L'Ile et l'Icône
Thierry Jolif
« Notre combat est dur et enragé, mais seulement pour les orgueilleux et les superbes … » Saint Silouane.
Passé presque inaperçu auprès du « grand public » en France, le film de Pavel Lounguine OSTROV, « L'île », a suscité moult réactions on ne peut plus positives au sein des communautés orthodoxes de tous pays.
Le scénario s'inspire très largement, il est vrai, de hautes figures de la foi orthodoxe qui ne pouvaient laisser les fidèles indifférents. Saint Théophile de Kiev est évoqué, mais on pourrait aussi songer à saint Silouane du Mont Athos.
Simple matelot sur une barge transportant du charbon, le personnage principal, voit le court de sa pauvre existence basculer lorsque la barge est arraisonnée par un navire nazi. Capturé l'homme et son commandant adopte, face à la certitude de la mort, deux attitudes bien distinctes, inconciliables. Le commandant demeure digne, maître de lui-même quand le matelot implore, supplie, tente de se cacher, refuse de faire face à ce qui semble inéluctable ! Apparemment amusé par cet antagonisme l'officier allemand met un marché, et un revolver, dans les mains du lâche et lui assure qu'il aura la vie « sauve » s'il abat son supérieur. Une arme dans la main, une autre sur la nuque, l'homme simple choisit sa vie au prix de l'infamie, touché son commandant bascule dans les eaux glacées, les soldats s'en vont, non sans incendier la barge. Notre « meurtrier » échappe à la mort et s'échoue sur un le rivage d'une île. Son corps meurtri, et son âme qui ne peut l'être moins, sont pris en charge par les moines dont le monastère occupe l'île. Ceci est la première, courte, séquence du film. Celui qui veut « sauver » sa vie ne la perd-t-il pas ?
Dans ce film le choix du noir et blanc n'est pas « innocent », bien évidemment, ce d'autant que celui qui devient le Père Anatoli, notre veule matelot, continue à travailler le charbon, la crasse noirceur de celui-ci contraste avec la blancheur immaculée de la neige. Et celui qui va tout transformer c'est celui que l'on n'attendait pas, celui qui n'avait pas de « vocation », le plus sale, le moins discipliné. Oui, sale, indiscipliné, cocasse, agressif parfois, oui, mais lui dont l'intime tragédie, dont la déchirure intérieure, dont le repentir a su ouvrir en son âme une brèche aux énergies transfigurantes.
La vie spirituelle du Père Anatoli se tourne entièrement vers les autres alors qu'il est, pourtant abimé résolument, absolument dans son for intérieur, absorbé totalement dans le repentir. Il ne prie que pour les autres, pour l'âme de celui qu'il a tué et pour la guérison de tous ceux qui viennent le trouver, pécheurs, comme lui, mais qui, eux n'ont pas su ouvrir une brèche dans la cuirasse que nous portons tous, hormis, quelques êtres d'exceptions tel ce Père Anatoli. Etre de fiction, certes, mais qui rassemble en lui tant de figures familières de staretz. Tel l'admirable saint Silouane, fuyant sur l'Athos sa vie de jeunesse dissolue et le souvenir d'un homme qu'il avait grièvement blessé dans un accès de colère et qui, abimé lui aussi dans le repentir, s'acquittera sa vie durant des tâches les plus modestes, ensevelissant en lui un trésor de spiritualité et d'amour, que la plupart de ses coreligionnaires ignoraient totalement. Le secours spirituel reçu du Christ par Silouane : « Demeure consciemment en enfer sans désespérer » s'applique admirablement au Père Anatoli. L'endroit qu'il entend habiter, la chaufferie du monastère, reflète bien la noirceur et la saleté d'une âme pécheresse, son enfer. Dissemblance aussi : seule la pièce dans laquelle il prie devant l'icône est propre et lumineuse. Ajoutant encore à cette impression d'oppositions répétées, lorsqu'il prie le Père Anatoli se tient droit, comme une flèche, comme un i, alors qu'il marche, vouté et comme oppressé lorsqu'il travaille. Dès lors, la prière du Père Anatoli devant l'icône, bien que n'étant « montrée » que rarement dans le film, devient un élément central, un élément axial. Toutes les scènes qui nous exposent ensuite, dans d'autres circonstances, le Père Anatoli en prière peuvent, à juste titre, être rapprochées de celle-ci comme d'un véritable archétype, prière courte, personnelle et très « forte », rappelant les paroles de saint Jean de Cronsdadt « Mieux valent cinq mots, personnels, dit avec une foi ardente qu'une longue prière dites avec inadvertance. » Nous est alors rendu visible, vivant, un véritable et constant entretien spirituel de l'âme avec Icelui qui est, non seulement, son Créateur, mais plus encore son Médecin et son Sauveur, Celui-là qui exauce les prières d'un grand pécheur, d'un homme que chacun condamnerait pour son acte criminel, le Seigneur qui fait saint l'homme que ses frères voudrait rejeter au nom d'une morale qu'ils croient inspirée par le Ciel. En ceci, ce film est une véritable icône en mouvement.
