de suspense très appréciés, qui mettaient en scène des aventuriers romantiques et solitaires, dans un monde merveilleux où l'on se déplaçait à cheval, et où le moindre problème se réglait à la Winchester ou à coup de poings ; autant dire le paradis.
Rien qu'à son titre, « La flèche brisée » laissait à deviner qu'il y aurait des Indiens dans l'histoire ; mon genre préféré. J'eus la faiblesse de regarder le début. Dès le générique, je sentis que j'allais adorer. Non seulement il y avait des Indiens, mais ceux-ci n'étaient pas montrés tels qu'à l'ordinaire, fourbes, cruels et débiles légers, comme aimaient à les peindre les westerns de l'époque dont certains n'avaient rien à envier au « Juif Süss » de Veit Harlan. Ici, les personnages des « peaux-rouges » étaient complexes, humains, certains bons et d'autres méchants, au même titre que les « visages pâles ». L'action se déroulait chez les Sioux, dont le chef, Cochise, acceptait d'engager un processus de paix… Mon père finissait son verre de vin, ma mère était allongée sur le canapé, et même la chienne couchée sur ses genoux semblait captivée. Moi, je ne bougeais plus, je me faisais oublier de tout mon être ; j'aurais voulu être invisible. C'est à peine si j'osais lever mes yeux sur l'horloge du salon, dont la grande aiguille atteignait lentement mais sûrement la dizaine de l'heure fatidique…
Mon Dieu, neuf heures moins une… Je suis fait comme un rat. De toutes mes forces, je prends l'air de rien. L'action devient palpitante. C'est un moment intense de confrontation entre Cochise et Tom Jeffords. Ils vont signer un pacte entre hommes, qui met en jeu la vie et la mort. Tom a auparavant sauvé la vie d'un jeune Indien, et appris le langage des Sioux pendant un an pour gagner la confiance de Cochise.
Neuf heures. Toujours rien, pas de réaction. Nous sommes tous les quatre en Arizona, nous sentons sur le visage la chaleur et la poussière. Il y a du vent dans le salon. Je commence à caresser l'espoir d'être autorisé à regarder le film, soit qu'on ait oublié ma présence (ce qui était peu probable), soit qu'une grâce me soit accordée par la voix d'un silence tacite.
Neuf heures deux. Le regard de Jeff Chandler interprétant le rôle de Cochise est tout simplement terrifiant. Il vient de se saisir d'une flèche de guerre et pour symboliser le serment que viennent d'échanger les deux héros, d'un geste calme mais chargé d'orage, il la brise ! L'histoire va vraiment commencer ; changement de plan, un cavalier au galop dans la plaine, les grands espaces, une musique épique … Ce fut vraisemblablement cette respiration dans le schéma narratif qui provoqua d'un seul coup l'énoncé de la phrase fatidique, dont la syntaxe était tournée de manière particulièrement cruelle :
« Pierre ? Tu ne devrais pas aller te coucher ? »
Je fis semblant de ne pas entendre. Au deuxième coup de semonce, je me levais en tentant de faire pitié, par une attitude voûtée et un regard comme celui du chat de Shrek… Je tentai quelques arguments d'une voix tremblante, puis les suppliques ; rien n'y fit. Je ne fus pas entendu. Je fus condamné à aller au lit sans la moindre alternative.
La porte qui séparait le couloir du salon de ma chambre comportait une fenêtre de verre dépoli. Selon les différentes intensités d'éclairage des images de la télévision, la lumière variait dans la pénombre, sombre sur la musique langoureuse des scènes d'amour, claire sur les scènes en extérieur, le galop des chevaux et les cris des cavaliers, ou hachée comme au stroboscope sur les coups de feu, les bagarres et les champs de bataille. La seule image que je voyais de mon lit était une reproduction du « Paul en Arlequin » de Picasso, dans un sous-verre du couloir, qui figurait un petit garçon qu'on avait grimé et forcé à se déguiser et qui, sous les lueurs dansantes des Westerns, partageait avec moi toute la tristesse des enfants qui doivent aller se coucher et qui n'ont pas sommeil. Qu'a t'on inventé de plus triste que d'aller se coucher seul, dans la vie ? Parfois, j'ai encore du mal à m'y faire…

Mes parents avaient leurs raisons. Ils m'aimaient et m'élevaient de très agréable manière. Je ne les critique pas, car comme le dit l'adage : « on ne juge pas ses parents ». Cependant lorsque Nathalie et moi devînmes à notre tour des parents, je gardais en mémoire toute l'injustice du temps passé. Jamais nous n'imposâmes à notre fils de dormir, d'éteindre la lumière, et j'ose dire qu'il avait une télévision dans sa chambre qu'il avait le droit, avec notre accord, de regarder parfois et raisonnablement. Par là-même, n'ayant jamais créé d'interdit sur le sujet, car comme le dit Saint Paul « il n'y a pas de péché sans loi », nous avions le plaisir de constater que le soir, après dîner, bien souvent Arthur baillait et nous disait tout simplement « Papa, Maman, j'ai envie d'aller me coucher».
Wednesday, March 05, 2008 
Je vis dans ma cuisine. J'y règne en maître absolu. Mes ustensiles et mes accessoires ménagers vivent séparés d'une table ronde, d'un canapé, de stands de guitares et de livres au mur par le comptoir d'un bar que mon ami Julien Bony m'a fabriqué pour me faire plaisir. Je suis un tyran domestique, je règne sur une belle collection de couteaux hérissée sur son socle, trois plans de travail bricolés, mais propres et disponibles, quelques plats à four en terre collectés au fil de voyages, un plat de cantine en acier, une sauteuse en cuivre, une petite et une grande marmites aux fonds épais, une cocotte en fonte, un grill en fonte, un wok antiadhésif, deux poêles dignes de ce nom, des plats, des culs-de-poules, un saladier marocain, une cuisinière à gaz…
Paisiblement intégrés parmi ces acteurs actifs de la cuisine quotidienne, dorment deux pièces de musée, deux ustensiles à la retraite, qui rendent toutefois de petits services et font volontiers la conversation ; c'est un vieux couple.

Lui est couteau, relégué au découpage des quatre-quarts, des génoises, des tartes et des pâtés aux pommes de terre. Il fut autrefois agent d'extérieur chez mon grand-père. Il attendait, sur un billot de bois du hangar, qu'on ait besoin de lui. Pas un jour ne passait qu'il ne soit sollicité maintes fois ; il plantait les boutures, tranchait de la ficelle, piquait la terre, y creusait des sillons sans se plaindre. Des modèles de la ville, plus délicats, auraient exigé qu'au moins on les aiguise, qu'on les passe de temps en temps au dégrippant. Lui se contentait d'un coup de torchon. Rustique, de facture solide, il abattait le travail de quatre. Parfois, à ses heures perdues, il jouait avec moi et me servait de coutelas d'ivoire. Je le dérobais à la tribu du Lac, égorgeais des « deux dents » de sa lame acérée comme les griffes d'un aigle, moi, fils des âges farouches… Mais son travail de prédilection était de trancher les patates des poules. Au fond du jardin, sur un feu de mauvaise herbe et de fumier, mon grand-père faisait bouillir un seau de pommes de terres, l'ivraie de la récolte. Abîmées, talées, gangrenées d'yeux noirs incrustés dans leur chair comme des furoncles, elles servaient de pâtée aux bêtes. C'était moi qui, de la pointe de mon ami, avais le privilège de les tripoter, de les remuer, de les couper en morceaux tout au long de la cuisson. Croyez-moi ou non, ces patates avaient un goût d'une simplicité si bouleversante, une saveur si profonde que je m'en gavais tout l'après-midi. C'étaient des pommes de terre.

Elle, c'est une casserole, préposée aux oeufs à la coque. De toutes celles de mon enfance, elle n'était pas des plus impressionnantes. Pas de ces barriques qui mijotent le choux farci, ni des vieilles pimbêches qui font les sauces. C'était la cadette d'une famille nombreuse, toutes au service de ma grand-mère depuis la nuit des temps. Issue d'une série en aluminium, aux formes cabossées, aux culs noircis, elle était de dimension modeste. On lui faisait réchauffer les restes, bouillir de l'eau. Mais elle pouvait aussi certains soirs, à sa grande fierté, cuire une soupe mitonnée au lait et au pain que mon grand-père, au roulement de tambour du générique de fin des « Chiffres et des lettres », après s'être levé pesamment du fauteuil du salon, découvrait fumante à sa place, sur le haut bout de la table de la cuisine.

Mon grand-père mourut le premier. Le couteau resta longtemps dans l'obscurité du hangar déserté. Son manche se fissura. Sa lame rouilla.
Quelques années plus tard, ma grand-mère partit à son tour. Pour les objets, il y eut changement de maître, rénovations, et par la force des choses, licenciements. Ne croyez pas que les gens de la campagne soient attachés aux vieilleries, qui ne leur rappellent pas que de bons souvenirs. Ils aiment le neuf, le fonctionnel. Et si ça n'est pas le cas, ce ne sont pas vraiment des gens de la campagne.
Ce fut « Autant en emporte le vent »… Comme Scarlett découvrant les ruines de Tarra dévastée par la Guerre de Sécession, j'errais parmi les fantômes. Je sauvai la casserole d'un lot pour la décharge, et m'en fus discrètement délivrer mon vieil ami le couteau. De retour à Paris, je fis tremper sa lame dans du produit, réparai son manche avec un serre-joint et le frictionnai à l'huile de lin. Sa compagne fut récurée, désincrustée, polie à l'Ajax. Ils sont aujourd'hui en pleine forme et coulent des jours heureux. Ils veillent sur moi. Je dirais même plus encore : ils sont l'âme de ma cuisine.

Petit Français

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Tuesday, February 26, 2008 
Maëva m'avait fait entrer par la petite porte, suivant un long couloir métallique qui faisait accéder à sa loge. Elle m'y cachait souvent lors des représentations. C'était comme un voyage en train de deux heures, prisonnier du temps sacré de l'exécution de la pièce de théâtre, où il faisait bon lire et rêver pendant les actes où elle intervenait.
Comme à chaque fois, avant le spectacle, alors que les hauts parleurs des couloirs grondaient des ultimes préparatifs et du brouhaha des spectateurs, je contemplais son visage dans le reflet du grand miroir entouré d'ampoules. Dans cette lumière à la fois claire et mystérieuse, elle se maquillait. Devant elle, sur la tablette, Gorgio Armani avait déployé toute la gamme noir anthracite des cosmétiques qu'il convenait d'employer pour souligner la beauté naturelle d'une blonde indéfinissable. À petites touches, elle chassait de son visage chaque trace d'enfance, devenait femme dans la glace. Elle faisait briller ses yeux en ciel d'orage, soulignant leurs récifs d'un blush d'algues noires. Sa bouche devenait corail mouillé, sourire de mère, antre du paradis.
« Attention, on commence dans cinq minutes ! » C'était le signal. Elle se levait dans un nuage de parfum « Bois Farine », me mimait à la hâte un baiser savoureux, et disparaissait par l'escalier en colimaçon qui menait sur scène. Par les hauts parleurs, j'écoutais le silence à l'extinction des feux, puis les douze coups de bâtons, avant que ne montent dans le calme de la loge les premières notes de violoncelle jouées par ma chérie. Venait alors la première réplique de Léa Drucker : « Il a dit quoi ? », à laquelle répondait celle d'Isabelle Carré : « Il a dit un jour, deux jours, trois jours, une semaine… ».
Le texte d'Emmanuelle Marie, « Blanc », était un dialogue entre deux soeurs aux caractères opposés, se retrouvant dans la maison de famille, face à l'agonie de leur mère et à l'absence de leur père. Pour servir ce sujet délicat et pas forcément des plus légers, Zabou Breitman avait inventé une mise en scène jubilatoire, pleine de poésie visuelle et d'arrêts au tour de manivelle, dans un décor surnaturel et envoûtant. L'aspect musical était particulièrement important. Maëva et son violoncelle y tenaient le rôle d'une virgule, d'un point de suspension. Elle figurait à la fois l'insouciance et l'éternité. Peu m'importait de l'entendre sans la voir. J'imaginais parfaitement son abandon, sa grâce, ses boucles qui s'accrochent aux clés de l'instrument, son archet comme une plume au vent. On l'entendait tout entière dans sa musique, elle était nue, et chacune de ses notes avait le poids d'un siècle d'innocence.
Ce jour-là, dès la fin de sa première intervention, encore humide des feux de la rampe, elle s'en revint en loge pour se jeter sur le Récamier et se rouler sur moi comme un bébé singe. Puis elle se mit à gambader dans la pièce, en déclarant qu'il y avait une surprise. Elle installa sur une table deux assiettes, des couverts et des verres à pied, fit une jolie lumière, puis tira d'un grand sac de papier deux ballotins de saumon et pointes d'asperges vertes de chez un traiteur renommé, un plateau assorti du restaurant « Sushi-Planête » et une demi-bouteille de Chablis, qu'elle installa sur une table improvisée, en une géométrie savante.
Dans le ventre du Théâtre de la Madeleine, le temps de la pièce, nous soupâmes comme des amants de Proust, dans le cristal cossu et le velours fané. Les actes du repas furent ponctués des coupures durant lesquelles elle était sur scène. Entre les mises en bouche et les mignardises, après avoir tenté pour la énième fois d'atteindre la troisième page des « Bienveillantes » de Jonathan Littell, je laissais aller mon regard et mes pensées sur les pétales des roses thé, sur les billets épinglés sur le mur. J'y lisais le journal sous-jacent d'une princesse Celtique, d'une jeune Parisienne, et surtout celui d'une femme dont j'étais amoureux. De son sac « Stella Cadente » en cuir rose abandonné sur un guéridon, s'échappait un fouillis de choses de filles, de boîtes de collants DIM, de trousses de maquillage et de toilette, de centimes d'Euros et de tickets de métro usagés, ainsi que des agglomérats de partitions de Dutilleux, des suites de Bach, des études de Popper. Dans un coin de la loge, l'étui de son violoncelle montait sévèrement la garde en l'absence de sa jeune maîtresse. Nous entretenions tous deux des rapports polis, mais distants…

