L'art du sacrifice
C'est si beau, une ville, la nuit, tu sais.
Cette phrase n'était pas de toi. Je ne te l'ai pas fait remarquer.
Joueur cynique, tu m'avais ceint les yeux d'un bandeau pourpre.
Maintenant, tu vas apprendre à voir la ville autrement. Avec mes yeux, ton odorat, mes mains pour guide, ton instinct.
Grincement, claquement métallique de la porte du vieil ascenseur sur nous. Gorge verrouillée par ce bruit carcéral. Animal aveugle, face à son dompteur, terré au fond de la cage. Ton regard posé sur moi, je le sens. L'antique machinerie déroule lentement ses câbles et poulies arthritiques jusqu'au rez-de-chaussée. Le marbre m'éclabousse de fraîcheur morbide. J'hésite.
Dans la rue, ma main tâtonne à la recherche de la tienne. Tu la repousses.
Glisse-toi dans le bruit de mes pas. Apprends à écouter mon souffle. Sois attentive. Inscris-toi dans le déplacement d'air produit par mon corps.
Je veux protester, dire que sur les pavés irréguliers, perchée sur les fines chaussures que tu viens juste de m'offrir, je me sens aussi gauche qu'un poulain nouveau né. Je ne dois pas tomber. Est-ce que tu me relèverais si je me brisais les chevilles ? Je ne pose pas la question.
Détends-toi, Aie confiance en moi.
J'ai confiance en toi.
Par de légères pressions sur mon épaule droite ou gauche, tu m'indiques la voie à suivre. Je suis le chien et l'aveugle à la fois.
Tu ne m'as pas dit pourquoi nous n'avions pas pris la voiture ni ou nous nous rendions. Je ne connais jamais à l'avance le scénario. Je te suis, tu as la maîtrise.
J'ai chaud sous le velours alors qu'une langue râpeuse de froid se coule par moment entre mes cuisses nues. Mon corps perçoit, dessine une nouvelle cartographie de la ville. A la force du vent qui pénètre jusqu'à mon sexe, je sens si nous passons dans une avenue, dans une ruelle étroite, entre de hauts immeubles, si nous croisons une impasse, si nous frôlons d'autres corps…
Je pense que c'est facile finalement de se laisser guider par l'onde chaleureuse de ta main le long de l'échine. J'avance sans penser aux regards narquois des passants. Je ne sais pas où je vais, mais je le désire.
Des mots soufflés dans ma nuque. Ce n'est plus la voix de tout à l'heure, celle d'avant l'ascenseur… Plus dure, directive encore.
Attention, une marche, encore une autre…Je ne les compte pas. A m'en blesser les paumes, tu écrases ta main sur la mienne le long d'une rampe grumeleuse et glacée.
Continue !
Au loin, des rires étouffés, froissés. Odeurs de papiers gras, de vases et d'urine. Clapotis visqueux. Une langue humide me lèche les cuisses. L'eau du fleuve toute proche comme un second manteau se glisse en moi, me nimbe de sa morsure. J'ai un peu peur.
Je t'avais dit. Je suis le sable entre tes doigts, laisse-moi couler. Tu m'as tendu les chaussures très hautes à brides.
Je ne veux pas que tu t'échappes aussi facilement, porte-les.
Où es-tu ? Je tourne sur moi-même. Où es-tu ? Ne me laisse pas seule. L'écho de ma voix fait des ronds dans l'eau. Ne pas avancer de peur de basculer. Où es-tu ? Rires éraillés, amplifiés par les voûtes d'un pont. Ce n'est pas ton rire. Pourtant je sais que tu m'amuses du spectacle de la petite bête perdue.
L'angoisse en écharpe resserre son nœud autour de ma gorge. La main à mes yeux, prête à retirer mon carcan de velours. Ta main-griffe agrippe mon poignet et me pousse contre un mur.
Je suis là, tu ne t'échapperas pas en te noyant.
Tu écrases si fort ton corps contre le mien que la pierre poreuse s'effrite dans mon dos. Je tente de capter ta chaleur alors que tu réunis mes mains au-dessus de ma tête pour les attacher à un cercle de métal. Lentement, tu dégrafes un à un les boutons de mon manteau, me livre aux coups de fouet du froid et aux rires.
Tu écartes mes jambes.
Chauve-souris écartelée, bateau à l'ancre, je tangue au gré de ton désir.
Les rires spectateurs se sont rapprochés.
Le moment est venu, je vais un peu te libérer.
Le bandeau s'écrase à mes pieds.
Je vois.
Ton œil avait tout calculé comme d'habitude.
Je suis nue, attachée à un anneau sur un quai de Seine. La bouche d'un pont vomit par bouffée des odeurs fétides et rances.
Au moment où des clochards payés pour parfaire le tableau projettent en un arc sublime leur foutre sur mon corps, un bateau mouche passe, zèbre mon corps à coup de lumière crue et violette. Tu m'offres à la mitraille des touristes avant de me livrer aux rafales de ton appareil photographique et aux magazines sur papier glacé du monde entier. Tu ne laisses jamais rien au hasard. C'est pour ça que je t'aime.
Parfait, je suis content, on a fait une belle série, vas te rhabiller maintenant. Les chaussures, tu peux les garder. Quant au manteau, tu dois me le rendre, il m'a été prêté par un couturier.