La brume montant des marais environnants baigne toute la ville : en cette saison chaude, Abidjan est plus proche d'un sauna que d'une métropole. Pas facile déjà de travailler, alors pour se détendre…
Les collègues décident donc de me faire découvrir la brousse ce dimanche « Tu verras, il y a de l'air » et m'emmènent dans le village de l'un d'entre eux. Juste avant Yamoussoukro, nous obliquons vers Daloa, à l'ouest ; la savane arborée est superbe, ponctuée de termitières monumentales, et la chaleur – maintenant sèche – plus supportable. La route est belle, et si le chauffeur avait quelques notions de code, tout serait parfait.
Nous arrivons à l'heure du déjeuner et, après un bref passage à la gendarmerie (déplacement officiel oblige), allons rendre visite au chef du village. Celui-ci nous reçoit dans sa maison, une fournaise de béton et de tôle ondulée, très peu couleur locale, mais « les cases, c'est pour les sauvages ; il faut bien que je montre que j'ai un doctorat ! » m'explique-t-il. Après les échanges de compliments et le palabre, il nous invite à « partager son modeste repas » et m'installe sur un banc devant la maison, à l'ombre d'acacias centenaires, entre lui et « le vieux » – donc le sage – du village.
Les femmes – dûment prévenues de l'importance du visiteur – ont mis les petits plats dans les grands, ce qui est une façon de parler, puisque les mets sont servis dans des bassines où la rouille l'emporte sur l'émail, posées à terre, dans lesquelles nous piochons avec les doigts.
Après quelques entrées curieuses, un peu insipides mais heureusement pimentées (sans doute des insectes grillés, mais lesquels ? je ne peux le demander, ce serait impoli), elles nous servent un « machoiron braisé », superbe poisson-chat cuit sur des braises : un vrai délice.
Puis vient le plat de résistance : les femmes posent devant le chef une grande marmite fumante répandant des senteurs merveilleuses.
Le chef en sort triomphalement… un singe, et je me demande si ce n'est pas moi qui vais faire de la résistance : le petit animal a exactement la taille de mon dernier enfant. Les collègues ont le nez plongé dans une assiette imaginaire ; impossible de saisir leur regard, je me demande s'ils s'amusent de mon embarras ou s'ils craignent ma réaction.
Le chef alors détache la tête et me la remet : « C'est le meilleur morceau, le lieu de l'intelligence, il est réservé aux sages et aux chefs, il est normal qu'il soit pour toi, puisque tu es un chef dans ton pays et que le Vieux t'a choisi pour nous conseiller ! ». La majuscule de « Vieux » s'entend bien : il ne parle pas du sage du village, mais du président Houphouët-Boigny. Après une telle présentation, pas question de refuser ; mais le cœur n'y est pas, ou plutôt il est dangereusement près des lèvres !
Vient alors le réflexe salvateur : je me lève solennellement, la tête (celle du singe) entre les mains, et me tourne vers « le vieux » (celui du village, cette fois) ; je lui transmet alors mon trophée respectueusement, déclarant haut et fort qu'il revient de droit au sage du village, représentant de toute la sagesse africaine. Puis je saisis un morceau au hasard pour avoir les mains occupées et couper court à toute velléité de restitution.
« Le vieux » est enchanté : d'après lui peu d'ivoiriens auraient eu ce savoir vivre… je grignote sans conviction un morceau moins chargé en symboles, incapable d'en discerner le goût sous le piment, et le repas s'achève dans les louanges réciproques.
Le chef nous « donne la route » et nous repartons, les collègues riant sous cape. Ils ne me diront jamais s'ils ont monté un coup pour tester mes réflexes, ou si ce repas ne fut dû qu'à l'improvisation africaine, mais mon expérience du pays me fait pencher pour la première hypothèse : je crois bien qu'ils ont voulu me « tropicaliser » !