Elle revint par trois fois, passant de la fiction à la réalité avec une adorable désinvolture.On dégusta les sushi avec des baguettes, organisant dans les coupelles de carton rigide des chemins de Soy-Sauce, de gingembre et de Wasabi. On buvait le vin à petite gorgée, on fumait des clopes. À chaque acte, elle faisait durer le plaisir. Elle avait prévu pour le dessert un long baiser au goût de Chardonnay et de tabac blond, après les rappels et les bravos. Après quoi il ne nous resta plus qu'à faire disparaître les traces de notre souper clandestin dans une poubelle du couloir, avant de rejoindre l'effervescence des loges, des visiteurs admiratifs venus saluer les comédiennes, des coupes de Champagne et des bouquets de fleurs ; nous nous y fondîmes quelques minutes comme des castors au creux d'une rivière, avant de filer par l'entrée des artistes pour retrouver nos vélos étroitement attachés l'un à l'autre au pied d'un panneau de stationnement de la rue de Surène, au grand amusement des derniers chasseurs d'autographes. Avez-vous déjà chevauché les lumières de Paris, passé la Madeleine et survolé la place de l'Opéra dans le sillage de la plus belle fille du monde, dont les boucles flottaient sur ses épaules comme les ailes de l'Ange des loges ?
Sunday, February 24, 2008 
Avec Menu, en classe de première, on devait faire un exposé. Le propos était libre, mais il fallait qu'il fût développé dans la langue de Shakespeare. Par goût de la provocation et pure désinvolture, nous choisîmes pour sujet « Lemmy Kilmister », le bassiste chanteur du groupe Motörhead, que nous idolâtrions. C'était une sorte de grand escogriffe entre le Hooligan et le biker, tout de cuir vêtu, portant des clous, des patches, des badges, des cheveux longs, des tatouages, des piercings, des bottes mexicaines (voir « Le cas Carlos), une Croix-de-Fer et une casquette de nazi. Le mariage d'une grosse moustache à favoris et d'une énorme verrue sur la tempe lui conférait une sacrée belle gueule de porte-flingue. Nous étions à l'age où l'on aime encore le cirque, et nous étions friands de ces mises en scènes infantiles et grotesques des groupes de Hard Rock et de Heavy Métal, tombés sous le charme de ces vieux ados mêlant une imagerie morbide à des attitudes rebelles de carte postale, sans réelle cause, le but étant surtout que les kids secouent la tête. Mais la musique de Motörhead n'entrait pas dans le moule. Réellement originale, son énergie avait beaucoup emprunté au punk rock, tant dans le son que dans la forme des morceaux aux structures courtes, aux tempi rapides et sans trop de virtuosité démonstrative dans les soli. C'était rare pour un groupe de Hard de cette époque. Du coup, des Judas Priest, des Saxons et autres Iron Maiden ne nous paraissaient plus distiller que des berceuses pour nourrissons, face à la violence inouïe et au lyrisme rugueux du combo de notre cher Lemmy. Oui, Motörhead, c'était du rock.

L'exposé fut préparé et répété dans la chambre de Menu. Le texte était chiadé. C'était à qui dégotterait le vocabulaire le plus trivial, et les expressions d'argot cockney les plus ordurières pour présenter le personnage et notre vision fantasque de son mode de vie. Les champs lexicaux se rapportant à la drogue, l'alcoolisme invétéré, la bagarre et la saleté furent explorés avec grand sérieux. Mais surtout, nous avions imaginé une mise en scène spectaculaire, avec des coups de théâtre et des effets de manche grand-guignolesques, morts de rire à l'avance.

La prof d'anglais était une femme d'un certain âge, grande et maigre, au look catho de gauche ; on aurait dit qu'elle revenait perpétuellement d'une randonnée en Auvergne. Elle s'appelait Madame Isquierdo, un nom pas très raccord avec la matière qu'elle enseignait. Plutôt gentille, bien qu'ayant de l'autorité, elle savait parfois nous sembler un peu folle. Nous l'aimions bien. Elle avait apporté, à notre demande, un tourne disque pour les besoins de l'exposé, que nous ouvrîmes par l'écoute du titre « Ace of spades », issu de l'album « Live til the Hammersmith » qui nous semblait une belle entrée en matière. Au volume maximum de l'engin, les hurlements du public, les riffs dégueulant de distorsion et les vociférations de Lemmy résonnèrent ainsi pour la première fois dans les couloirs du très traditionnel lycée La-Bruyère. Nous avions affiché au tableau l'emblème du groupe : une sorte de tête de tigre mort en acier, au crâne hérissé de clous, dont la mâchoire était traversée par une double corne de vache qui remontait sur les côtés, surmontant une chaîne à gros maillons que la créature portait en sautoir. À la fin du morceau, nous commençâmes notre laïus.
Nous nous étions réparti très précisément les différents chapitres, entre lesquels nous faisions écouter nos titres favoris, comme des interludes. À chaque fois, nous exécutions une performance surprise. Ainsi, après avoir narré la jeunesse de Lemmy Kilmister, ancien roadie de Jimi Hendrix, et insisté sur ses aspects les plus triviaux, nous prétendîmes avoir retrouvé son blue-jean, que Menu sortit d'un sac en plastique au son de la chanson « Overkill ». Nous avions rempli le fameux jean de farine, d'oeufs pourris, d'huile et de toutes les horreurs que nous avions trouvés dans sa cuisine. Menu le secoua dans toute la classe, sous les huées des enfants prodiges.
Nous évoquâmes ensuite les subtilités du jeu de batterie de Philty Animal Taylor, une sorte de chinois barbu à tête de fouine aux cheveux hérissés comme un porc-épic, avant de nous lancer dans une analyse guitaristique des rifs de Fast Eddy Felson. À ce moment, je pris une carcasse de guitare que nous avions trouvée dans les poubelles et relooké pour l'occasion puis, sur l'intro de « Motörhead », le titre éponyme, j'éclatai l'instrument, le fracassai sur le bureau de Madame Isquierdo en hurlant comme si j'eus été possédé du démon. Cela fit son petit effet…
Enfin le paroxysme fut atteint : je ne me rappelle plus la manière dont nous avions amené la chose. Toujours est-il qu'à l'écoute de l'envoûtant « Capricorn », Menu exhiba une planche de bois sur laquelle était cloué un énorme crapaud en caoutchouc que nous avions fourré au ketchup. Ivre d'insolence, il tira du sac une masse d'armes du moyen âge, empruntée à sa mère qui l'utilisait comme objet de décoration, constitué de trois boules d'acier à pointes au bout de trois chaînes serties dans un manche de bois massif. Elle devait bien peser quatre kilos, il eut même du mal à la soulever. Le choc de l'arme provoqua des étincelles d'acier, un bruit effrayant et projeta des embruns de bois, de sauce et de plastique déchiqueté à travers toute la classe. Les filles du premier rang s'étaient levées en hurlant de terreur, criant aux fous, nous traitant de tous les noms à notre plus grande joie, pour se réfugier au fond de la salle. J'osais un regard vers la prof : ouf ! Elle riait.
Elle devait avoir de l'humour, cette dame, ou bien avait-elle goûté à son insu au charme des Motörhead ? En tout cas elle fut rock'n'roll à sa manière en nous attribuant une excellente note, au grand dam de certaines têtes bien pensantes. Après tout, n'avions-nous pas travaillé le plus sérieusement du monde ? Et qui sait si, l'espace d'un instant, sous sa petite moquette grisonnante, derrière ses petites lunettes ovales, la malicieuse Madame Izquierdo n'a pas goûté l'idée de brancher une Stratocaster dans un gros ampli Marshall, de monter le volume à fond et de partir enfin sur la piste aux étoiles ?
Friday, February 22, 2008 
Avez-vous déjà eu dans votre vie la chance de tomber sur un bon prof ?
C'est un prof que l'on peut comparer à un acteur de cinéma qu'on aime bien. On a hâte d'aller au cours. On a consciencieusement fait son travail, tant on ne voudrait pas lui faire de peine. Il entre en scène, en professionnel chevronné, conscient de ses effets, ravi de retrouver son public. Il nous fait rire, réfléchir, rêver. Il nous emporte avec lui parce qu'il a vraiment quelque chose à nous transmettre.
Mes bons profs me nourrissaient. Non le ventre, mais l'esprit, et je me levais tôt avec joie pour goûter la cuisine savoureuse de certains cordons bleus ; Madame Ruellan, ma prof d'histoire de sixième, sut si bien nous évoquer la Grèce antique que nous passâmes la récréation suivante à jouer aux Athéniens contre les Spartiates. Madame Garnier, en cinquième et quatrième, avait constitué une chorale de flûtes à bec, avec un groupe de volontaires dont j'avais eu la clairvoyance de faire partie ; nous jouions l'Arlésienne de Bizet, avec les mouvements de l'orchestre, les flûtes basses, les altos, les picolos… C'est à elle que je dois d'avoir découvert la sensation de jouer de la musique. Je revois Madame Raymond, délicieuse prof de français de troisième au collège d'Elancourt. Elle, c'était par la sensualité de sa voix et de ses attitudes qu'elle nous faisait décoller. C'était une très belle femme d'une presque quarantaine, une plante blonde un peu « hippie chic », longue et sensuelle. Son sourire était troublant et elle le savait. Je me souviens d'un jour où l'on parlait en classe d'Ulysse et Calypso ; j'étais intervenu, j'exposais mon analyse lorsque je me rendis compte que je ne pouvais plus parler, tant il montait entre elle et moi un sentiment équivoque. Dans les yeux de Nathalie Raymond, sur une petite île de la Méditerranée oubliée des hommes et du temps, Ulysse et Calypso découvraient le secret de la baise éternelle. Madame Raymond nous avait emmenés à Rome. C'est elle que je voyais au plafond de la Sixtine ; depuis, j'aime toujours la peinture.
Mais si aujourd'hui je déroule le fil de ce roman de cuisine avec tant de plaisir, je le dois à Monsieur Guyot, qui m'enseigna le Français de la première à la terminale au lycée La Bruyère de Versailles. Cet homme était un génie de la transmission d'une passion, un peu comme si vous aviez eu Jean-François Zygel pour prof de musique. Il aimait la littérature et suivait le programme, mais était d'une inventivité sans bornes. Je relis souvent Flaubert à sa santé. Il nous fit adorer Madame Bovary. Il nous montra la même histoire sous forme de roman photo, dans un exemplaire de « Modes et travaux » photocopié, nous obligea à lire un Guy Des Cars, pour comparer et reconnaître la littérature à l'eau de rose. Il entrait dans le gras du style, nous donnait des outils d'analyse, sollicitait sans cesse notre esprit critique. Il savait s'enflammer et même, lors de certaines séances, nous faire rire aux larmes. Jean-Christophe Menu et moi languissions d'aller « voir Guyot », comme on serait allé au spectacle. C'était le seul cours que nous daignions écouter, nous, l'inséparable tandem du Lycée La Bruyère, qui nous croisions depuis le CM2 à l'école des condamines.

