Carnets
berlinois :
« La berlinite
aiguë »
Pour
ma seconde rubrique berlinoise, je prends de nouveau mes ailes à mon
cou mais je m’en fais cette-fois ci une écharpe bien chaude, car,
vous allez voir: il est arrivé. Suivez les plumes.
À
Berlin, le problème, c’est l’hiver. Et qui dit hiver, dit «
berlinite aiguë » . La berlinite aiguë s’attrape un jour de
bruine en novembre. C’est une dépression locale qui a la
particularité de rendre les choses qui vous entourent grisâtres.
Malgré les idées reçues, Berlin n’est pas gris. Avec la
berlinite aiguë, vous voyez tout gris acier : l’immeuble
rose-framboise d’en face, les Bionades au litchi, les graffitis du
Tacheles, les feux d’artifice de la Saint-Sylvestre, les nuits du
KitKatClub, les bières blondes entre amis, les Pères-Noël sur le
Ku’damm, les fresques de Thierry Noir à la East Side Gallery…
Tout est gris, gris, gris. Gris votre vélo vert dans le hall, gris
votre jus d’orange. Et gris le ciel, pourtant souvent flamboyant,
parfois même bleu aussi, d’un beau bleu bien clair.
La
berlinite aiguë lâche parfois prise, et vous retrouvez pendant
quelques heures les couleurs. Mais elle se caractérise surtout par
de fortes crises pendant lesquelles vous voyez tout en gris
anthracite : la ville devient alors insupportable, l’humidité
pénètre les os, les petits pavés de Berlin Mitte sont autant de
milliers de Stolpersteine* en attente, l’agonie du Palast der
Republik vous rappelle la vôtre, son squelette de métal laissé aux
corbeaux ressemble à vos nuits, votre vie d’artiste est
inutile et la vie des autres ne vaut pas mieux.
C’est
alors que se passe le miracle : vous créez. Dans le gris jusqu’au
cou vous produisez vos meilleures chansons, vos meilleurs poèmes,
vos meilleures toiles. Vous produisez, sans effort, au rythme des
crises. Et ça marche. Donc bien-sûr pas mal de berlinois ne font
rien pour se protéger de la berlinite. Bien au contraire. Sans elle,
la ville de Berlin serait-elle le pôle artistique européen que l’on
sait ? Si elle a des aspects bénéfiques, il faut néanmoins se la
farcir, et ce pendant six mois, jusqu’aux premiers beaux jours de
mai. C’est long. Vous qui envisagiez de venir quelques jours à
Berlin cet hiver, vous vous demandez sans doute « Ai-je des risques
de l’attraper ? » . Rassurez-vous. En général, il faut avoir
passé déjà quelques années à Berlin pour y avoir le droit. Une
bonne berlinite, ça se mérite. Elle touche rarement les touristes.
Les rares à la choper la ramènent chez eux et la soignent en
silence pendant des mois, de loin, en pensant avec tristesse à tout
ce beau gris qu’ils ont laissé là-bas… Mais la plupart,
atteints comme par hasard d’une crise deux heures avant, ratent
leur vol de retour et s’installent provisoirement à Berlin. Pour
les dix prochains hivers. Après, on verra.
J’en
connais beaucoup des comme ça.
Pensez-y
quand vous réserverez votre billet d’avion.
À
bientôt,
Corinne
Douarre, décembre 2008
*Stolpestein
(« pierre d’achoppement ». Vient de « stolpern » : trébucher
et « Stein » : pierre) : plaque métallique carrée de 10 cm ..é, sur laquelle est gravée le nom d’une victime du nazisme.
Cette plaque est fixée dans le sol, en remplaçant souvent un petit
pavé, devant la maison de la personne déportée.
www.stolpersteine.com
Les Carnets berlinois de Corinne Douarre sont publiés dans Le doigt dans l'oeil, revue musicale mensuelle