Voici quelques jours, à l'issue d'une réunion, dans un brouhaha de fauteuils repoussés je rassemble mes dossiers, distraitement je serre quelques mains, réponds aux formules de politesse, un sourire par ci, une promesse de coup de fil par là, franchie la porte le groupe se désagrège peu à peu, enfin seul je m'éloigne, au tournant du couloir je tombe sur Alexandre, que je connais depuis longtemps à titre professionnel. C'est un garçon sympathique, à l'intelligence vive, un gestionnaire reconnu, scrupuleux dans son travail, qui aurait pu prétendre à une carrière brillante mais qui préfère investir dans la vie de famille, prendre le temps d'élever ses enfants et de cultiver son jardin. Souvent sa pratique est plaisante, il a un sens aigu de l'observation, de l'analyse et de la repartie. Nous avons discuté quelques minutes, pause bienvenue avant de s'immerger à nouveau, chacun de son côté, dans les soucis du quotidien. De mémoire je vous livre la fin de notre conversation.
Tu n'ignores pas Philati que je suis actuellement en négociation pour la signature de gros contrats avec la société X. Je progresse rapidement, les relations se passent bien, l'échange est constructif, détendu. A l'issue de la troisième réunion avec la directrice financière, alors que nous consultons nos agendas pour déterminer la date d'un quatrième rendez-vous, celle-ci me propose de l'accompagner à Eurodisney. Elle s'est procuré deux billets d'entrée.
C'est étonnant ! Ceci ne s'explique guère dans le cadre d'une pratique professionnelle. Pour ma part j'y vois une tentative de rapprochement sentimental. Sais-tu si elle est célibataire ?
Je n'ai pas de certitude, mais c'est probable.
Et qu'as-tu répondu ?
J'ai décliné l'invitation (sachez qu'Alexandre est marié et a deux enfants). Est-ce que cela t'es déjà arrivé ?
Non, jamais.
Ici commence à poindre en moi un vague sentiment de frustration, comme si la découverte que je n'avais pas reçu ce type d'invitation pouvait induire la prise de conscience d'un charme moindre, pouvait me rabaisser par rapport à Alexandre, comme si cela augurait des lendemains difficiles, ou même comme si mon esprit se surprenait à se découvrir préoccupé de telles mesquineries, en foi de quoi il ne pouvait que porter un jugement sévère sur sa propre personnalité. Une seconde je m'en veux de n'avoir pas eu le réflexe de mentir, de lâcher un «oui, bien sûr» du tac au tac, ou du moins de ne pas avoir mentionné telle anecdote avantageuse, inévitable lorsque l'essentiel de son travail consiste à discuter avec différents interlocuteurs, afin de détourner finement la conversation, mais c'est fugace, aussitôt j'occulte ma part de responsabilité dans la réponse maladroite, et même je ressens une pointe d'énervement davantage contre Alexandre qui occasionne un tel trouble que contre moi-même dont la futilité en est pourtant la véritable cause. Aussi j'ajoute :
Alexandre fronce les sourcils. Instinctivement je m'apprête à corriger le tir, cependant qu'une sonnerie d'alerte retentit au fond de mon esprit : mes propos seraient-ils mal interprétés, ou plutôt ai-je inconsciemment souhaité qu'ils le fussent, auquel cas leur caractère inapproprié (car Alexandre apparaît irréprochable), que je vais noyer dans une boutade, serait la manière correcte de les entendre, ils seraient l'expression d'un défoulement et c'est à présent que je deviens hypocrite. Ou encore : s'ils étaient mal interprétés par Alexandre, cela aurait-il de l'importance ? Alexandre se le tiendrait pour dit à l'avenir et ne me narguerait plus avec les œillades flatteuses que lui occasionne son physique avantageux, de toute façon s'il n'est pas content il ne peut rien contre moi professionnellement parlant, je suis une force qui va et j'emmerde tous les cons, c'est-à-dire que ma légitimité personnelle justifie que je bouscule ceux qui ont la malchance de passer devant moi par hasard – la force qui va n'a pas inventé le volant. Ou enfin : se pourrait-il qu'ils ne le fussent point, puisque par définition un écart s'insinue entre ce que l'on pense et ce que l'on donne à penser, la communication n'est pas une science exacte, et donc l'enjeu n'est pas la correcte ou incorrecte interprétation puisque le principe même du dialogue induit un glissement sémantique, deux monologues s'entrelacent, compte tenu du flou ambiant à l'intérieur d'une certaine marge on peut dire ce qu'on veut, c'est fluctuant, translucide, interchangeable, cela se fond dans le gris, au final chacun entend ce qu'il est disposé à entendre, chacun suit son idée, et tel qui s'intéresserait à l'interlocuteur se trouverait aspiré par une trajectoire étrangère, prisonnier des idées de l'autre, à la remorque.