C'est à cette époque baignée par les lumières de Monsieur Guyot que nous eûmes ce prof de sciences naturelles, Monsieur Rapin. Lui n'était pas à proprement parler un bon prof. Débordé, chahuté, il semblait si dépassé par les événements qu'il avait adopté une attitude de résignation. Il faisait son cours dans l'ignorance absolue du tapage ambiant, absent de la réalité, peut-être uniquement perçu d'une ou deux « tronches » du premier rang. Il ne faisait même plus l'appel et la plupart des élèves passaient l'heure au café d'en face. Menu et moi fréquentions tout de même la salle de classe, car on pouvait y dessiner tranquillement les planches de notre fanzine « le Lynx à Tifs ». Avec Rapin, on était tranquille.
Cette fois-ci, nous l'avions pris pour modèle, et exécuté son portrait sur une feuille de cahier. Notre dessin au stylo bic était assez précis, et son visage très ressemblant, bien que fort caricaturé. Il était représenté nu, en érection, dans une position à la fois lubrique et grotesque. Intrigué par nos rires d'imbéciles, (vous auriez ri aussi devant ce dessin), il s'interrompit soudain en nous fixant du regard, puis fondit sur nous en un éclair et s'empara du croquis. Nous en restâmes comme deux ronds de flan. Oh, Rapin ne nous faisait pas peur, mais nous imaginions déjà l'oeuvre posée sur le bureau de Madame Dejean et croyez-moi, dans ce contexte, c'était moins drôle. Rapin avait chaussé ses lunettes, psalmodiant d'une voix étrange « Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que c'est ? ». Contre toute attente, son visage s'illumina d'un vrai sourire. Nous découvrîmes qu'il avait les yeux bleus. Il les posa sur nous, ému. « Ha ! Je ne savais pas que vous dessiniez… C'est formidable ! Mais dites-moi, vous êtes vraiment doués. Ha ha ! J'adore ce dessin. C'est bien moi, n'est-ce pas ? » Il nous le rendit sans plus de commentaires et s'en retourna à ses tristes fonctions d'orateur solitaire. Nous comprîmes alors que Monsieur Rapin n'était pas de ce monde, et lui accordâmes par la suite les marques d'un respect tacite, mais définitif.
Après le bac, Menu et moi nous inscrivîmes en DEUG de Lettres et arts plastiques à l'université Saint Charles Paris I. C'était un soir après les cours, nous étions allé visiter la FIAC qui venait d'ouvrir ses portes. Nous errions d'à-plats en volumes à travers ce gigantesque étalage d'art contemporain, parfois séduits, souvent déconcertés. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque au détour d'une allée, nous tombâmes sur un stand qui exposait les oeuvres d'un certain… Maurice Rapin. À l'intérieur, en élégant costume de velours sombre, notre prof buvait le champagne en compagnie d'une grande blonde qui semblait pendue à ses lèvres et l'écoutait avec admiration. Il nous reconnut et nous accueillit à bras ouverts, nous offrit une coupe, visiblement ravi de nous revoir. On discuta un bon moment. Maurice Rapin était un artiste peintre issu du mouvement surréaliste. Il avait fréquenté André Breton, René Magritte, Louis Aragon, puis avait fondé avec sa femme Mirabelle Dors un mouvement nommé Figuration Critique. Nous étions aussi impressionnés que fiers de lui. Avant de se quitter, il nous offrit à chacun un petit livre qu'il vendait sur son stand. Il est toujours sur les rayons de ma bibliothèque, et je le ressors de temps en temps. Sur la couverture de l'ouvrage est un joli portrait à l'encre de chine, dessiné par Mirabelle Dors, qui fut visiblement l'amour de sa vie. Notre prof de science naturelle y est représenté endormi, les yeux fermés. Il est jeune, il doit avoir trente ans ou moins. Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour sentir monter du croquis sa douceur, son abandon, sa fragilité. Le titre aussi me laisse rêveur, et puisqu'on parle de prof, comprenez qu'il sonne pour moi comme une éternelle leçon que je vous invite à méditer : « Qui est donc Maurice Rapin ? »
Saturday, February 16, 2008 
C'était la grande pédalade. David et moi avions décidé de joindre Notre-Dame de Paris à l'Atlantique, à vélo. Prophètes à notre manière, nous trouvâmes quelques disciples qui rejoignirent rapidement le pèlerinage : Romain et Maëva à Saint-Rémy-Lès-Chevreuse, Marielle à Chartre. À vélo, comme sur des chevaux au soleil de Juillet, nous traversions les bleds à coup de sonnette, criant Yiiihaa tels des cow-boys. Nous buvions l'eau des routes, à travers la paille des moissons, sous l'océan du ciel, dégustant chaque kilomètre comme un millésime de liberté.

C'était une journée particulièrement agréable. Nous avions suivi la Loire qui scintillait au soleil comme une rivière chinoise. L'or des bancs de sable, la nonchalance des barques, l'éternité des vieilles pierres couvertes de rosiers, tout ça nous avait donné faim. Nous évoquâmes l'idée de se « faire un bon petit resto » à l'étape du soir. Romain, immédiatement séduit, nous déclara d'une manière qui n'appelait pas de refus qu'il nous invitait dans le premier restaurant étoilé de la région et si possible le meilleur. Nous le trouvâmes sur Internet, par personne interposée grâce à nos téléphones mobiles. Notre festin aurait lieu le soir même à Chinon, au « Relais Gourmand », une étoile et trois couverts au Michelin. Romain nous promit un festin ; nous savions qu'il n'était pas du style à plaisanter sur ce genre de sujet.

Au camping municipal de Chinon, situé sur une île au milieu de la Vienne, nous faisons de notre mieux pour nous rendre un peu présentables. Nous rassemblons nos effets les plus chics, c'est-à-dire les moins froissés au fond du sac. Je prête une chemise à David qui passe un pull à Romain. Je porte une chemise de lin noir, (le lin se porte froissé), et des mocassins Paraboot à la fois chics et sport que j'avais glissé dans ma sacoche, prévoyant le coup. Enfin, les filles sortent des sanitaires, maquillées et apprêtées comme des reines. Marielle, en rouge et noir, cheveux rouges, semble une princesse Borgia. Ondulante, elle promène sur les tours de Chinon son regard brossé par un maître Vénitien. Maëva a mis l'une de ses deux robes. Pas la rouge, dont elle ôte à vélo la partie supérieure, la roulant jusqu'à la taille, pédalant en « haut » de maillot de bain. Elle a la verte. C'est une sorte de mini blouse Tyrolienne à fleurettes ton sur ton, mais simple comme une esquisse, à petites bretelles. Maëva. Ses joues ont pris la teinte dégradée des très beaux abricots que l'on trouve aux étals des fruitiers de la rue Montorgueil. Elle a mis l'océan bleu-vert dans ses yeux, deux gouttes d'argent à ses oreilles. Elle s'est trouvé une espèce de gilet qu'elle a jeté sur ses épaules, qui en quelques secondes prend l'allure d'un Zadig et Voltaire. Sur le pont qui enjambe la Vienne, elle lâche ses cheveux, qui, caméléons, épousent immédiatement les lueurs du couchant sur le presque fleuve. Elle sautille de joie, légère comme la fée Clochette, dans ses tongues de trois sous ornés d'une marguerite. Elle savoure déjà les délices du Relais Gourmand, en statuette vivante de la gourmandise.

Devant la porte, intimidés par la concrétisation du rêve, nous nous terrons derrière Romain qui, habitué aux endroits prestigieux, nous conseille de prendre l'air blasé. L'air blasé, donc, nous découvrons une allée touffue qui mène au restaurant. On entre par l'arrière des cuisines, reçus par le chef. Sur un grand piano, de petites cocottes en cuivre laissent deviner des secrets au fumet divin. Nous suivons un tapis qui chemine entre une suite de pièces cossues, chargés de tissus à motifs et d'objets de décoration. Nous mangerons dans une salle décorée de tapisseries, de tableaux de genre et de tissus à choux fleurs. Sur la table où l'on nous installe, ruisselante de verres, de couverts et de vaisselle blanche, trône un paon en argent sur la tête duquel on a piqué des fleurs qui ont l'air fausses, mais qui sont vraies.

La patronne nous jauge un peu du regard en prenant la commande, comme pour s'assurer que nous ne nous sommes pas trompés d'endroit. Aux tables voisines, quelques bobos quinquagénaires. Un cadre supérieur a invité sa secrétaire. Nous sommes entourés d'un savant mélange de looks allant de l'UMP au MODEM. Je dois dire qu'à ce moment nous restâmes un temps silencieux, impressionnés par cette droite et son ennui à l'étouffée, ses valses de Strauss à deux DB et ses chuchotements dans les cliquetis des fourchettes, après une semaine de vélo. Mais nous découvrons la carte avec de grands yeux. Les noms des plats laissent rêveurs. Romain nous prévient : on prend à la carte, chacun, entrée, poisson, viande, fromage et dessert. Il laisse au sommelier le choix du meilleur vin, pour chaque plat, sans autres précisions que la recherche de l'accord parfait. Ce sommelier, sorte de Dracula voûté et pâle comme la mort, nous propose une belle sélection. Ce sera Blanc, blanc, rouge et rouge.

Les entrées sont un foie gras poêlé aux petites choses pour les filles, une salade d'écrevisses grillées aux épices pour David et moi, un feuilleté d'escargots pour Romain. On nous sert un Chinon blanc, nous trinquons. Là, notre capital dignité en prend un coup. Les verres sont si fins et si amples qu'ils résonnent dans le restaurant, faisant se retourner toute la salle. Pour l'air blasé, on repassera…
Dès la première gorgée, nous sommes transportés par des arômes de miel, d'ambre et de soleil. Le goût naît dans la bouche, y vit et meurt doucement, contre une bouchée de foie gras ou de langoustine. Nous sommes au paradis. Marielle ferme les yeux, déguste comme si elle priait, Maëva les écarquille, papillonne, soupire de plaisir. Romain pique dans les assiettes, roule des yeux ronds comme des billes, fait voyager des fourchetées à travers toute la table. David laisse son vin prendre la température, découpant la chair blanche avec une précision de pharmacien.

Les poissons seront un Sandre au beurre blanc pour Maëva et moi, des ravioles de brochet à la vanille pour Marielle et Romain, et des pétales de lotte pour David. Un Vouvray sec viendra nous tenir compagnie. Plus complexe, son miel était métallique, avec de l'agrume et du limon de Loire, jusque dans sa couleur. C'était à damner un saint.
Les plats suivent. C'est un pigeonneau rôti sur peau pour David. Maëva et moi aurons du mignon de veau aux morilles. Pour Romain et Marielle, ce seront des aiguillettes de canard au miel. Le Bourgueil rouge a le goût du fleuve, transcendé par le frais de la cave, le courant sous le pont, le sang des bêtes, l'odeur de la terre et des feux de fumier que nous respirons à vélo le long des routes.
Un immense plateau de fromages orchestrés accompagne un Saint Julien. Est-ce vraiment la peine de développer ? Puis arrivent les desserts. Je brise la croûte d'un mille-feuille d'un petit coup de cuiller pour découvrir une crème de verveine. On nous sert le café sur une grande assiette ornée d'une phrase de Balzac dont le sens m'échappe, assortie d'un plateau de chocolats fins.
Au fur et à mesure du repas, nous nous sommes détendus. Dès le poisson, on plaisante le serveur qui possède, selon David, « de belles mains ». Maëva demandera au sommelier vampire de lui donner un cours de service. Sous ses conseils, serviette blanche sur le bras, elle saisira gracieusement la bouteille par la face opposée à l'étiquette, servira sans toucher le verre et fera malicieusement pivoter le goulot sur la dernière goutte. Attirée par les éclats de rire, la patronne vient discuter. On lui trouve de plus en plus un air sado-masochiste. On lui explique qu'on dort au camping, qu'on est à vélo. Elle trouve ça « sympa ».

Romain s'est discrètement éclipsé afin de régler la note, puis nous sommes sortis, ivres de ce bien-être qui suit les délices, le pas léger, respirant l'air nocturne. Il faisait chaud. Nous regagnâmes le camping, pour nous allonger, épars, sur nos duvets, à la belle, dans l'herbe pailleuse. On comptait s'endormir comme ça. Mais l'Ange est venu, déposant sur mon coeur et le sien ses grandes ailes de velours, et il versa à jamais sur nous deux la lumière de la lune, et toute l'encre noire de l'amour, et toutes les étoiles de la nuit.






LA GRANDE PEDALADE, un film de David Courtin, avec Maëva Le Berre, Mary L, Romain Colucci, Polo et David Courtin.
Thursday, February 14, 2008 
Mardi douze février deux mille huit.

Dix-sept heures.

