J'émerge.
Les brumes se dissipent peu à peu et je découvre vaguement les murs de ma chambre : du blanc partout, et quelques instruments bizarres accrochés ça et là, une lumière crue.
Ma vision se précise et je constate que je suis nu – déchoquage ? – les jambes prises dans des systèmes compliqués de poulies et de contrepoids : quelques fils et tuyaux décorent mon torse, mes bras, mon crâne ; ceux qui passent par mes narines me gênent vraiment.
Puis la douleur m'envahit : le torse et les bras sont aussi moulus qu'après un matche de rugby (j'ai été longtemps pilier), mes cuisses sont plongées dans une friteuse au point d'ébullition, mais en dessous des genoux je ne sens plus rien. Ne pas me laisser submerger ! Je ferme les yeux et me concentre sur mes cuisses : je roule ma douleur en une boule compacte et la jette au loin… plusieurs fois… vieille technique efficace, j'arrive à maîtriser.
mai 68 la fête partout il fait beau je roule pépère entre deux manifs sur ma Terrot 150 une Mercedes brûle le stop elle roule très très très vite le chauffeur regarde de l'autre côté pas le temps d'éviter elle me prend de plein fouet par le travers gauche sans avoir ralenti moi et ma moto sommes projetés comme des fétus même sentiment d'apesanteur que quand je saute en parachute juste le temps de voir le trottoir arriver faire un roulé-boulé plus rien
Une bonne sœur en cornette entre : mon réveil a dû déclancher une alarme.
Elle est toute joyeuse « Ah, monsieur, on n'y croyait plus ! ». Elle a sûrement suivi des cours de psycho... Elle injecte un produit dans la perfusion, la douleur s'estompe un peu.
Je m'endors épuisé : étonnant ce que le coma fatigue !
Le lendemain (ou le surlendemain, ou une heure après ?), le « patron » vient faire le point. Je n'ai pas encore les idées très nettes, mais j'écoute attentivement, et comme je n'ai pas perdu mon sens critique, je me souviens d'accidents antérieurs où j'ai toujours déjoué les prévisions. Mon optimisme est cependant mesuré.
Les jambes ont été reconstituées, mais sont à peu près mortes : plus aucun influx nerveux en dessous des genoux, cuisses innervées à cinquante pour cent. La colonne vertébrale n'est pas touchée : je marcherai peut-être… avec des béquilles.
Le reste semble en état, mais il faudra de longs tests pour mesurer les séquelles cérébrales après trois mois de coma et une dizaine d'arrêts cardiaques : j'ai toujours été relancé rapidement, mais il ne peut garantir que tout le cerveau a toujours été bien irrigué ; il me montre le défibrillateur, m'explique son fonctionnement, ça m'intéresse.
Un jour revient la notion du temps. Quand l'infirmière me donne la date, je crie « mon examen ! » et lui explique : je suis en première année de Sciences Économiques et les épreuves sont dans moins de trois semaines, pas question que je perde une année pour un accident, je paie mes études ! Je voudrais avoir un appareil photo pour fixer son visage : l'image même de l'incompréhension absolue…
S'ensuivent trois semaines de bagarres : tous contre moi, j'aime. Je leur casse les pieds jour et nuit, j'arrive à faire parler de moi dans la presse locale, bref c'est eux qui craquent, et le jour dit une ambulance m'emmène à la fac après que j'aie signé maintes décharges : comme le disait Kant, « Qui veut peut ». Deux épreuves tirées au sort – en septembre 68 les examens sont un peu bricolés – droit de la famille (aïe !) et statistiques (ouf !). Je suis allongé sur mon brancard, une secrétaire tient devant moi une planche à dessin, je compose dessus tranquillement.
Et comme le cerveau n'a pas été si touché que ça, je réussis… d'extrême justesse certes (0,5 en droit et 19,5 en stats, ça fait juste la moyenne), mais quand même. C'est la seule année où je n'ai pas eu de mention, mais c'est celle dont je suis le plus fier !
Comme d'habitude, les médecins avaient sous-estimé mes capacités et ma volonté de récupération, aujourd'hui je marche tous les jours plusieurs kilomètres, sans canne et sans que personne puisse deviner la paralysie des pieds ; il ne m'a fallu qu'une dizaine d'années pour y parvenir.
Et depuis près de quarante ans, je sais que la vie est très courte, alors je fonce – parfois trop, excusez m'en – et j'ai fait mienne la devise d'Hadrien le sage « Je vis chaque instant comme si c'était le dernier ». Quand je partirai, je n'aurai que peu de regrets.
Reste la souffrance, vive et continue : dans tout ce temps, elle ne m'a pas laissé une seconde de répit. Mais elle m'a attendri, rendu bienveillant et attentif aux douleurs des autres, toujours prêt à comprendre et à excuser, à ne pas démêler entre prétexte et raison, à pardonner ces petits abandons qui parsèment l'amitié. Louée soit la douleur, qui m'a fait humain !
Alors, si je suis toujours là le 26 mai 2008,
et j'y compte bien, n'en déplaise à Esculape,
je sabrerai un Champagne !