Semaine à nouveau riche en rencontres dans un New-York un
peu ralenti par les zéphyrs de l’hiver. Mais le froid ne m’a pas arrêtée grâce
à mon meilleur ami : un grand manteau de fourrure 100 % sentier. Eve est
partie aujourd’hui, après trois mois de compagnonnage qui ont fini de nous
lier. Avec Eve à la maison, j’ai eu l’impression d’avoir une sœur pour la
première fois. Et tout ce qui va avec : échanges de fringues, discussions nocturnes
sur les hommes ou sur l’avenir des associations juives en France et aux Etats-Unis,
et bien sûr ces pointes vivifiantes d’énervements qui vous saisissent quand
vous connaissez trop bien quelqu’un. En l’aidant à descendre sa grosse valise
rouge pour rejoindre le taxi que je lui ai commandé direction l’aéroport, j’avais
vraiment du mal à croire que nous ne nous sommes rencontrées qu’en mai dernier
sous le soleil dur et poussiéreux de Jérusalem. Sa soirée d’adieu a eu lieu
lundi, où le mélange des genres et des gens était assez explosif. Attablés au
café Le monde, il y avait aussi bien de brillants étudiants internationaux que
des juifs français séfarades dont l’univers se limite à la finance. Hier, nous
l’avons fêtée en plus petit comité. D’abord en buvant trop de champagne au
lancement très chic d’une voiture électrique avec une semaine d’autonomie et un
design ultra-chic. Puis dans un restaurant iranien, délicieux au point que j’étais
ivre de riz. C’est étrange, tout se rejoint : Eve est passionnée de
civilisation perse et ma meilleure amie d’adolescente était iranienne. Alors,
malgré moi, la langue, la nourriture, et le raffinement perses me sont
étrangement familiers. J’ai aussi pris la décision solennelle de m’activer
autant à New-York qu’à Paris, et qui m’aime me suive. Dans le week-end j’ai ainsi
vu deux opéras, dont un seule, un film (euh le James Bond, c’est pas non plus
toujours de la haute culture avec une cuiller à soupe, comme disent les
allemands), deux expositions –traversant à chaque fois avec émerveillement un
central park aux couleurs caramélisé par l’automne), et une pièce de théâtre
(avec une Kristin Scott-Thomas exécrable dans la Mouette de Tchékhov, n’ayant
pas encore trouvé de copains comédiens, je ne sais pas quoi choisir sur
Broadway). Ma vie universitaire avance, de rencontre en rencontre et de livre
en livre. Cette semaine, j’ai douillettement dormi à la conférence de Charles
Taylor, un des papes de la théorie politique, qui était soit très fatigué, soit
un peu sénile. En revanche j’ai été très impressionnée par les deux conférences
données par Quentin Skinner sur la liberté. Au-delà de ses talents de rhéteur,
et de son charme anglais (la copine qui m’accompagnait s’est soudain senti l’envie
de manger des chips au vinaigre et de faire du shopping chez Vivien Westwood),
la connaissance encyclopédique était là, et le puissance de l’analyse aussi. C’est
très vivifiant. Le dîner qui a suivi avec la professeure dont je suis l’assistante
et un adorable post-doc belge a aussi été très stimulant. Ce soir, je bois un
thé avec mon auteur vivant préféré : Arnon Grunberg et ce week-end je dois
rencontrer deux professeurs, dont Peter Gay, né en Allemagne, exilé car juif et
spécialiste de Freud et de la République de Weimar. Niveau sport tout va bien
aussi. Le yoga est un exercice difficile, parce qu’il faut être doux avec soi,
ce que je ne sais pas faire. C’est seulement en laissant couler ma fatigue
hier, et mon incapacité à faire certains mouvements que j’ai pu à la fin
réussir un équilibre. En bref, New-York me réussit au teint et au moral, et
last but not least, je crois que j’ai trouvé Où j’allais commencer à écrire ma
thèse dans deux mois : la bibliothèque de musique a non seulement une
collection qui me nourrit à l’intérieur, me purifie (la musique baroque est
toujours ma dialyse cérébrale préférée) mais aussi un havre de paix et d’inspiration.