Je m'y prends tard, je sais, mais nous mangerons à l'Espagnole. Je suis allé chercher la bête dans une boucherie de droite de la rue Oberkampf, les viandes y sont rouge sombre, les volailles somptueuses, ils ont même du gras-double et de la tête de veau. Et puis j'adore acheter une langue-de-boeuf. Avez-vous déjà prononcé ces mots : « Bonjour monsieur, je voudrais CETTE langue-de-boeuf, s'il vous plait ». Elle est énorme, lourde de sa viande grise et perlée, avec une peau rugueuse comme un morceau de dinosaure. Que c'est beau. C'est comme notre langue à nous, mais plus grosse. C'est bizarre. Ça me fascine. Il l'enveloppe dans du papier bleu, délicieusement obséquieux comme savent l'être les bouchers. Il me chante « Bien sûr, Monsieur, (mi, mi à l'octave, ré, ré), « Très bonne soirée, cher Monsieur », (sol, sol, sol, do, ré, ré, ré).

Dix-sept heure dix.

J'ai mis à tremper la langue dans une jatte d'eau glacée et de vinaigre blanc pour un quart d'heure. Je n'ai pu m'empêcher de lire les commentaires sur mon blog, ça m'a retardé. Et puis j'ai passé des coups de fil. À Mara, costumière. Elle habite à deux rues et adore la langue-de-boeuf, sa mère en faisait. À Claire, artiste musicienne, qui habite à deux rues et qui ignore si elle aime ça. C'est un bon début, elle n'est pas contre, elle a envie d'aimer. Elle prétend qu'un jour, je lui aurais déclaré « je vais te faire aimer la langue-de-boeuf ». À Guillaume Dumora. Libraire. Sa librairie le « Monte en l'air » est en bas de chez moi. Il idolâtre la langue-de-boeuf et tous les abats imaginables. C'est un gourmet. À Aude, documentaliste iconographe, ma voisine du dessus, qui se trouve être la chérie de Dumora. Je ne l'ai pas eu en direct, Dumora avoue ne pas être sûr qu'elle aime ça mais « elle s'y fera », je cite. Je suis d'accord avec lui.
Tous acceptent l'invitation avec joie.

Dix-sept heure vingt-cinq.

Je mets la langue dans une grande cocotte d'eau bouillante salée avec deux bouillons cube de boeuf. J'épluche trois gros navets jaunes qui me restent, ainsi que deux carottes nouvelles. Ce faisant, j'écoute un podcast de France Inter ; Jack Lang à l'émission Le Franc Parler. Merveilleux titre, dont l'ironie est aujourd'hui particulièrement soulignée. Je me sens soudain désemparé, d'entendre ce ministre de la culture que j'adorais sous Mitterrand, qui s'était pointé au premier Conseil d'état en cravate rose, parler comme une vieille anguille rompue aux jeux de la dialectique, disant tout et son contraire, en véritable bâton merdeux qu'on ne sait par quel bout attraper. Docteur es langue de bois, la mienne est de boeuf, et tu ne seras pas invité. Sais-tu encore, Jack, que ce qui casse l'enthousiasme engendre de la mélancolie ?
Dix-sept heure quarante-cinq.
J'interromps l'écriture de ce que vous êtes en train de lire pour sortir mes légumes et les laisser refroidir sur une assiette. J'ai pensé faire une salade de navet en entrée.
Tout est lancé. Je me remets au Macboock, roule un joint et relis le début de ce chapitre en avalant de grosses taffes d'herbe bio. Je ris plusieurs fois. Tout est calme, bien rangé, ça sent bon la cuisine, l'eau frémit et chuinte. Je me sens merveilleusement bien. Je continue…

Dix-huit heures.

Je pense que je vais laisser cuire la langue jusqu'à vingt heure trente. Le boucher m'avait dit deux heures et demie de cuisson, j'y rajouterai une demi-heure de mon cru. Un peu avant, je trancherai mes navets et mes carottes étuvés, que je mélangerai dans un saladier avec une vinaigrette balsamique, du persil haché et de l'échalote. Je présenterai sur assiette rectangulaire, parsemé de germes de radis et de fenouil, et ornerai le tout d'une petite rose séchée que j'achète en paquets dans une épicerie indienne de Stalingrad. Je sais que les légumes auront le goût du bouillon.
Je sais que Mara va m'apporter des pommes de terre, (je lui ai dit de prendre des rates ou des Rosevals), du concentré de tomate et du persil. Vers vingt heures, elle sera là, j'éplucherai les patates et les mettrai dans un panier vapeur. Elle aura une bouteille de Morgon qu'elle gardait pour une « grande occasion ». Claire arrivera vers vingt heure trente. Elle aura mis du temps à se doucher, à ne pas se maquiller. Elle voudra boire un coup dès son arrivée, et aura mille chose à raconter, surtout qu'il y aura Mara. Pendant ce temps, je sortirai ma langue fumante et éplucherai la peau blanchie avec un couteau, ce qui ne manquera pas de générer des hooooooo ! et des haaaaaa ! d'admiration devant la magie de cette opération. Puis je la trancherai avec mon couteau japonais, je m'en régale d'avance, et je réserverai les tranches de six millimètres d'épaisseur dans un plat, couvertes de bouillon pour ne pas qu'elles dessèchent. Là, je prendrai une cocotte en cuivre et y ferai fondre une noix de beurre dans de la farine, pour faire un roux. J'y ajouterai un verre de bouillon de langue, puis une petite boîte de concentré de tomates, encore trois verres de bouillon, un trait de vinaigre et dix cornichons en menus morceaux. C'est la sauce des routiers, des bonnes femmes, des bistrots, qui sent bon la cantine et la trêve de midi.
À ce moment, Aude et Dumora frapperont à la porte, et ce sera parti.


Mercredi treize Février deux mille huit.

Serait-ce ici que débute véritablement « mission langue de boeuf », que je relis ce matin ? J'ai corrigé quelques coquilles, débusquant et supprimant au moins deux adjectifs inutiles au passage. J'en ai rajouté un coup sur Lang, je ne me trouvais pas assez méchant.
Finalement tout s'est passé plus tard. Mara n'est arrivé que vers vingt heures quarante, en compagnie d'une copine que je ne connaissais pas, à qui elle a proposé de monter prendre un verre. Claire arrive par là dessus. Je les laisse discuter, j'ai à faire, je suis en retard. Ce sont des rattes. Je ne les épluche pas. Les Rattes, ça ne s'épluche pas. Lorsque Dumora et Aude déboulent, je n'ai toujours pas fait ma langue. La copine en a marre de bosser comme une malade quand les partenaires ne veulent même pas assurer la com. Je sors ma langue toute fumante avec un pic à viande et la pose sur la planche à découper. Dumora m'aide à l'éplucher. Claire me coupe les cornichons. Aude et Mara écoutent la copine qui hallucine que Carla Bruni ait quitté M (sic) pour se mettre avec Sarkozy. Claire et moi échangeons un regard d'une nano seconde. Je tranche la viande puis fait ma sauce. La copine s'en va.

Je glissai dans ITunes le deuxième mouvement du concerto pour clarinette, (pas le quintette mon amour, le concerto), avant d'ouvrir un pinot noir de Franche-Comté que j'avais ramené de Vesoul, avec un petit goût de bouse de vache comme j'aime bien. Aude et Dumora avaient apporté un « les Gardettes » ensoleillé, qui dévala les pentes de nos gosiers comme une rivière de sorbet au cassis. Claire ne voulut qu'une tranche de langue, pour goûter. Il y eut silence autour de la table. Elle aima, en reprit. Aude aimait aussi, en fait elle n'en avait pas mangé depuis longtemps. Tout partit. Pour ma part, je dois dire que j'étais très satisfait de la qualité du produit. Cette viande était du velours. Cependant, et Dieu sait si je n'aime pas les cuisiniers qui se dévalorisent, je dois dire que ma sauce manquait de souplesse. Mais enfin, c'était de la langue, dont les filles se disputèrent les derniers rotaillons, au fond du plat.
Tuesday, February 12, 2008 
Pierrot camouflage avait l'âme des camions ; il avait plusieurs cordes à son arc, savait câbler, monter la batterie, faire les retours, accorder les guitares, changer les cordes… Un Ampeg basse lui était une plume, il portait deux Marshall à la fois. Avec « les Satellites », nous étions très fiers de débouler dans les festivals en compagnie d'un tel Backsider ; il imposait tout de suite le respect.
Il avait le bras large comme ma cuisse, et la cuisse large comme mon ventre. Mais tout en muscle. Au sommet de son crâne rasé il portait un petit fly-top comme ceux des US Marines, et son visage n'était pas sans évoquer Robert De Niro dans Taxi Driver ; il pouvait plaire aux filles. Là-dessus, très viril, la barbe bleue et dure, l'oeil franc comme ceux des petits chiots et un sourire de héros de western.
Il portait soit un jean, soit un treillis, une paire de docs hautes à coque ou basses mais également à coque, un marcel ou un tee-shirt noir de groupe de rock, (je veux dire de rock), et un bomber camouflage. Même lorsqu'il posait son blouson, il restait camouflage avec ses bras couverts de tatouages, comme les Yakuzas. Il aurait pu être compagnon de Rambo dans un bourbier du Viêt-Nam : avec lui, on avait l'impression de vivre dans un film d'aventures… Je l'adorais.
Bien qu'il fut d'une infinie gentillesse, il ne fallait tout de même pas trop le chercher. Mais il donnait les coups de boules d'une si belle manière, proprement, sobrement, avec tant de savoir faire ; jamais méchant, toujours prévenant, en dernière extrémité, lorsqu'il fallait bien s'y mettre… Ça faisait une sorte de petit « poc », le joli bruit des cartilages pulvérisés, puis le retour au calme, le mec pissait le sang gentiment, en cinq secon..ait réglé.
C'était un excellent compagnon de voyage, toujours gai, racontant des histoires, toujours prêt à jouer aux cartes, au billard, à boire des coups, et pas du style à aller se coucher après le concert. À table, il n'était pas mal non plus, très beau coup de fourchette. Et pour ce roman de cuisine, laissez-moi vous confier trois recettes que j'ai apprises en l'observant pendant ces quelques années passées en sa compagnie.
Tout d'abord, le « Pierrot ». C'est un cocktail, qui se boit généralement en fin de soirée. Pour réaliser un Pierrot, vous devez disposer d'une cannette de bière et d'une bouteille d'alcool fort. Décapsulez votre canette et buvez-en une bonne moitié d'un seul coup. Puis remettez le tout à niveau avec le raide et buvez le entièrement de la même manière. Le « Pierrot » est à ma connaissance la seule boisson dont le volume est supérieur au récipient qui le contient, et qui par-là nécessite d'être consommé en « deux temps ».
Mais aussi le « sandwich sans pain », moins diététique que ne le laisse à penser son intitulé. Dans la station-service d'une aire d'autoroute, Pierrot préférait aux sandwiches club un tronçon d'andouille de Vire sous un emballage plastique qu'il ôtait avec gourmandise, comme on s'ouvre un Mars. Bien callé à l'arrière du tour bus, les jambes écartées, le bras derrière la nuque, il dévorait l'andouille telle quelle, comme une glace à la viande dont il avait soigneusement ôté la peau noire de la pointe de son poignard de survie.
Enfin, le « Tartare express ». Plusieurs fois, traversant des villages, nous nous arrêtions sur la place de l'église pour une pause rapide, et ramenions dans le camion qui un pain au chocolat, qui une quiche Lorraine de la boulangerie, pour grignoter en route. Pierrot, lui, se précipitait à la boucherie, pour en ressortir avec un paquet de papier blanc, cachant une demi-livre de steak haché de boucher bien rouge, bien frais, qu'il dégustait longuement avec les doigts et les yeux mi-clos. En y repensant, je crois qu'aujourd'hui je serais bien capable d'aimer ça.
Je n'ai pas eu de nouvelles de Pierrot depuis bien longtemps. On a pu me dire qu'il était avec les Bérus au Québec ou quelque chose comme ça. Ou bien est-il marié, faisant sauter des bambins sur ses genoux. C'était un tendre. En tout cas je repense à lui chaque fois que je monte dans un camion de tournée et à travers ce « roman de cuisine », je lui crie « belle route et à bientôt, Pierrot Camouflage ! ».


