Je n'ai jamais subi un gros tremblement de terre, mais ça doit ressembler à ça. Tout bouge, nous avons été jetés à terre, le plâtre du plafond tombe, celui des murs se fissure. La poussière est telle que nous ne pouvons plus respirer, ne voyons presque plus rien. Nous sortons par les fenêtres, car la porte est bloquée : pas la peine de vérifier de l'intérieur si l'immeuble va tenir…
En fait, c'est la maison mitoyenne qui a pris : un trou béant dans la façade, un peu de fumée, beaucoup de poussière… Chacun met son Kéfir devant la bouche, en guise de masque, et nous nous précipitons à l'intérieur. Personne : ouf ! A travers la poussière, nous distinguons un trou au fond et fonçons : la roquette a traversé les deux murs et explosé dans le jardin.
J'ai trouvé mon étendard sur un mur de Tyr :
Un petit bout de tissu vert criard, avec des fleurs jaunes, dont on fait les robes d'enfant.
De la famille qui y déjeunait restent quelques bribes au mur. Pour me maîtriser, je fixe un détail incongru : un petit bout de tissu intact collé au mur noirci, de ce tissu vert criard avec des fleurs jaunes dont on fait les robes d'enfants. Celle qui le portait n'avait pas trois ans.
J'ai trouvé mon étendard collé par la roquette sur un mur de Tyr :
Celle qui le portait, au moment de mourir n'avait pas trois ans.
Aux infos du soir, Tsahal se vantera d'avoir détruit un dépôt d'armes du Hezbollah, qui s'en souvient ? Mais depuis dix ans ce bout de tissu est mon étendard et la petite fille joue dans les cauchemars de toutes mes nuits.
J'ai gardé mon étendard pieusement rangé parmi les souvenirs de ce mur de Tyr :
Et elle, elle revient jouer avec moi toutes les nuits.