SHAAN – Ramesh Sippy (1980)

Le cinéma indien s'il commence à gagner en popularité depuis quelques années en France, souffre malgré tout encore de profondes lacunes de distribution dans notre pays.
Ainsi, pour un Sholay au DVD soigné et bourré ras la gueule de bonus sympathiques chez Carlotta, combien de petites perles sommes-nous obligés de découvrir dans des conditions misérables d'images, de son, et surtout de sous-titrage !!!
C'est d'ailleurs devenu une grande marque de fabrique du cinéma indien en France, ces sous-titres français calamiteux hérités de traducteurs automatiques anglais-français dans un mot à mot pitoyable et incompréhensible ! Des exemples ? Au hasard dans le film qui nous intéresse aujourd'hui :
'Les trois de nous bidon brûlez ce monde mauvais aux cendres !'
ou encore :
'Puisque morceaux de son corps soyez dans le crocodile dents affamées et pointues.'
Dans ce Shaan comme dans tant d'autres, pas une phrase française n'est compréhensible ! D'aucuns diront que ça a son charme... mouais...
On préférera alors pour une meilleure compréhension, une version sous-titrée anglaise souvent plus proche de la vérité. D'autant que sur ce DVD estampillé Eros International, ces sous-titres apparaissent avec un 'léger' décalage d'une dizaine de secondes par rapport à l'action... de l'art de cumuler les tares...
Ces précisions posées, les 3 heures de spectacle de Shaan s'offrent à vous !
L'histoire :
Vijay (Amitabh Bachchan) et Ravi (Sashi Kapoor) sont deux frères spécialisés dans diverses petites escroqueries à la personne, deux escrocs à la petite semaine donc, baratineurs, dragueurs et flambeurs. Leur frère aîné Shiv (Sunil Dutt), un policier droit et honnête les arrête un jour. A leur sortie de prison, ils lui promettent de ne plus faire de mauvais coup...
Mais Shiv est entré en guerre contre le plus grand trafiquant de drogue du pays, son ennemi juré, le terrible Shakal (Kulbhushan Kharbanda) qui finit par l'abattre des ses propres mains.
Vijay et Ravi jurent alors qu'ils vengeront leur frère. Ils n'ont plus qu'un but : détruire Shakal !!!
Replaçons d'abord le film dans son contexte : Ramesh Sippy est un réalisateur et producteur indien, auteur, en 1975, d'un western dantesque qui va devenir l'un des plus gros succès indiens : Sholay (dont il faudra bien que nous parlions un jour !). C'est son père, GP Sippy, qui produit à l'époque, et c'est son père, toujours, qui produit ce Shaan (nous avons à faire à une dynastie puisque son fils, Rohan Sippy est également réalisateur et producteur.)
Par la suite, Ramesh Sippy réalisera Shakti (1982) également très populaire et qui semble être considéré lui aussi comme un classique du cinéma de genre.
Et si Sholay est un pur chef-d'œuvre, qu'en est-il de ce Shaan tant attendu, après cinq ans de silence du réalisateur ? Sans atteindre le niveau du premier, Shaan regorge néanmoins de scènes d'anthologie et d'éléments absolument jubilatoires qui ne peuvent que ravir le fan de film de genre !
Pensez donc : un méchant qui se nomme Shakaal, une forteresse futuriste regorgeant de pièges, isolée sur une île déserte, un combat à mains nues contre un crocodile, des excentricités comiques qui n'attendent ni ne donnent rien au déroulement du scénario, des basculements soudains dans les univers du western, de l'actionner hard boiled, du drame familial, de la comédie donc, du film d'espionnage... et j'en oublie certainement, camouflés sous de caméléons grimages... Car oui, comme tout indispensable bollywoodien, Shaan est un film-somme d'aventure, d'espionnage, mais qui verse avec une facilité désarmante dans tous ces genres selon les besoins des rebondissements et de la bonne tenue rythmique de l'ensemble. N'oublions pas les morceaux chantés et dansés, au nombre de six et qui ponctuent l'intrigue de façon extrêmement pertinente - si deux de ces morceaux sont 'passables' de ce point de vue, les quatre autres s'intègrent avec une fluidité sacrilège en plus de leurs qualités intrinsèques.
Notons que la musique est signée R.D. Burman, qui était déjà l'auteur de celle de Sholay. L'originalité de certaines de ces scènes, comme la toute première nous introduisant Abdul, un cul-de-jatte sur sa planche à roulettes, noyé dans la circulation automobile de Bombay, passant d'un pare-chocs à un autre, et nous chantant la corruption de la ville et sa misère quotidienne tout en exécutant une danse sidérante du haut du corps (forcément), est un des points forts du film.