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Concert des Satellites au CBGB à New York. De droite à gauche : Pierrot camouflage, Jef Cahours, Arnold, Polo, Roro, Poulpe, Nico Wampas, Monsieur Miel, Sabina.
Sunday, February 10, 2008 
Il y a quelques années, mes amis les Ogres de Barback avaient organisé une fête de printemps dans une maison de la banlieue parisienne qu'occupaient alors Freddo, Sam et par là-même toute une bande de joyeux squatters. Dans le jardin rempli d'arbustes en fleurs et de carcasses de camions, de caravanes et d'orties sauvages, nous avions improvisé un « Karaoké vivant », avec guitares, accordéon et toute la gamme des instruments les plus inattendus que trimballent le long des routes ces voyageurs aux semelles de vent, de l'épinette des Vosges à la scie musicale. J'ai le don, et je dis cela sans prétention, tous mes amis vous le confirmeront, de savoir jouer d'oreille la plupart des chansons du répertoire populaire qui va de Renaud à Michel Sardou en passant par Trust, Yves Montand et Patrick Juvet. Je ne dis pas que les accords que j'y mets soient toujours des plus académiques, mais je me débrouille. La fête battait son plein, les gens chantaient Léo Ferré, Chantal Goya, et je commençais à avoir soif, quand je vis Freddo venir vers moi, poussant un très jeune homme timide mais vif, au regard étrangement perçant, comme s'il souriait aux oiseaux du ciel. « Polo, voici un mec qui s'appelle Olivier. Il va se mettre au piano et te donner un coup de main pour faire chanter les gens.»
C'est ce qu'il fit. Dès les premières notes, il se passait quelque chose. Olivier Daviaud° joue du piano comme vous respirez, comme vous dites bonjour, comme vous savez marcher, sauter, courir. Bien au-delà de la virtuosité, il pose quelques notes évidentes, simples et lumineuses, immédiatement situées dans la bonne tonalité pour le chanteur, toujours à l'écoute, dans une infinie gentillesse. Il met à l'aise, tout devient facile quand on joue avec lui, tant il sait s'effacer, mettre en valeur ses partenaires, briller quand il le faut, avec humour, grâce et humilité, offrant l'âme de Debussy à la moindre scie de trois accords. En matière de Karaoké, j'avais trouvé mon maître ; nous jouâmes jusqu'à la tombée de la nuit les chansons les plus improbables, se complétant l'un et l'autre selon les genres choisis par les candidats et s'amusant beaucoup. En matière de musique, j'avais trouvé un ami et un compagnon de route. Le lendemain, je l'embarquais pour sa première tournée. Il devait en faire bien d'autres par la suite. Nous ne nous sommes plus quittés depuis et après avoir enregistré ensemble « A Paris », « Polo live », (Polo/Olive), et « Portes Dorées », nous achevons aujourd'hui « Alexandres », dont il a composé la moitié des musiques. Il n'est jamais rien arrivé de plus beau à mes textes que d'être mis en musique par l'Oiseaulive.

Par la suite, cette idée de Karaoké vivant nous est resté ; avec David°° et Néry°°°, nous l'avons un peu perfectionnée. Nous avons adjoint à Olive au piano et votre serviteur à la guitare un batteur du nom de Titar. Néry tient la contrebassine. Nous avons un énorme cahier de textes de chansons récoltées sur paroles.net et autres sites spécialisés. Nous sommes tous en robe ; Néry en dorures chamarrées de mariée Tunisienne, Olivier en rose bonbon et moi en corset à lacets vert et rouge style Blanche Neige. David, pour sa part, préfère la virilité d'un costume de velours rose et d'une chaîne en or. Nous avons joué ce spectacle interactif, modulable et impromptu au cours de nombreuses fêtes, du centre de vacances Touristra de Risoul aux nuits sans fin du sentier des halles, à l'époque où le barman, un certain Tom Platini°°°°, ne souffrait pas que l'on puisse payer le moindre verre. Mais une des plus inoubliables de ces prestations fut sans nul doute le Karaoké très vivant donné lors d'une réception chez Aziza et Jacques Higelin.
Zazou avait envie d'une grande fête. C'est une spécialiste du genre, qui a le don de faire d'une maison un palais de lumière. Tous les détails sont pensés avec amour ; des fleurs sont dans les vases, des fruits sont dans les corbeilles. Il flotte dans l'air un encens délicieux. Sur l'immense comptoir, des verres à pied, du vin, du champagne, des mises en bouches. Tout brille, tout est propre, joli, simple et précieux. Sous la véranda de verre aux fines structures métalliques, la grande table aux fauteuils de velours cramoisi est chargée de salades, (Aziza a inventé une vinaigrette balsamique à la levure qui pour moi reste inégalée), de pain chaud, d'un immense plateau de fromages affinés les plus variés. Dans des saladiers d'argent, du saumon frais mariné à la Coriandre, du Curry d'agneau, du riz cuit à l'asiatique dans les règles de l'art. La nappe blanche est immaculée ; on a disposé des piles d'assiettes et des couverts en argent pour que chaque personne se serve. Dans le jardin qui entoure la transparence éparse, des bougies sont sur les tables, des lampions de couleur dans les arbres, il fait bon. Au fond, un grand matelas de couvertures orientales sous le secret des rosiers blancs.

C'est parti, tout le monde est là. Nous avons installé l'orchestre et les micros sous le double escalier de marbre blanc. Les invités sont nombreux, et en pleine forme. Brigitte Fontaine et Areski mangent du fromage. Jacno boit un verre de Pinot noir d'Alsace. Sara a fait « ses » tartes aux pommes, qui vaudraient à elles seules tout un chapitre. Les chanteurs se succèdent au karaoké, parfois prestigieux. Les Rita Mitsouko sont de la partie. Néry et Catherine font un tabac en duo avec « L'oiseau et l'enfant » de Marie Myriam, François Gouverneur se couvre de bravos avec « Un coup de soleil » de Richard Cocciante. Tout le monde s'amuse, c'est un succès.

Au bout d'un moment, à force de boire des coups, de chanter et de jouer pendant des heures, tout se mélange, et le karaoké prend des allures surréalistes. Jacques Higelin s'est mis au piano et improvise une chanson folle, faisant reprendre à toute l'assemblée les paroles les plus saugrenues. Nous l'accompagnons de notre mieux. Après un premier triomphe, sous un tonnerre d'applaudissements, le voici qui attaque l'intro de « Mona Lisa Klaxon », un de ses tubes que je connais par coeur pour avoir usé sur mon tourne-disque son live à Mogador toute mon adolescence. « Je n'connais qu'une fille qui se nomme… » C'est le moment que choisit David pour quitter l'assemblée en lançant au micro : « Moi je me barre ! Vous allez me gâcher ma jeunesse ! ». Et là, c'est le drame… Jacques se fige, arrête de jouer, ferme le piano, se lève, droit comme un « i », et quitte les lieux, vexé.
Ça jette un froid. À cette époque, nous ne nous connaissons pas très bien, Aziza est catastrophée. L'orchestre attaque sans y croire un petit intermède mou. Tout en égrainant quelques fumisteries sur ma guitare, j'observe de loin le grand Jacquot qui s'est assis sur un fauteuil, se sert un verre et s'allume une clope. Un des nombreux musiciens présent parmi les invités croit alors bon de s'asseoir en face de lui pour visiblement le réconforter. Je ne sais pas lire sur les lèvres, mais ça doit ressembler à « c'est pas grave, Jacques, c'est qu'un petit con, c'est toi le meilleur… » Toujours est-il que je vois soudain mon Jacques se lever, dans un grand bruit, et décocher au pauvre garçon un pain en pleine poire, puis l'attraper par le collebaque et le foutre dehors manu militari. Le bougre a à peine le temps de récupérer son cuir qu'il détalle déjà de toute la vitesse de ses santiags.
Et là, dans le silence général, superbe, Jacques revient s'asseoir devant le Steinway. Il passe la main dans sa crinière argentée, lance une descente pentatonique vertigineuse, fait exploser à la dynamite une charge d'accords de septième mineure, tonne de sa grosse voix un immense « Wahyhyéaaayyééééhaawéééhééééé » et attaque un blues endiablé. Plus tard dans la nuit, David et lui se réconcilieront devant une bonne bouteille de pinard ; ils sont depuis les meilleurs amis du monde. That's entertainment !


P.S. Et je le prouve :


° http://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Daviaud
°° http://www.myspace.com/davidcourtin
°°° http://www.myspace.com/nerybelgistan
°°°° http://www.myspace.com/tomplatini
Saturday, February 09, 2008 
Sur la place de Belleville, il y a hiver comme été un petit manège de quartier. Arthur y a attrapé ses premières queues de Mickey, bien que sa monture favorite fut un personnage composite d'un Donald et d'une moto. Le soir, quand le manège est clos par des panneaux de bois, on peut voir peint sur l'un deux le portrait en pied d'une grande fille blonde un peu gouailleuse, avec une casquette de Gavroche, portrait craché de ma copine Sara. En face, c'est une bijouterie chinoise dont la vitrine promène vos yeux dans sa forêt de montres qui brillent, de croix, d'étoiles d'or et de mains de Fatma. En cercle autour de la place, ronronne le café La Vielleuse, avec son côté un peu chic de province, puis le bar « le Zorba », bouge sympathique et crasseux à souhait où il peut faire bon se finir au calva les soirs de bamboche. Mais pour le promeneur, tous ces lieux ne semblent guère avoir d'existence propre. Ils ne sont que les sujets du roi de la place, un géant exubérant, vieux dragon chargé de miroirs, d'idéogrammes rouges et jaune vif, de cuissots de viande séchée, de canards laqués et de grosses brioches farcies au porc ornant les devantures. C'est un temple massif, écrasant tout son entourage, que rien ne semble inquiéter, avalant à toute heure les clients par dizaines, à lui seul « restaurant, rôtisserie, spécialités asiatiques, cuisine Chinoise, Vietnamienne, Thaïlandaise » qu'on peut appeler « Dalat » ou « Le président » selon qu' on choisisse l'une ou l'autre des deux entrées pour pénétrer dans ses labyrinthes, mais qu'on résume généralement par cette appellation célèbre dans toutes les bouches parisiennes : le « Royal Belleville ».

Au « Royal », on est strictement professionnel. Même si vous y allez midi et soir pendant dix ans, on ne vous y reconnaîtra pas. Vous n'aurez aucun signe de connivence, aucun sourire entendu, pas la moindre oeillade complice ; vous demeurerez éternellement anonyme parmi cette armée de serveurs asiatiques en chemises blanches et pantalons noirs. C'est Paris, et je dois avouer que parfois c'est très appréciable.
Les serveurs, par contre, moi je les reconnais. Avec ma copine Claire, nous les avons tous répertoriés. Il y a entre autres « tête de piaf », « tête de poisson », « celui-qu'est-pas-mal », « le vieux » , « la patronne ». Les cuisiniers sont des sortes de sumos transpirants, qui parfois émergent des grills et de la vapeur des cuisines, rouges comme des écrevisses et toujours hilares.
On ne peut pas dire que la nourriture du « Dalat » soit terrible, loin de là. Elle ne souffre pas la comparaison avec certaines cantines voisines comme chez « Dong Huong », « Les baguettes d'or » ou le miraculeux « Rouleau de printemps » rue de Tourtille. Mais c'est ouvert tard, et surtout c'est vaste : même à quinze, il y a toujours de la place autour d'immenses tables rondes où vous attendent déjà les baguettes synthétiques fourrées dans des tubes de bambou, les présentoirs d'huile, de vinaigre, de nioc mam et de sauce soja, et les grosses bouteilles de piment en plastique transparent couverts de dragons et de caractères. C'est pour cette raison que le royal Belleville devient à partir d'une certaine heure une sorte de rendez-vous des intermittents du spectacle, lieu idéal pour les petites faims de sortie de scène. On peut sans réserver caser à coup sûr toutes les équipes de musiciens, techniciens et les amis qui les accompagnent autour d'une bonne vieille soupe Phô ; vous y croiserez obligatoirement une ou deux célébrités du rock alternatif Parisien, festoyant gaiement au « rosé glace » avec leurs nouvelles conquêtes. L'étage que l'on nomme « le président », un peu plus cher et beaucoup plus décoré, doit son nom au fait que Mitterrand en personne y venait parfois manger, ce qui me surprend toujours un peu. Il me semble qu'à sa place, je serais resté chez Lipp. Mais une photo encadrée au mur atteste l'authenticité du fait ; Tonton y sourit de toutes ses canines, ainsi que le patron du lieu en costume de grand apparat. On retrouve ce même patron dans la même posture, sur d'autres clichés, aux côtés de Serge Gainsbourg, et même de Chantal Goya.
Nous étions installés à notre table habituelle ; rompus aux pièges de la carte gargantuesque comportant au moins cent références pas toujours des plus honnêtes, nous avons commandé nos classiques : petites seiches vapeur au saté, salade de boeuf piquant en ce qui me concerne ; Claire a pour sa part choisi son met habituel, le Neu Saté, constitué de jolies petites sucettes de blanc de poulet qu'on trempe dans une sauce aux arachides. Tous deux avons pris du riz gluant, elle et moi en raffolons, et nous voici déroulant le fil de nos conversations favorites, à savoir dans l'ordre ses histoires de coeur, les miennes, les souvenirs du temps où nous étions amants et les subtilités de la grammaire française. À côté de nous, un barbu en chemise à carreaux dîne seul, un peu tristement comme il se doit dans ces cas-là. Il a malheureusement choisi du canard laqué. Novice, il ignore qu'il faut toujours éviter la rôtisserie comme la peste au Royal Belleville. Le voici interdit devant cette plâtrée de riz blanc, surmontée d'une viande rougeâtre et sèche comme gresis et de grossières tranches de carottes et de concombres. Il renifle, tripote un peu les choses du bout de sa fourchette, embarrassé comme s'il devait tuer sa mère. Enfin il ose goûter, et aussitôt nous regarde avec une grimace pitoyable.
« Excusez-moi, messieurs dames, avez-vous l'habitude de ce restaurant ?
-Mon Dieu oui, si vous saviez…
-J'ai l'impression que mon plat n'est pas bon. Qu'en pensez-vous ? »
Après un examen rapidement approfondi, nous convenons avec lui du fait que son canard a un problème certain, qu'il semble même plus nauséabond que ce qu'il aurait du être en temps normal. L'homme hèle timidement un serveur, il tombe sur « tête de piaf » qui s'approche armé d'un grand sourire.
« Monsieur, désolé, je crois que mon plat est avarié ».
« Oui, c'est canard », lui répond « Tête de piaf », comme si cette précision obsolète avait le pouvoir d'annuler l'odeur insoutenable de l'animal.
Désarmé, l'homme lui rétorque :
« Oui, c'est bien du canard, mais… C'est dégueulasse ! »
Et là, notre « tête de piaf » lui sort cette phrase d'anthologie, qui restera dans nos annales et dont Claire et moi rirons toujours aux larmes le jour de notre mort :

