Avec Jaco Pour Un Soir
C'est en réécoutant de vieux disques de Weather Report que je me suis dit que Jaco, il jouait vraiment bien. Beaucoup suivi et copié, le pauvre. Mais je suis dur… il y en a eu des moins horribles que d'autres. C'est le même problème avec tous les musiciens uniques et novateurs. On s'approprie les fruits de leur travail sans se préoccuper de savoir comment ils en étaient arrivés à tant de maturité artistique. Ça marche pour lever les filles et pour épater une certaine galerie. Surtout, ça rassure. Je pourrai m'étendre sur le sujet de l'intégrité de l'artiste face à ses responsabilités philosophiques et sociales mais là n'est pas mon propos aujourd'hui.
Faisons un petit tour du côté des années 80. Je finissais mon cycle secondaire dans une école internationale où j'avais rencontré une sacrée brochette de petites frappes, toutes plus fortunées et corrompues les unes que les autres. On a fait de ces fêtes… La maman de mon meilleur ami (on en a tous un à cet âge là) avait invité les copains de son fiston à un concert du maestro Jaco. Aki était une excentrique fortunée et surtout une drôle de bonne femme. Petite japonaise sans âge, elle avait successivement épousé Johnny Mandel, compositeur réputé, puis une grosse fortune américaine en la personne de Robin Lehman. Le train de vie de cette maison au cœur du septième arrondissement de Paris était royal et croyez-moi, c'était bien cool d'être le meilleur ami de Philip Lehman. Nous avions monté un petit orchestre amateur et les groupes de fusion étant très en vogue à cette époque là, le beau Jaco faisait partie de nos héros.
Aki tournait en rond dans l'entrée où Dave, le bassiste du groupe et meilleur copain détrôné (il ne parlait que très peu le français et le bilinguisme courant de Philip et moi nous a vite rapproché), et ma pomme étions assis sans rien dire. Philip était introuvable et nous savions tous les deux que si Aki ne disait rien, elle n'en pensait pas moins et il était presque physiquement dangereux d'interrompre la fulmination du volcan japonais. Un volcan d'un mètre cinquante et de quarante kilos toute mouillée…
Après quelques vociférations tonitruantes presque clamées (Aki avait le sens du drame) en pur dialecte nippo-british, Aki décida que son fils ne l'était plus, qu'on ne l'attendrai plus non plus et qu'il nous fallait nous mettre en route car le Jaco, ça se déguste chaud. Le concert fut bien entendu formidable et j'ai même eu droit à un petit bonus personnel. En effet, on a vu débouler du fond de la scène un Mike Stern à la bourre (le Jaco show avait commencé depuis dix minutes), mal sapé mais avec ce phrasé de guitare unique et couillu qui m'avait déjà tant emballé chez Miles. Après le concert, nous étions tous les trois assis sans rien dire à laisser les dernières notes retourner dans l'abstrait quand Aki décida soudainement qu'elle voulait offrir des partitions originales de Chopin (je les ai vues, et elles avaient l'air rudement authentiques) à Jaco, son nouveau poto. Dave et moi avions l'habitude des délires rocambolesques de notre adorable et lunaire dragon nippon et nous l'avons suivie de bon cœur vers les coulisses. Nous savions bien que passer le personnel de sécurité allait relever de la mission impossible mais c'était sans compter sur les combines mystiques de Aki. Il fallait la voir face au vigile africain (il serait tchétchène aujourd'hui) qui devait faire trois fois sa taille et son poids. Elle a brandi ses breloques qu'elle trimballait autour de son cou tout en noyant ce brave garçon de paroles et nous étions dans les loges cinq minutes plus tard. Dave et moi étions aux anges. Nous traversions les couloirs en nous frottant contre les membres de l'orchestre dont nous connaissions si bien tous les disques, les improvisations… Mike Stern me rentra directement dedans en sortant de la douche, une serviette sur la tête. Je ne lui ai rien dit à part « Excuse me, sir ».
