« Tu n'irais pas les caresser comme lui, hein ? »
Franchement, les crocodiles peuplant les douves du palais présidentiel de Yamoussoukro n'ont pas l'air très avenants. N'allez pas imaginer des douves à la façon des châteaux de la Loire, mais à la dimension africaine : dans les trois cents mètres de large. Et à la surface de l'eau boueuse flottent des centaines de troncs d'arbres, les bestioles à l'affut, car le troupeau de vaches livré ce matin n'est plus pour eux qu'un lointain souvenir.
Une demi-douzaine d'entre eux se chauffent au soleil sur une petite plage à côté de la porte d'enceinte : des caïmans de trois à quatre mètres de long qui semblent dormir, mais sont assez éveillés pour attraper au vol, sans jamais les manquer, les morceaux de viande que le « berger » leur jette. La vivacité de ces monstres est étonnante. Et de temps en temps le berger va en caresser un, très prudemment.
Mes accompagnateurs ont manifestement oublié qu'un « expert » doit relever tout ce qui peut ressembler à un défi sous peine de perdre son crédit… moi pas ! Aussi, je ne fais ni une ni deux et enjambe le garde-corps ; mon geste est si inattendu que personne ne songe à m'en empêcher. Dans le silence de mort qui s'est abattu sur nous, je n'entends plus que mon cœur, qui bat vraiment très fort !
J'ai bien observé comment faisait le berger, et me conduis exactement comme lui. Je choisis un crocodile isolé des autres ; c'est le plus gros, mais il est bien placé, la tête tournée vers l'eau. Je peux donc l'approcher en restant du côté de la terre ferme, sans risquer me faire couper la retraite.
Je me penche ensuite lentement, en gardant les jambes en dehors du demi-cercle que pourrait balayer sa queue, et du bout des doigts je tapote délicatement l'extrémité de l'appendice caudal… sans réaction du monstre.
J'ai rempli mon contrat et recule vers la barrière, sans perdre mes agneaux des yeux ; deux d'entre eux ont discrètement amorcé leur reptation dans ma direction, mais il leur manquera plusieurs secondes, je peux donc sortir dignement, en faisant mine de ne pas me presser.
Le silence est alors rompu par les hurlements de joie des assistants. Mais le plus étonné, c'est peut-être moi, quand je constate que les spectateurs sont devenus presque aussi pâles que moi !
Et puisqu'il faut une morale à toute histoire, tous ont vite retrouvé leur verve et leur couleur, celui qui m'avait provoqué a été licencié le soir même, l'histoire a fait le tour du pays et plus aucun Ivoirien ne s'est avisé de me défier… Un regret quand même : mes accompagnateurs ont été tellement sidérés qu'aucun n'a pensé à prendre une photo ; dommage pour mes archives !