Dans
ma dernière rubrique je vous parlais du Tanjas Nachtcafé, scène
disparue où sont passés la plupart des artistes qui font la Chanson
Berlinoise d'aujourd'hui. Parmi eux, parmi elles, Cora Frost...
Cora
Frost, la fille illégitime de Barbara et de Brigitte Fontaine
version berlinoise
C'est
hallucinant. Barbara est ressuscitée. Je ferme les yeux, je suis au
théâtre du Châtelet et c'est elle que j'entends, c'est cette
émotion, c'est sa force,
sa
féminité exarcerbée, c'est sa voix qui se déchire en sombres
éclats. Un instant c'est bonheur de la retrouver, un pur miracle.
J'ouvre les yeux : je suis au théâtre de l'Admiralspalast, au cœur
de Berlin, en présence d'un autre miracle : Cora Frost. Entière.
Sulfureuse. Fantasque. Incomparable.
Après
vingt-cinq ans de carrière, Cora Frost, dont on dit ici qu'elle est
la chose la plus dangeureuse que le cabaret allemand ait créée, est
en tournée pour offrir le meilleur d'elle-même au public : son
„Best of Rest of Cora Frost“. Le meilleur... de ses restes. Des
restes certes, mais alors, pour un festin gargantuesque. Car Cora,
comédienne, chanteuse, metteuse en scène et auteuse, ne sait
qu'offrir. Avec elle, c'est Berlin dans sa démesure et son étrangeté
que l'on rencontre. C'est du théâtre, de la danse, de la
performance, de la poésie et du punk, mais avant tout, c'est de la
chanson.
Le
spectacle commence par le tournage d'un porno burlesque, avec lequel
Cora et ses musiciens espèrent gagner un peu de sous. Ça
rate. Cora portait pourtant pour l'occasion sa plus belle robe de
mariée et son dodu pianiste, son peignoir de bain le plus laid...
Plus tard elle nous glace le sang avec Oh,
wehe,Schneewehe
une chanson équivoque sur le petting en voiture. Puis elle nous
attendrit avec son surréaliste Berlin,
das liegt am Meer...
Oui, il y a la mer à Berlin, demandez aux amoureux... La rêverie
s'achève sur un gargarisme à la wodka à quatre voix avec ses
musiciens, trois improbables complices, le fidèle Dert Thumser
(piano), Toni Nissl (batterie) et Gary Schmalzl (guitares), qui ne se
contentent pas de jouer, ou plutôt si, qui jouent, facétieux et
comédiens à part entière. Tour
à tour Don Quichotte, clown ubuesque, splendide chérubin, Cora est
femme, elle
est forte
et elle se bat contre les moulins à vent...
De tous ses restes, ses
ballades sont de loin les plus déroutants. Sa Wildschweinserenade
(la sérénade du sanglier) par
exemple, un grand classique tragicomique : dans
une étable de
Bavière, une fermière malade d'amour adresse une prière désespérée
à Marie : si elle embrasse cette jeune citadine qui
habite de l'autre côté de la montagne, Marie la pardonnera-t-elle ?
Cora, diva
lunaire,
s'habille
pour cette chanson d'un boa de plumes aux couleurs de nuit qui la
couvre des pieds jusqu'au cou, sublime et effrayant à la fois. C'est
un Ave Maria contemporain, beau à pleurer, que Cora Frost porte avec
intensité comme
une fleur noire à la boutonnière. Un autre de ses meilleurs restes,
la plus grinçante
de ses ballades, Die
Ballade der Paula Maus,
est entré dans le „Balladenbuch“ * aux côtés de Goethe et de
Brecht. Pas étonnant, les chansons de Cora Frost ont l'évidence des
contes. Et Cora a déjà tout d'une légende.
Cora
Frost chante dans les clubs et les théâtres du monde, de Paris à
São
Paulo (sur son site il y a des vidéos d'elle en duo avec Chico
Cesar, un régal). Le 16 mai elle apporte un peu de folie berlinoise
à Zürich. Une excellente occasion pour un week-end garanti
dépaysement...
Corinne
Douarre, avril 2009
*Die
Ballade
der homosexuellen, kleinwüchsigen Krankenschwester Paula
Maus,
die ein gar schreckliches Ende nahm
(„La ballade de Paula Maus, l'infirmière naine homosexuelle, qui
connut une fin tragique“).
„Das
Balladenbuch“, Frank T. Zumbach, éditions Artemis & Winkler,
reccueil des plus grandes ballades allemandes
www.myspace.com/corafrost
(officiel)
ww.myspace.com/cora_frost
(fanclub)
www.corafrost.de
(site officiel)
Vidéo
de la „Wildschwein Serenade“ live au BKA-Theater, Berlin :
http://bestoffrost.magix.net/website/programm.1.html
Les Carnets berlinois de Corinne Douarre sont publiés dans Le doigt dans l'oeil, revue musicale mensuelle