Le voici rasséréné, pour la forme il murmure qu'il n'y a pas de « relations », même au sens platonique du terme. Un bref instant j'ai hésité, j'ai failli tourner sept fois ma langue dans ma bouche et puis non, c'est sorti, je lui ai demandé s'il me remerciait plutôt pour l'avoir traité de dragueur ou d'impuissant. Il s'est éloigné furieux.
Depuis je ne l'ai pas revu et voici que ce soir, tranquillement installé devant mon ordinateur, sollicitant péniblement quelques neurones en vue d'un texte nouveau à livrer à votre curiosité, à l'appétit littéraire furieux des myspaciens, des over-blogueurs, des inconnus de la toile, et hop ! azerty par-ci, et hop ! wxcv par là, je me remémore cet incident. La conclusion serait sans appel : par ma maladresse, voire par ma lourdeur, je me serais aliéné, au moins provisoirement, une connaissance de longue date. Toutefois la vérité m'oblige à reconnaître que si l'anecdote rapportée par Alexandre correspond à un discours réel, en revanche mes répliques dans ce texte demeurent imaginaires, sur le coup toutes ces réflexions n'ont pas surgi dans mon esprit, je me suis tu, la discussion a vite évolué, de nouveaux sujets sont apparus, dans le feu de l'action je n'ai pas ressenti grand chose, à peine un vague sentiment hargneux de jeune coq, à présent seulement ai-je disséqué la scène et j'ai découvert au fur et à mesure que je vous l'ai écrit ce que j'aurais pu vraiment ressentir si certains penchants avaient eu le temps de s'exprimer…
Suis-je heureux, lorsque l'occasion se présentera à nouveau de discuter avec Alexandre, de pouvoir le regarder droit dans les yeux, sans rougir d'une conduite passée discutable ? Est-ce que je me réjouis d'avoir peut-être par mon apathie sauvegardé une relation ? A peine ! Je me surprends presque à regretter d'être demeuré silencieux, de l'avoir laissé mener le débat à sa guise, de n'avoir pas existé, fût-ce de manière équivoque, et il me semble que j'adopterais facilement les plis d'un personnage vulgaire pour obtenir l'apparence d'un degré d'existence supérieur, pour imprimer une marque dans la vie sociale, peu importe sa qualité, peu importe même que ce fût ma marque pourvu que par moi elle soit produite, qu'on me l'impute, que je participe au festin de la réalisation collective, que je m'insinue dans le cercle des acteurs.
La circonstance que je n'aie somme toute que rarement cédé à la facilité dans ma vie, pour d'obscures raisons morales et normatives, me paraît une piètre consolation face à cette part de moi-même qui surgit à l'improviste, qui revendique aussi son authenticité, qui ricane en constatant la finesse de la membrane qui la sépare de la surface, qui interroge sournoisement quelle part est la bonne, qui est véritablement Philati, avec son logo de vaches et de veaux paissant dans les forêts d'altitude, à l'écart du troupeau choisissant l'herbe succulente, ce pseudonyme presque plus réel que moi dès lors qu'il vous illustre mieux que moi certaines anecdotes, qu'il incarne des sentiments avec plus de brio que je ne saurais le faire.
Et ce je, qui se tient derrière Philati, dans l'ombre de son ombre, mais qui vit au soleil, qui est-il ? Je ne suis ni meilleur ni pire qu'un autre. Si les contorsions de l'histoire soudain rendaient les certitudes plus floues, les normes plus antagonistes, si chacun devait se décider en puisant au fond de lui-même les motifs de ses actes et non en se laissant bercer par le confort du courant, combien parmi nous, même instruits par l'expérience, par la profusion de l'information que permet la technologie, feraient aujourd'hui un choix qu'ils pourraient assumer demain la tête haute quelles que soient les circonstances, combien en tout cas aujourd'hui plus qu'hier, ici davantage que là-bas ?