« Ha oui, c'est comme ça canard… C'est dégueulasse. »
Monday, February 04, 2008 
Dans la cuisine, il arrivait qu'un yaourt vole à travers la pièce et s'éclate sur le mur. Elle était peinte en vert pomme, comme c'était la mode en ces seventies à pattes d'éléphant, Je découvrais alors la joie de sentir les premiers rayons du printemps dans cette région de Bordeaux, du sud-ouest doux comme la Toscane. Il y avait du mimosa partout. Et souvent, il faut bien le dire, ça gueulait, ça pleurait, jusqu'à ce jour où mon père me prit en voiture sans panier de pique-nique ni ballon ni cerf-volant. Juste nous deux. Bizarrement sympathique, il me lança sur un ton dont je crus percevoir la fausse désinvolture « allez viens, on va faire un tour au Ferret ».
Un de mes premiers souvenirs est un chemin de lattes de bois qui mène à une merveille des merveilles, la très grande plage du Cap-Ferret. Au creux des dunes, le vent recouvre partiellement les planches de sable blanc ; je glisse ma main en dessous, je sens le bois chaud sur mes pieds nus, je suis un bébé. Des plantes vertes me piquent. Soudain, trois coups de pinceaux couvrent l'immensité de l'horizon ; un jaune clair, un bleu-vert foncé indéfinissable et un immense bleu ciel. C'est l'Océan. J'y finirai mes jours si j'ai cette chance.
Dans la voiture, ça sent une odeur que je n'aime pas. Je suis un petit garçon de dix ans, je suis donc très sensible au poids des odeurs ; celle-ci a du plastique, de l'essence, du tabac froid. Ça sent la voiture neuve, et l'odeur des garages qui aujourd'hui encore me provoque un petit haut-le-coeur. Mon père est un homme à voiture. Il a dû conduire tous les modèles Renault de la R8 à la Safrane de ministre ; c'était dans son métier des voitures de fonction, dont il changeait comme de chemise. Je n'ai connu que des voitures neuves… Et pour les femmes, c'était pareil.
Pour l'heure, nous passons le Grand Parc et roulons entre les maisons basses et claires de la banlieue bordelaise. Bientôt nous atteindrons les premières forêts de pins, et un parfum délicieux envahira le monde. Il ouvrira les fenêtres, et un intime mécanisme de bien être profond va nous annoncer la présence grandissante de l'océan sacré. C'est là qu'il tombe le masque. Il m'annonce qu'il va partir. À cet instant, il passe très exactement à l'autoradio ces mots chantés par Joe Dassin ; « Salut, c'est encore moi. Salut, comment tu vas ? Le temps m'a paru bien long, loin de la maison, j'ai pensé à toi. »
Comment dire l'indicible ? Comment polir la brutalité récurrente des choses de la vie lorsque l'on doit les prononcer ? Dans ce jeu de massacre, il avait eu la délicatesse d'offrir à ma première déchirure le cadre somptueux que nous embrassions, prévoyant que la longue discussion qui s'ensuivrait aurait au moins le goût du sable et des embruns. L'océan à le pouvoir d'absorber la tristesse, de la dissiper en gouttelettes moins lourdes à porter.
Toujours est-il que je n'avais pas faim. J'ai ressenti plusieurs fois cette sensation, lorsque quelqu'un s'en va. Lorsqu'une femme me quitte, par exemple. Et ça n'est pas toujours au bord de l'océan. L'amour perdu fait la grève de la faim. C'est une période qui accompagne le chagrin. Et c'est là qu'on voit autour de nous les gens qui nous aiment. Ce sont eux qui nous font manger. Ceux qui nous disent « Allez… J'vais t'faire une soupe ». Ceux qui nous traînent au restaurant et commandent pour eux un plat que nous aimons pour qu'on pique dans leur assiette. Ceux qui vous donnent la becquée. Ceux qui restent. Ce n'est pas que ceux qui partent ne nous aiment pas, mais c'est un autre amour qui ne se vit pas de la même manière. Eux aussi, ils nous nourrissent, les paradis perdus. Ils nous donnent la force de se mettre en cuisine. Mais je garde au fond de moi cette sensation de bien être que procure la diète. Je veux manger le moins possible des choses les plus délicieuses possible. Je veux garder mon émotion intacte.
Cultivons l'art de ne pas manger.
Sunday, February 03, 2008 
Néry est arrivé chez-moi vers dix heures trente du matin, les bras chargés de croissants aux amandes et de pains aux raisins. Pour cet incurable lève-tôt, la journée est déjà bien avancée. Il a la grippe, dit-il. Pourtant, il me semble en pleine forme. Je l'imagine très bien, quelques heures auparavant, en maillot de corps et pantalon de pyjama, parler en Chinois à son ordinateur en s'enfilant des quantités astronomiques de Ricoré. D'une part, Néry est un passionné de Ricoré. J'en veux pour preuve qu'un jour, il a même réussi à gagner un concours organisé par la marque : il fallait créer un visuel destiné à orner une boîte tirée en série limitée. Néry a envoyé un méchant photo-montage montrant sa soeur et ses nièces petit déjeunant au soleil dans le jardin de Molitg, accompagné de ce qu'il faut bien nommer un slogan : « Ma mère, ma femme, mes filles, et moi… De génération en génération, chaque jour. Ricoré ». Rien de moins. Mais dans cet assemblage indigeste très assumé, il avait dû semer on ne sait où quelques graines de son humour plus malicieux qu'un merle moqueur. Miracle… Il gagne. J'ai bien sûr immédiatement acheté LA boite lorsqu'elle fut créée, dont l'étiquette regroupait en un patchwork odieusement drôle les oeuvres des vainqueurs. Elle trône aujourd'hui sur l'étagère de ma cuisine. J'y range mes ustensiles en métal, et uniquement. (Cuillères, écumoire, fouet, fourchette à viande, couteau à zeste, spatules, pince à pâtes, boule à thé, boule à choux, passoire et roulette à beignet). D'autre part, chaque matin, depuis deux ou trois ans, Néry apprend le Chinois.

Mais pour l'heure, nous avons à faire. Nous préparons nos cabarets du « Grand Poulet°° » ; imaginer les numéros, écrire les conduites, glaner sur le net les textes des chansons, les imprimer, écrire les grilles des morceaux que devront jouer les musiciens, répéter nos trucs et dire beaucoup de bêtises nous a déjà pris plusieurs séances ; aujourd'hui c'est la dernière avant le grand départ, il reste mille choses à voir. En plus de tout, il nous faut descendre pour aller acheter une contrebassine°.

Il fait bien chaud entre les rayons étroits de Monsieur Bricolage ; à peine sommes-nous entrés qu'on est déjà distraits par mille merveilles clinquantes. On ressent d'un coup l'envie d'une poubelle en aluminium. d'un spot multicolore, d'une visseuse. Néry caresse l'idée d'acheter une vrille manuelle en acier noir. Je rêve un instant devant un testeur de piles neuf volts ; il me l'offre aussitôt.
Nous voici enfin aux rayons essentiels : primo, un manche à balai. Néry le choisira un peu cher, voire le plus cher, en gros bois blanc surmonté d'une belle capsule de plastique noir. D'un oeil expert, il jauge la taille du trou qu'il estime « un peu juste ». Il faudra l'agrandir à la perceuse. A cet instant, il se demande si il ne va pas acheter la vrille. Du coup, il en aurait une chez lui…
Secundo, la corde. La chanterelle. On va au bout. Je veux dire au rayon du bout, (prononcez boute). Il y a l'embarras du choix, sur ces rouleaux de cordages et de câbles somptueux. Néry teste les résonances, les vibrations. Il écoute la ficelle, accroupi sous la lumière froide, dans son grand manteau de Tzar. Il connaît son calibre. Il semble bien aimer la blanche.
Un vendeur un peu intrigué lui en coupera environ trois mètres.
C'est enfin au tour de la bassine, la caisse de résonance. Plusieurs écoles s 'affrontent. On peut utiliser tout récipient de grande taille, de la lessiveuse de grand-mère à la poubelle XL, mais pour l'heure il s'agit de dégotter une cuvette en plastique épais, souple et un peu gras, plus résistant que les matières des articles à bon marché que l'on rencontre le plus fréquemment dans le quartier. Nous ne la trouverons pas ici, tout est trop petit. A Paris, on n'achète plus guère de grandes bassines, nos tanières sont étroites… Il va falloir aller faire les bazars, ce qui n'est pas forcément pour nous déplaire. Etonnamment, Néry n'est pas difficile sur cet article. Il prétend qu' au final, il y a peu de différence de résultat lorsque l'engin est sonorisé avec un bon vieux 57. C'est au bazar Pakistanais qu'il trouvera son bonheur rouge vif, une large cuvette en plastique un peu mince, mais qui fera l'affaire malgré tout.

De retour chez moi, on se met au travail. Néry commence par agrandir le trou sur le haut du manche, en utilisant ma perceuse dont il reste par chance quelques mèches à bois opérationnelles. Pendant ce temps, je termine un brin de vaisselle et rassemble quelques restes du repas de la veille, un wok de coquilles Saint-Jacques aux légumes et un fond de soupe aux lentilles et au vert de poireaux. J'avais fait copieux exprès pour qu'il en reste, en prévision de sa venue.
Puis il passe la ficelle par le trou et l'enroule autour du sommet du manche en un noeud savant, évoquant la corde d'un pendu ou le cordage d'un mât de goélette. Je fais pour ma part réchauffer le contenu de mon wok à couvert et à feu très doux, avec un peu d'eau pour faire de la vapeur. Je réchauffe ma soupe de la même manière.
Il a maintenant percé le centre de la bassine avec un tournevis chauffé à blanc. On dirait un pot de fleur. Il passe la corde par ce trou et la bloque grâce à un autre noeud. Elle a à peu près la taille du manche. Il coupe l'excédant avec mon poignard Petzl. Pour ma part, je prélève un peu de soupe et y adjoint un petit pot de crème de soja. J'utilise beaucoup ce produit pour remplacer la crème fraîche, c'est très bon et bien plus diététique. J'obtiens une sorte de « nage » vert clair que je verse proprement au fond de deux assiettes creuses très simples, juste ornées d'un liseret bleu ciel, à hauteur d'un centimètre et demi.
Pendant que résonnent les premières notes de contrebassine dont le bonhomme est un virtuose instinctif, je dispose en cercle sur chaque assiette trois Saint-Jacques et deux tronçons de courgettes de même taille. Sur leur fond de soupe, on dirait les colonnes de Buren. Au centre, je dispose un petit tas de légumes faussement désordonné ; deux segments de carottes, un cube de panais, un dé de potiron et une pointe d'asperge. Tous les légumes sont cuits à l'asiatique, saisis mais encore croquants. Je verse sur le tout une pluie de ciboulette coupée longue et de persil haché, ainsi qu'un trait d'huile d'olive. Je parsème chaque coquille de zeste d'orange que je viens de prélever, et le tout de fleur de sel et de poivre concassé. Je suis content, ça a de la gueule. Néry ouvre de grands yeux et abandonne son instrument. « A table, ça va refroidir ! »
On mange au thé vert Japonais. Chaque légume a bien son goût, c'est un voyage très distrayant où l'on passe de la douceur sucrée du potiron à l'essence des asperges. Le panais est un peu confit. La saveur marine des Saint-Jacques est relevée par l'agrume. Chaque bouchée peut être plongée à discrétion dans la « nage » verte… Je suis remercié et complimenté chaleureusement. Mais surtout, Néry plisse les yeux comme un chinois humant des oeufs de cent ans, avec des « hummm » de gourmandise ! Quant à sa contrebassine, elle est très réussie. Il ne sait pas encore que le lendemain, il l'explosera sur scène d'un coup de manche à balai en imitant la grand-mère qui tue les moineaux dans ma chanson « Petit Français » ; l'engin sera immédiatement réparé au gaffeur, sous les applaudissements des spectateurs, au théâtre de Saint Barthélémy d'Anjou, au cabaret couvert de plumes, au cabaret copié-collé, au cabaret des nuits sans lune, au cabaret du Grand Poulet…