La première heure, tout en restant très classique passe ainsi très rapidement, introduisant chacun des protagonistes - tout d'abord l'impitoyable policier dans une première scène de prise d'otage sur un ton sérieux et brut de décoffrage extrêmement réussie, ensuite ses deux frères, petits escrocs, sur le mode comique avec quelques effets assez drôles même si un peu grossiers, et enfin leurs alliés, dont la jeune Renu et son oncle qui vont les suivre et les aider, et qui vont nous valoir un deuxième morceau musical d'anthologie, filmé et monté dans le mouvement, aux couleurs funk et disco, un bonbon jubilatoire à revoir sans problème en boucle !

C'est après plus d'une heure qu'apparaît l'ordure du film, le fameux Shakal, qui malheureusement s'avérera manquer quelque peu d'épaisseur pour asseoir véritablement le métrage (son thème musical est malgré tout un pur bonheur !) mais qui comblera largement, et c'est déjà ça de gagné, l'amateur invertébré de bis !
Croisement entre Telly Savallas, Fantomas et Philippe Khorsand, gainé dans un uniforme de dictateur et bardé de mimiques démentes, Shakal donne le ton de ce vers quoi va tendre le film ensuite.

Le film bascule alors dans la tragédie lorsque les réalités de la lutte contre la mafia de la drogue voient Shiv se faire traquer par un sniper dans une fête foraine (quelle scène !), puis buter par Shakal lui-même dans un passage d'un bucolique effrayant à la Wicker Man. Quelques scènes poignantes plus tard (il faut annoncer sa mort à sa femme...), le film se transforme en vrai film d'action, en film de vengeance, en film de siège westernien au détour d'une scène où un homme, une femme et une petite fille sont reclus dans une cabane et assiégés par des dizaines d'hommes armés jusqu'aux dents !
C'est l'occasion de noter ici, mais cela est vrai tout au long du film, la virtuosité de la mise en scène de Ramesh Sippy, l'inventivité, la pertinence et même l'extravagance de celle-ci, qui donne à Shaan une grande partie de son souffle.
Extravagance aussi car sans hésitation les méchants s'en prennent aussi (et surtout !!!) aux femmes, aux enfants, et aux handicapés (voir cette séquence avec Abdul, dans une somptueuse mise en images de traque portuaire bleue-nuitée à souhait sentant la sueur, sur une bande-son digne des expérimentations de jeunesse d'un Robert Wyatt période Animals soundtrack)....
Mais ce qui frappe avant tout, c'est la grande liberté du film, qui s'autorise des décrochages burlesques sans prévenir, (voir le morceau musical dans le bus) où les actrices se fendent la poire, des scènes clin d'œil pas loin d'être gratuites, avant de replonger sans plus prévenir dans une fusillade de ce même bus. C'est le traitement même de l'histoire (plus encore que l'histoire elle-même, pourtant éminemment bis), qui fait entrer de plain-pied Shaan dans la catégorie du bon gros cinéma de genre qui ne se prend pas la tête, un cinéma loin de toute prétention auteurisante, bref, un cinéma aux seules prétentions d'assouvir les fantasmes des fans !!!
Voilà, définitivement, du cinéma qui donne envie, d'être content, de regarder du cinéma !
Parole de Cunégonde ! (Peluche)
Bonus track:
Shaan opening titles - Doston Se Pyar Kiya (mus : Rahul Dev Burman ; chant : Usha Uthup)