D'ailleurs, l'île n'est-elle pas une icône de la Création, en même tant qu'elle est une contre-icône du monde, parcelle de stabilité, de perpétuité au milieu de l'agitation des flots (eux-mêmes contre-image de l'agitation des passions mondaines). De même que les personnages qui « s'agitent » autour du Père Anatoli sont des images inversées de son combat intérieur, images inversées en ce qu'ils représentent l'agitation des passions au cœur même de la paix de l'île, du monde monastique, contre-image du monde !
Le Père Anatoli n'est-il pas, lui-même, une île ? N'est-il pas l'île, lui-même, lui qui s'isole toujours plus, malgré l'agitation des hommes et des femmes alentour, ne s'en va-t-il pas vers toujours plus de solitude pour prier et se repentir des ses fautes dans la nature sauvage et hostile ? N'est-il pas très seul dans sa chaufferie, aussi dans sa pièce de prières ? N'est-il pas vraiment une île, un îlot désolé ? Vraiment ? Mais, aussi est-il jamais réellement seul ?
Le « crime » du Père Anatoli a ouvert en lui une brèche vivifiante, une blessure qui ne se ferme pas, qui devient source de la Grâce, à l'image de la plaie christique, fontaine plus que vivifiante, et lui-même, de par son attitude, véritable folie pour le monde, quel qu'il soit d'ailleurs (profane, monastique, ecclésiastique), finit par ouvrir une brèche en tout ceux qui veulent bien lui prêter attention, comme peuvent nous y amener les saintes Icônes.
Mais, plus encore, pour ceux qui voudront bien y voir autre chose qu'une tentative de « documentaire » sur la vie intérieure du moine, ce film devient, comme les Icônes précisément, leçon de théologie, bien plus, bien mieux qu'un long exposé empesé et intellectualiste.
Leçon de théologie profonde sur le véritable retournement, métanoia, conversion du cœur.
Leçon sur le véritable appel du Christ aux pécheurs, appel qui ne doit pas se laisser enfermer dans les cadres ritualistes de la religion.
Leçon qui nous rappelle, à temps et à contretemps, par toutes les attitudes du Père Anatoli que ce que nous appelons le « christianisme » contient bien plus que cela, qu'il s'élargit spirituellement au-delà de tout conformisme rigidifiant.
Toutefois, cette leçon ne saurait être détournée vers une forme d'iconoclasme, de refus des dogmes, des canons, des règles ecclésiales, elles sont l'absolu nécessaire, mais nécessaire en vue de capturer l'essentiel. Ainsi, lorsque le Père Anatoli s'emporte auprès de la jeune mère venu pour qu'il guérisse par ses prières son enfant malade, il le fait, non par conformisme mais bel et bien parce que la jeune fille place en premier des considérations matérielles malgré la grâce accordée à son fils. Elle argue de son obligation de se rendre au travail qui l'empêche de rester pour que le garçon reçoive la communion. Certes c'est une réalité, l'on peut le comprendre, l'admettre, l'excuser même. Le Père Anatoli, lui, ne cédera pas et ira jusqu'à arracher l'enfant à sa mère car il doit communier, non parce qu'il s'agit d'une règle, d'une convention, mais bel et bien parce que là est l'essentiel, la guérison est une chose, l'union à Dieu une autre, la réalité est une chose, autre est la Vérité.
Aussi infiniment séparé que nous soyons de Lui, le Seigneur peut nous guérir, par ses saints, entre autre, mais il ne peut nous contraindre à l'union avec Lui, il y faut un mouvement de l'âme et un cœur contrit et humble. Celui du Père Anatoli ne pouvait l'être plus et le Seigneur lui accorda Sa grande consolation.
Selon le terme juif kaddosh, i.e, « saint », le saint est le séparé, celui que sa sainteté sépare du reste des fidèles, du reste du monde. Le saint est celui que Dieu retranche du monde tout en le laissant dans le monde en tant que vivante préfiguration du Royaume qui est au-dedans de nous. C'est généralement après la naissance au ciel du saint que l'on peut écrire son icône, rien que de très « logique » puisque lors de sa vie terrestre il est une vivante icône, une icône en mouvement.