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Corinne Douarre



Last Updated: 10/20/2009

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Status: Single
City: CHANSON Berlin / Paris
State: France
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Wednesday, April 22, 2009 

Carnets berlinois : « La berlinite aiguë »


Pour ma seconde rubrique berlinoise, je prends de nouveau mes ailes à mon cou mais je m’en fais cette-fois ci une écharpe bien chaude, car, vous allez voir: il est arrivé. Suivez les plumes.


À Berlin, le problème, c’est l’hiver. Et qui dit hiver, dit « berlinite aiguë » . La berlinite aiguë s’attrape un jour de bruine en novembre. C’est une dépression locale qui a la particularité de rendre les choses qui vous entourent grisâtres. Malgré les idées reçues, Berlin n’est pas gris. Avec la berlinite aiguë, vous voyez tout gris acier : l’immeuble rose-framboise d’en face, les Bionades au litchi, les graffitis du Tacheles, les feux d’artifice de la Saint-Sylvestre, les nuits du KitKatClub, les bières blondes entre amis, les Pères-Noël sur le Ku’damm, les fresques de Thierry Noir à la East Side Gallery… Tout est gris, gris, gris. Gris votre vélo vert dans le hall, gris votre jus d’orange. Et gris le ciel, pourtant souvent flamboyant, parfois même bleu aussi, d’un beau bleu bien clair.


La berlinite aiguë lâche parfois prise, et vous retrouvez pendant quelques heures les couleurs. Mais elle se caractérise surtout par de fortes crises pendant lesquelles vous voyez tout en gris anthracite : la ville devient alors insupportable, l’humidité pénètre les os, les petits pavés de Berlin Mitte sont autant de milliers de Stolpersteine* en attente, l’agonie du Palast der Republik vous rappelle la vôtre, son squelette de métal laissé aux corbeaux ressemble à vos nuits, votre vie d’artiste est inutile et la vie des autres ne vaut pas mieux.


C’est alors que se passe le miracle : vous créez. Dans le gris jusqu’au cou vous produisez vos meilleures chansons, vos meilleurs poèmes, vos meilleures toiles. Vous produisez, sans effort, au rythme des crises. Et ça marche. Donc bien-sûr pas mal de berlinois ne font rien pour se protéger de la berlinite. Bien au contraire. Sans elle, la ville de Berlin serait-elle le pôle artistique européen que l’on sait ? Si elle a des aspects bénéfiques, il faut néanmoins se la farcir, et ce pendant six mois, jusqu’aux premiers beaux jours de mai. C’est long. Vous qui envisagiez de venir quelques jours à Berlin cet hiver, vous vous demandez sans doute « Ai-je des risques de l’attraper ? » . Rassurez-vous. En général, il faut avoir passé déjà quelques années à Berlin pour y avoir le droit. Une bonne berlinite, ça se mérite. Elle touche rarement les touristes. Les rares à la choper la ramènent chez eux et la soignent en silence pendant des mois, de loin, en pensant avec tristesse à tout ce beau gris qu’ils ont laissé là-bas… Mais la plupart, atteints comme par hasard d’une crise deux heures avant, ratent leur vol de retour et s’installent provisoirement à Berlin. Pour les dix prochains hivers. Après, on verra.


J’en connais beaucoup des comme ça.


Pensez-y quand vous réserverez votre billet d’avion.


À bientôt,

Corinne Douarre, décembre 2008


*Stolpestein (« pierre d’achoppement ». Vient de « stolpern » : trébucher et « Stein » : pierre) : plaque métallique carrée de 10 cm ..é, sur laquelle est gravée le nom d’une victime du nazisme. Cette plaque est fixée dans le sol, en remplaçant souvent un petit pavé, devant la maison de la personne déportée. www.stolpersteine.com


Les Carnets berlinois  de Corinne Douarre sont publiés dans Le doigt dans l'oeil, revue musicale mensuelle