Noël approche ;
Mon père entre dans la cuisine, la longue pièce, seule chauffée par le « feu continu », où nous vivons l'hiver. Nous nous préparons à souper – à cette époque on « soupe » le soir, on « dîne » à midi et on « déjeune » le matin. Ce sera d'ailleurs, comme chaque soir, un vrai souper : une soupe maigre trempant du pain.
Le visage de mon père est encore plus sombre qu'à l'ordinaire :
« Jean est parti en fumée… Ses enfants n'auront pas de Noël ».
Nous avons compris, bien sûr, même si ce n'est que beaucoup plus tard, en lisant Jorge Semprun, que j'ai appris que mon père avait ramené cette expression de Buchenwald, d'où l'on ne s'échappait que dans la fumée des crématoires.
Jean est un ami de mon père, nous jouons de temps en temps avec ses enfants. Ma sœur me regarde. Avec mes neuf ans, je suis l'aîné, son « chef » et nos rôles sont bien répartis : je décide, elle parle. Elle voit que j'ai eu la même idée et annonce d'une voix blanche : « On leur donne notre vélo ». Depuis deux ans nous voulons acheter un vélo et nous en avons économisé presque la moitié…
Nos parents acquiescent sans un mot et je vais chercher les billets. J'ai une forte envie d'en distraire un, mais je résiste.
Ce Noël m'est resté, où nous eûmes pour cadeau, ma sœur et moi, chacun une orange…
Les suivants aussi, au même régime, car mon père six mois plus tard partit à son tour en fumée, et personne ne nous sacrifia de vélo : nous étions trop pauvres pour être encore connus du monde des vivants.
Ces temps étaient durs et durs les hommes qu'ils ont forgés.