On ne l'apprendra à personne, la Cinémathèque Française rend hommage à notre cher Jess Franco jusqu'au 31 juillet à travers soixante-neuf longs métrages, toutes périodes confondues. La tardive reconnaissance institutionnelle à ceci d'amusant qu'elle met soudain grand nombre de journalistes en demeure de discourir du jour au lendemain sur des œuvres qui courent depuis des décennies. Dans le cas de Franco, la tâche est d'autant plus ardue que ladite œuvre est labyrinthique - en établir un corpus intégral relève du fantasme - et que la très grande liberté qui y souffle a pour corollaire le minimalisme des moyens alloués tout autant qu'un parfait mépris du bon goût et des structures narratives rationnelles.
En d'autres termes, comment trousser une approche synthétique et sans impairs de cinquante ans tribulations incroyables, d'environ deux cent longs métrages, de montages alternatifs à occuper une vie, de retitrages délirants en pagaille et de pseudonymes surabondants (et pas tous revendiqués) quand tout ce fatras Z, cul, sale, underground, trivial, tout ça, est d'habitude l'apanage des seuls experts.
Mission tout aussi impossible que la filmographie en question - pour reprendre l'intitulé de la rétrospective - et quelque soit le sérieux qui préside aux articles, les approximations, les erreurs de chronologie et autres incongruités sont inévitables. La plus belle (et la plus cruelle) boulette est à chercher du côté de la une du Monde daté du dimanche 22 – lundi 21 juin avec cette photo de plateau de The Drowned, segment de Christophe Gans pour l'anthologie Necronomicon (1993) produite par Brian Yuzna, nous enjoignant d'identifier Janine Reynaud en lieu et place d'une Maria Ford squameuse glissant vers l'abîme sous l'œil ravi du co-fondateur de Starfix. Le Necronomicon de Franco [Succubus] (1967) était présenté en ouverture du cycle…

Il y a quelque chose d'ironique, en accord avec la réputation de cinéaste maudit de Franco, dans cette photographie qui substitue de manière si criante un de ses coreligionnaires réalisateurs à l'homme aux dizaines de pseudos. Comme une impossibilité, alors même qu'il reçoit des honneurs qu'il n'a jamais convoité, a jamais obtenir une pleine reconnaissance.
Pour la vaste majorité des lecteurs du Monde, Jesùs Franco Manera aura donc les traits de l'auteur du Pacte des loups. " Il n'y a pas plus conformistes que les amateurs de films d'horreur " s'exclamait Jean-François Rauger, programmateur de la Cinémathèque et collaborateur de l'exigent quotidien du soir, lors de son bouillant discours inaugural (visible ici ou jetez un œil sur notre profil) à propos des nombreux amateurs de fantastique qui n'ont eu de cesse de railler Franco et de le rabaisser au rang d'inlassable faiseur d'étrons filmiques. Peut-être, mais une connaissance exhaustive du cinéma (incluant donc un savoir approfondi en matière de productions horrifiques) aurait sûrement permis d'éviter aussi grossière méprise. Gageons néanmoins que l'intéressé, dont les films témoignent d'un goût de la distanciation et d'un humour tout en décalage, ne devrait pas s'en offusquer un instant.
Hyacinthe Cannibale