Les responsables de l'informatique enjolivent la réalité et me suivent pas à pas, pour que tous mes interlocuteurs en fassent de même. J'ai « oublié » de leur dire que j'avais été ingénieur système avant qu'ils sachent même ce qu'est un mainframe, et je vois bien qu'ils comptent me mener en bateau.
Si je veux conduire mon audit à bien, il faut que je puisse parler avec le personnel hors de leur présence, mais comment me débarrasser d'eux sans créer d'incident ? Il faudrait qu'ils renoncent de leur propre chef… L'idée vient alors, toute simple : ces brillants informaticiens de salon oseront-ils me suivre en zone de guerre ?
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Je les ai bien jaugés : le lendemain, ils sont sincèrement désolés de ne pas pouvoir m'accompagner à Tyr, mais ils ont tous des réunions très importantes à Beyrouth. Le voyage est sans problème. De Saïda à Tyr, la route est bombardée toutes les vingt minutes, cela laisse une marge de deux minutes, suffisante sauf accident ou dérèglement des chronomètres adverses.
Arrivé à destination, je commence mes entretiens et peux enfin apprécier l'efficacité réelle (et limitée) du système informatique.
On me présente une employée de noir vêtue. Son visage très régulier est beau, même si le voile qui l'encadre étroitement ne laisse rien deviner des cheveux ; la robe balaye le sol et efface toute forme ; les mains sont gantées. Je la salue en posant ma main droite au-dessus de mon cœur, puisque sa pratique religieuse lui interdit de toucher un homme… ce qui ne l'empêche pas d'être très efficace dans son travail.
Nous commençons à échanger, quand l'unique sirène encore en service dans la ville retentit, accompagnée de quelques explosions trop proches. Nous plongeons sous le bureau, abri dérisoire contre un coup direct, mais efficace contre les éclats de verre, en veillant à rester à distance respectueuse : le propre de la culture est d'être plus forte que l'instinct de survie.
Mais dans ce mouvement la robe bouge un peu, et j'entrevois une cheville parée d'une socquette aux couleurs éclatantes : son acte de résistance !
J'ai eu du mal à réprimer mon rire : je n'aurais pu en avouer la cause, et les témoins auraient cru que « l'expert » n'avait pas supporté la pression ! Mais cette vision fugitive reste mon gage de bonheur :
La liberté viendra des femmes !