° http://fr.wikipedia.org/wiki/Contrebassine
°° http://www.myspace.com/lecabaretdugrandpoulet


Les beaux moments du Cabaret du Grand Poulet (1ère partie)

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Les beaux moments du Cabaret du Grand Poulet (final)

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Monday, January 28, 2008 
D'abord, il y a cette pointe âcre qui vous prend à la gorge et vous soulève le coeur. On la sent immédiatement dans les collectivités, les cantines, les prisons. Le mélange d'un soupçon de plastique brûlé, d'une pointe de vomi et d'un fond de sueur éteinte flotte sur un marécage de choux bouillis dans de l'eau de Javel. Aux personnes un peu sensibles, l'odeur ouvre les portes de la tristesse importante, de la désespérance contre laquelle on ne peut rien. Sur le fleuve noir de ces relents, on glisse vers la métaphysique du pire. Oublié, le ciron de Blaise Pascal, le ventre des fourmis contenant peut-être mille nouveaux univers et d'innombrables autres fourmis. Ringardes, les galaxies d'Hubert Reeves, la poésie astrale des choses qui nous dépassent, le doux sommeil sur l'épaule d'une idée intime, selon laquelle l'infini est un cadeau qui nous relie à l'Univers. Qui sommes-nous ? Personne. D'où venons nous ? Du bureau des Assedic. Où allons-nous ? Chez Macdo.?

On entre, résignés, dans la lumière blanche. Le néon se reflète sur les carreaux, les dalles du plafond, mettant en valeur tout ce qu'on peut avoir de plus laid. Fatigue sur le visage, petits boutons, rougeurs de peau. L'indigence de nos vêtements que nous ne soupçonnions pas, la moindre tache de pull ; sur les tables, des reflets gras trahissent l'éponge passée sans amour, juste pour l'hygiène. On a violé la beauté des filles aux caisses ; on a sanglé une princesse Bantoue dans un méchant costume de Mickey à rayure, on a noyé la rivière de ses cheveux sous une casquette jaune, revendu les perles de sa langue. Un jeune homme trop maigre flotte dans sa chemise bleue. Il n'a pas l'habitude de mettre une cravate, et semble bien embarrassé de son autorité de manager, de son badge, de son royaume de PLV, de ses sujets moribonds poussant les chariots de la mine. La longue cohorte de la misère humaine fait la queue pour manger le plus vite possible. Ce ne sera pas un plaisir, mais tout se passera bien.

De temps en temps, je vais ingurgiter un de ces hamburgers de prêt-à-manger, comme on se fait un rappel de vaccin, afin de ne jamais oublier que la viande de boeuf est en principe saignante, goûtue, grillée dehors, moelleuse à l'intérieur ; qu'une tomate est un être unique qui a une histoire à raconter à chaque bouchée, qu'une salade a le goût de la terre du jardin de son enfance ; que les choses chantent, croquent et fondent et que la vie est une fête à inventer chaque jour. C'est un peu la mission de mon hamburger de gauche. ?Je l'ai inventé pour mon fils, qui comme tous les enfants adorait aller manger au Macdo. Rassurez-vous, nous y allions. Je ne l'aurais pas privé de ce plaisir, de ces cadeaux des happy meals, ni du sentiment d'identité collective que cette étrange culture procure à nos futurs petits hommes libres. Mais je tenais à lui proposer une alternative. Arthur me demandait souvent « C'est quoi Papa, la droite et la gauche ? » De toutes les questions qu'il m'a posées, auxquelles j'ai tenté de répondre de la manière la plus objective possible, celle-ci était une des plus difficiles à cerner. Complexe, bourrée d'ambiguïtés et d'écrans de fumée, un vrai casse-tête pour retomber sur ses pieds. De guerre lasse, j'avais fini par bricoler un aphorisme de fortune. « -Tu vois mon fils, la nature est de droite, Les animaux sont de droite, les enfants sont de droite. La gauche, c'est le propre de l'homme. Elle est à la droite ce que la poésie est au langage, ce que l'utopie est à la réflexion, ce que l'humour est à la survie, ce que l'amour est à la charité. Elle semble ne servir à rien, comme le rire, la musique ou les bouquets de fleurs dans une maison, mais elle fonctionne par miracle.
?-Et toi, tu es de gauche ??
-Mouais… On va dire gauche caviar.?
-Oui, mais alors c'est quoi, la gauche caviar ?
?-La gauche caviar ? C'est du caviar pour tout le monde ! »

Finalement, la meilleure démonstration que je pus trouver fût de lui faire un hamburger de gauche, afin qu'il puisse le comparer avec les hamburgers de droite qu'il connaissait bien. ?Tout d'abord, nous fîmes du ketchup, car un hamburger sans ketchup, c'est réac. Je ne voulais pas passer pour un catho de gauche austère et bien-pensant, ou pire, pour un vieux « stal ». Je fis donc revenir au fond de ma sauteuse en cuivre quelques échalotes hachées et deux gousses d'ail dans un peu d'huile d'olive. Je les couvris de quatre tomates émondées et coupées en menus morceaux, réduisis le feu au maximum et laissai fondre le tout trois bons quart d'heure, sans couvrir, tout doucement, en bouillonnant à peine. Lorsque j'eus obtenu une belle sauce épaisse et charnue, j'y ajoutai une poignée de sucre en poudre, et quatre traits de vinaigre balsamique. Sel poivre. Lorsqu'elle fut froide, je lui octroyai une pluie de persil et de basilic ciselé. Nous goûtâmes. L'effet ketchup était là, incroyablement pertinent grâce au mélange de la tomate, du sucre et du vinaigre, mais enrichi d'un luxe indéfinissable. Arthur n'y fut pas insensible. Sans doute n'avait-il jamais imaginé que le ketchup put être fabriqué par des êtres humains. ?

Puis je préparai les ingrédients du hamburger proprement dit. À force d'observer les esclaves du grand clown, j'avais compris que la réussite de ce mets reposait sur une coordination précise dans l'espace-temps. En premier lieu, je préchauffai mon four à thermostat très faible, avant d'installer dans de petits bols bien alignés des feuilles de roquette et de pousses d'épinards, des tranches d'oignon blancs si fines qu'on aurait pu voir au travers et coupées de telle sorte qu'elles formaient de jolis anneaux concentriques et vibrants, des câpres et des lamelles de cornichons. Puis je pris à bras le corps un quartier de potiron dont je détachai six fines tranches de la lame aiguisée et ventrue de mon couteau Thaïlandais. Enfin j'allumai le gaz à feu vif et posai un grill sur la plaque. ?
Nous modelâmes des biftecks épais aux dimensions des petits pains individuels que j'avais achetés dans une boulangerie de droite. Ils étaient dorés aux céréales, avec une mie généreuse et une croûte de peau humaine. Je les divisai en deux parties et les mis au four pour qu'ils soient chauds. Mon grill fumait, chauffé à blanc. Je le badigeonnai de très peu d'huile et de gros sel, puis y jetai les biftecks qui se mirent à siffler « le pont de la rivière Kwaï » en crachant comme des locomotives à vapeur. Très vite, ils prirent la teinte sunburst des plus belles guitares du Mississipi, et je les retournai. Je les voulais un peu saignants mais impeccablement grillés. Je vérifiai le degré de la cuisson en ouvrant légèrement l'un d'eux pour qu'elle soit au goût de chacun de nous. ?
?Lorsque la viande fut cuite, je la réservai au four, coupais le gaz et déposai sur le grill encore brûlant mes tranches de potirons, pour les laisser confire dans le jus de viande, des deux côtés. Pendant ce temps, je saisis mes fonds de pains pour les enduire d'une colline de ketchup de gauche, sur laquelle je disposai des feuilles de mes salades puis les steaks bien chauds. Vint le tour des tranches de potirons qui, ramollies et caramélisées, épousèrent à merveille les rondeurs de la viande, en imitant à s'y méprendre l'aspect orange du gouda industriel des « cheese », et furent surmontées de quelques volutes d'oignons avant d'êtres coiffées de leur chapeau de pain resté au four. Je plantai un cure-dent dans chaque sandwich pour faire pro, et les servis sur une belle assiette rectangulaire. Arthur était bluffé…??
Je ne sais plus si j'avais accompagné tout ça de quelques pommes de terres sautées, pour lui faire plaisir, mais je me rappelle les avoir remplacées plus tard par une botte de têtes d'asperges vertes encore croquantes, juste saisies au wok, pour épater une fille de gauche qui adorait les hamburgers, et à qui j'aurais donné la terre, la mer et ses poissons pour lui faire oublier la tristesse des dimanches soir.
Saturday, January 19, 2008 
Cher Carlos

Tu es mort. C'est vrai que je t'aimais bien quand j'étais petit. Tu me faisais rire, ou du moins, je le croyais. Et puis quand les gens meurent, et qu'on a un peu de religion, fut-elle particulière, on ressent une espèce de culpabilité lorsqu'on s'est beaucoup moqué d'eux. Alors pour moi, je me dois d'être sincère avec toi dans ces quelques lignes, ce sera ma manière de te demander pardon.

Quand j'étais petit, j'avais gagné un radio crochet à Biscarosse plage, avec une copine. C'était toi qui remettais les prix des vainqueurs, je me souviens, tu nous avais peignés. C'était un bon souvenir pour moi, raccord avec les batailles de polochons de mon enfance à la campagne.

Et puis un jour, je devais avoir une vingtaine d'année ; à cette époque nous allions chez Castel ; Néry y avait ses entrées. Justement ce soir-là, il y avait, au « caveau », sous la boîte, un concert en acoustique des Nonnes Troppo. Pour avoir vu nombre de concerts des Nonnes, je sais à quel point ce groupe avait le pouvoir de réjouir intimement chaque spectateur par l'intelligence, l'humour et la fantaisie de leurs chansons. C'était un rêve de cabaret que de les voir tous les trois, comme on aurait vu les pieds Nickelés, les Frères Jaques ou Raymond Devos. Mais ce soir-là, ils étaient particulièrement bons, drôles, en verve…Le son acoustique dans le petit caveau cossu au coeur de Paris, les bulles du champagne mêlées au gel des Iroquois, au silence des badges et des ceintures cloutées… On était parti avec eux, dans leur voyage fantasmagorique que Dieu ne quittait jamais des yeux.
Et puis quelqu'un a cru bon d'aller te chercher, Carlos, au premier étage. Il fallait que tu voies ça, que tu entendes, que tu rigoles et pleures, toi aussi. Tu es entré dans la salle à patte d'éléphant, rhinocéros hilare ; tu avais ta panoplie bigarrée, chemise Hawaii et pantalon blanc, casquette de capitaine de chalutier, plus habitué à la criée au poisson qu'aux effluves d'un spectacle délicat. Tu nous obligeas à entendre ta voix à fort volume asséner des « C'est ça vos comiques ? Des coups comme ça, j'en chie tous les matins » et autres réjouissances, et surtout tu couvrais la musique, et ça, ça gênait vraiment tout le monde ! Toi-même serais sûrement d'accord, tu étais parfaitement odieux. Je suis bien placé pour savoir que ça peut arriver à chacun de nous, l'ayant été moi-même à maintes reprises, parfois sous l'emprise de substances trop mélangées, ravivé aux lueurs tremblantes de la connerie humaine…
Du coup, je ne pus m'empêcher de te lancer à haute et claire voix, je m'en souviens tellement bien :
« Hé, Carlos, tu veux pas fermer ta gueule ? »
À l'époque, j 'avais moi aussi une casquette, genre képi d'ouvrier communiste en toile bleue, qui ornait des coupes de cheveux inégales entre les parties rasées et celles qui ne l'étaient pas, mais qui pouvaient passer du noir corbeau au rouge cerise, à la fantaisie d'une nuit sans lune. Je devais avoir mon perfecto lardé de badges et de clous, et une mine aussi désinvolte que juvénile, ce qui devait à coup sûr titiller les frissons guerriers qu'un vieux mâle comme toi cultivait encore en ses entrailles,
Et puis, détail qui prendra son importance dans la suite du récit, j'avais au pied des bottes mexicaines de fort mauvais goût, aux larges bouts carrés, ceintes de deux gros anneaux dorés, lourdes de cuir, de bois et de métal. En un éclair, tu es debout, hurlant " qu'est-ce qu'il a, le branleur avec sa casquette !?! " Tu te jettes sur moi, comme un fauve, fendant les rangées, renversant les verres avec fracas. D'instinct, je monte sur ma table ; j'avais calculé en un éclair que si tu m'attrapais, vu ta force et ta masse, j'étais foutu. Tu étais un gorille, une bête sauvage blessée à la cuisse. Je me mis à t 'asséner des coups de pieds du bout de mes longues jambes, pour t'empêcher de m'approcher. C'est toujours mon truc si je dois me battre, un coup de pied dans la tête direct. Je me suis entraîné. Ca a assez bien marché pour que les videurs aient le temps de t'attraper et de t'expédier manu militari rejoindre le premier étage que tu n'aurais jamais dû quitter. Et même, chose qui arrive rarement chez les personnels de service d'ordre des boîtes de nuit, et qui n'est pas sans témoigner de mon « bon droit », ces messieurs me laissèrent parfaitement tranquille pour regarder la fin du spectacle, qui s 'était interrompu lors de la bagarre ; imaginez un peu les commentaires de Néry me voyant sous ses yeux ébahis me battre avec Carlos…
C'est rock'n roll, les vagues de l'enfance. Je suis triste que tu sois mort. Je suis sûr qu'on aurait pu s'entendre. On s'est mal rencontré, toi tu t'en fous, et moi, je garderai tout ça pour les rires aux éclats de mes petits-enfants ; je les entends déjà :
« Papi, racontes-nous encore quand tu t'es battu avec Carlos ! »
Friday, January 11, 2008 
Hier, je n'avais qu'une envie ; descendre au bar « le phénix » et voir les fumeurs ne plus fumer. Entrer et ne plus sentir l'odeur du tabac mélangée à celle du café, du pastis et des plats du jour. Voir ce gars aux yeux délavés ne plus allumer une Marlboro. Boire mon café sans fumer une clope et essayer d'y prendre du plaisir…
Quand j'étais gosse, mon père fumait des Gitanes sans filtres. Il avait un geste que j'aimais bien ; il en sortait une du paquet, la roulait un peu entre ses doigts comme pour la détendre, et la tapotait trois fois aux extrémités contre le verre de sa montre, pour « tasser ». J'ai longtemps rêvé sur les mystères de ce cérémonial. Un jour, l'enfance s'enfuyait tant que j'ai décidé de marquer le coup. Il fallait que je me mette à fumer, moi aussi. Ce ne fut pas facile. Je m'exerçais à avaler, à cracher par le nez sans suffoquer ni pleurer ; j'étais très fier de mes premiers progrès, et bientôt je pus allumer une clope en société avec la désinvolture nécessaire à ce genre de prouesse. J'avais des Camel ; en fait, je me demande si ma première motivation n'était pas de m'offrir un de ces merveilleux paquets que je reluquais au bureau de tabac ; les avez-vous connus ? Une tête de chameau, cigarette au bec, aussi merveilleusement bien dessinée que la couverture du journal « Pilote ». On n'y résistait pas.
Par la suite, je me suis mis aux gauloises vertes. Pour des raisons économiques, mais aussi culturelles ; le casque ailé de Jacno est une oeuvre d'art absolue, un joyau de l'inconscient collectif digne de Roland Barthes. Les gauloises, c'est Prévert, c'est Paris, les bistrots, les apaches. C'est la complainte des faubourgs, et notre jazz, à nous, que le monde entier fredonne et nous envie, cette musique si française qui mélange toutes nos origines et nos âmes de gitans célestes… J'ai nommé la valse musette !

J'ai toujours adoré la chanson « A Paris », de Francis Lemarque, immortalisée par mon idole le grand Yves Montand. Je l'avais apprise à la guitare pour la chanter aux filles. Elle marchait bien et m'attirait certains succès grâce à sa mélodie sinueuse, surprenante, impaire, orientale, tzigane, chaloupante, sensuelle, raffinée… Le texte semble être une ballade touristique sortie du haut-parleur d'un bateau-mouche. Mais outre son aspect pittoresque, il possède un double sens comme dans les chansons de Charles Trenet, et offre à notre esprit la possibilité d'une lecture plus pourrissante de ce Paris « youpi ». Des notions comme le suicide, l'alcoolisme ou l'angoisse post-moderne y sont évoquées, voire même l'ébauche d'une critique sociale. Il nous en reste un goût d'anarchie, de rive gauche ; comme si nous, Parisiens et par ce Français, étions un peu d'éternels révolutionnaires.
Un jour, j'ai fini par enregistrer cette chanson sur l'album au titre éponyme, « A Paris ». Olivier Daviaud, l' « Oiseaulive », avait imaginé un arrangement à cinq temps, qui lui donnait un côté « Take five » électronique. Le texte au débit très posé, se prêtait formidablement aux jeux rythmiques engendrés par cette contrainte ; cela donnait une version d'une modernité surprenante, sur laquelle s'envolait la flûte indienne de Didier Malherbe. L'album ne fut pas un grand succès, mais cette chanson fit au moins en sorte qu'un après-midi d'avril, je décrochais mon téléphone pour entendre une voix profonde, toute chargée d'embruns, et pourtant d'une humilité extrême, me dire :
- « Allo ? Polo ? Bonjour, c'est Francis Lemarque à l'appareil. »
Francis Lemarque, le parolier de Montand, l'ami de Prévert, le Nathan Korb dont j'avais dégusté les souvenirs dans son livre « J'ai la mémoire qui chante », (Presses de la cité). Francis Lemarque qui mange des pommes de terres dans un champ, pendant la guerre, avec Mouloudji entre Marseille et Cassis. Francis Lemarque qui va rejoindre sa fiancée de Paris à Strasbourg en vélo de l'époque (pas de vitesses, des pneus en boyaux qui crèvent tous les cent mètres, un poids de ferraille digne d'un tank) et dort dans les fossés. Francis Lemarque qui arrive en retard chez Maurice Chevalier. Francis Lemarque qui voudrait bien caser sa petite chanson « à Paris » à Yves Montand, parce qu'il sent qu'elle n'est « pas mal », mais se heurte à l'incompréhension de grands musiciens comme Henri Crolla qui en trouvent la musique bancale, trop compliquée…

Francis s'étonna d'abord de ce qu'un « jeune comme moi » connut cette chanson. Je fus heureux de l'informer qu'elle était un standard planétaire. Il fit semblant de l'admettre et voulut me rencontrer. Il allait venir chez moi, me faire une « petite visite ». Il tenait à se déplacer. A quatre-vingt-quatre ans, il adorait les promenades. Je fus très intimidé lorsque je lui ouvris la porte. Je découvris deux yeux vif-argent, sous une casquette grise comme en ont les vieux, les gens dans la rue, comme tout le monde. C'était un petit homme souple et alerte, souriant et surtout éclairé par ce regard vivant, heureux d'être là, avec moi, heureux de me rencontrer comme un copain, comme un artiste, comme un disciple, comme un autre lui-même. Il aimait ma version de « A Paris », et me posa mille questions. Il voulait savoir comment nous l'avions enregistrée. Je lui parlais des samples, du découpage de morceaux de batterie « en tranches », du mélange des machines et des instruments de musique. Je possédais alors chez moi un Rolland VS.880, sorte de chaînon manquant entre un quatre pistes et PRO TOOLS, sur lequel je composais des démos. Francis avait écrit quatre chansons inédites, et souhaitait les enregistrer. Il n'avait plus guère de contacts avec le show bisness. Il était un peu pressé… Je lui proposai de réaliser ces quatre titres sous forme de maquettes afin qu'il puisse démarcher, pour qu'elles existent. On se topa dans la main.
C'est au cours de ces séances que l'on apprit à se connaître. Je le faisais parler, il adorait raconter des histoires, mais posait aussi beaucoup de questions sur moi, mes amours, mes emmerdes. Il avait apporté une chemise de carton vert, contenant les chansons ; sur des partitions, la top line du chant était écrite en notes serrées et appliquées, au-dessus desquelles étaient placés les accords en notation américaine. Sur d'autres feuilles, il y avait les textes. Pour deux d'entre eux, il avait visiblement utilisé un ordinateur et choisi la police « Comics bd » qui leur donnait un côté un peu loufoque. Les deux autres, peut-être plus anciennes, avaient été tapées à la machine à écrire. Pour chaque chanson, je jouais une ou deux guitares au métronome pour obtenir un play-back et il s'installait devant le micro pour chanter.
J'adorais enregistrer cette voix grave, vibrante, venue du fond de la vie et des faubourgs. Comme tous les « pros », Francis « tranchait » la bande, sa voix nous arrivait immédiatement aux oreilles. Il fallait toujours baisser le niveau. La vieille école, quoi. J'ai beaucoup appris en l'enregistrant, en l'observant. Parfois, je me permettais de le diriger un peu, sur des choses évidentes. En studio, on a toujours besoin d'une oreille extérieure. Sa voix était fatiguée dans les refrains, lorsqu'il devait « monter » ; elle sortait parfois un peu des rails. Mais elle était rugueuse, caillouteuse comme le cours d'un fleuve, et racontait mille fois plus encore que les textes. Les quatre titres étaient des « swing musette » au tempo assez soutenu. « On en a vu », sorte de complainte sur la vie dure et le temps qui passe, qu'on aurait vraiment entendu chantée par Montand ; « Monsieur de Lafontaine », une fantaisie charmante de candeur inspirée des fables de Lafontaine à la mélodie terriblement efficace ; « L'oiseau sur la branche », allégorie sur l 'amour et la liberté fort bien tournée et très jolie, et enfin « Bouchon d'accordéon », ma préférée. Cette chanson m'apprit qu'un bouchon n'était pas forcément un restaurant Lyonnais, mais une sorte de guinguette, un bar assez mal famé où l'on dansait le swing et la valse musette avec les filles, du côté de Bastille et surtout, selon lui, rue de Lappe. La chanson décrivait cette époque et ces lieux pittoresques, avec force détails et cette merveilleuse grosse voix, comme si on y était…
Quand on avait fini de travailler, on s'installait dans la cuisine, je lui proposais un thé ou un café, et là, invariablement, il me demandait : « Tu as des cigarettes ? Ça m'est interdit, mais les médecins m'emmerdent ! » Alors je sortais mon paquet de Marlboro, et l'on s'en grillait une, et même plusieurs, je le confesse… De toute façon, ce n'étais pas à moi de lui faire la morale, je ne me sentais pas du tout l'autorité suffisante, ni même l'envie. Mais surtout, elles étaient bonnes, ces cigarettes fumées en sa compagnie, aussi bonnes que celles qu'on fume en cachette quand on est gosse, aussi bonnes que celles qu'on fume en prison ou sur le champ de bataille, entre hommes. Plissant les yeux, rigolant de bonheur et de complicité, on crachait la fumée, on se faisait des confidences. Je crois pouvoir dire qu'il était très heureux à ces moments-là, et moi aussi bien sûr.
Aujourd'hui, Francis, on ne fume plus nulle part ailleurs que chez soi, et encore… Les cafés sont propres, ils sentent le linge et l'oxygène. Les cendriers sont relégués aux oubliettes, les garçons ne les changent plus en en posant parfois avec élégance un vide sur un plein. Du coup, ça réduit la consommation. On se sent mieux, on tousse moins. Cette semaine, je n'ai acheté qu'un paquet que je viens de finir en écrivant cette page. Mais ne t'en fais pas, vieil apache, lorsque j'ai mis à cuire une langue de boeuf dans un court bouillon frémissant, que j'ai réduit mon gaz sous la marmite et que je m'apprête à laisser bouillir quatre heures le morceau de bestiole dans le calme et l'éternité de ma cuisine, content, je m'assois sur une chaise, je tire une Marlboro d'un paquet blanc et je la grille voluptueusement en pensant à toi dans les volutes de fumée blanche, à Paris, sur la terre, la terre qui est un astre…