Nous avons trouvé Jaco dans une petite pièce au fond du dédale des couloirs. Il était assis sur une chaise, accoudé à une table où était allongée son antique Fender Jazz Bass. Ses mains recouvraient son visage et il avait l'air très calme. Après un court moment où ni Dave ni moi n'avions même osé respirer, il a regardé Aki qui dirigeait notre petite équipe et lui a demandé qui elle était. Celle-ci lui tendit la musique originale du collègue compositeur Chopin et se lança dans un monologue de présentation limite schizophrénique et avec une voix suave que je ne l'avais jamais entendu employer. J'ai oublié de préciser qu'Aki avait ses petits côtés sorcière… Tous deux discutaient comme s'ils se connaissaient depuis toujours pendant que Dave et moi ne perdions pas une goutte du discours du maître. J'eu bien l'idée de retourner voir Mike pour le féliciter de sa prestation mais je ne voulais pas passer pour un fan alors qu'Aki, elle, passait pour une intime de Jaco.
Il fut décidé que nous allions emmener Jaco au Sunset où se produisait le groupe du batteur Paco Sery. « Fusioniste » lui aussi, la rencontre s'annonçait chaude (Paco est un drummer hors-pair). Je me léchais les babines rien qu'à l'idée d'entendre ces deux monstres jouer ensemble. Mais nous n'en étions pas encore là. Jaco avait chaud et voulait passer par son hôtel afin de prendre une douche et se changer de nouveau en être humain (presque) ordinaire. Sur un nuage, Dave et moi sommes partis chercher la voiture pendant que notre distingué invité réglait quelques détails professionnels. Je comprends aujourd'hui, à mon âge et avec mon expérience dans la musique, que l'on emmène pas son fan club discuter pognon avec son manager… Une fois notre équipée embarquée à bord de la voiture de Dave, une vielle quatre chevaux toute refaite que Jaco a trouvée « très beau ! », nous avons pris la direction l'hôtel, donc. Le charmant couple américano-japonais s'est royalement installé à l'arrière et après cinq minutes, non seulement Aki massait les épaules de l'artiste, mais celui-ci semblait tellement apprécier que certains attouchements plus hardis furent entre-aperçus dans le rétroviseur. Alors là, je ne savais plus quoi penser (Aki avait de la personnalité mais aussi un âge certain, et je l'aurai plutôt vue avec un gigolo ou alors un homme d'affaires bien mûr qu'elle aurait une fois de plus envoûté. Mais se faire emballer par le beau Jaco, c'était presque trop…). Je décidai de fermer les yeux et de méditer sur les effets de Paris la nuit. La traversée de la capitale jusqu'au sanctuaire temporaire de Jaco nous parût interminable et en plus, David conduisait comme un fanfaron italien.
Je me souviens que l'hôtel ne payait franchement pas de mine. « Un banal trois étoiles pour une star » me serais-je dis peut-être… Le plan d'action était que Jaco allait monter se rafraîchir, accompagné à notre modérée surprise de son atypique copine d'un soir. Pour Dave et moi, la soirée avait depuis longtemps viré au surréalisme et nous nous sommes écroulés sur les canapés de la réception, perplexes mais sereins. Au bout d'une heure bien tassée, ces sentiments d'indulgence ont finis par laisser la place à une impatience bien légitime, car le Jaco et sa geisha de collection semblaient nous avoir oubliés. Pasto ou pas Pasto, c'était de moins en moins rigolo. Nous les avons secoués un peu en faisant appeler leur chambre et à leur retour à la réception, aucune question ne fut posée. Ni Dave ni moi ne voulions en savoir plus sur la vie privée d'Aki…
Notre arrivée au Sunset ne provoqua pas l'effet auquel je m'attendais. Le lieu était plein à craquer et il a fallu jouer des coudes pour arriver au bar. J'étais juste derrière Jaco et j'avais de la peine à le voir se faire bousculer comme un vulgaire touriste malgré sa grande taille. La cohue fut telle que Dave et moi décidâmes de rester dans l'entrée de la boîte et d'attendre la suite. Nous étions un peu déçus de la tournure des événements car notre beau Jaco avait été envoûté par les charmes obscurs du soleil levant dès notre rencontre avec lui, et nous n'avions pas encore eu l'occasion d'échanger quoi que ce soit avec lui sauf « Bonsoir Monsieur Pastorius ». La situation au Sunset nous interdisait dorénavant tout espoir d'intimité et d'ailleurs, il n'a pas fallu longtemps avant que le basseros ne soit reconnu par un, puis deux, puis par tous les clampins aux alentours. Je sentais qu'on nous piquait notre Jaco et cela m'agaçai au plus haut point. Dave et moi n'avons pas râlé bien longtemps car Paco n'est pas grand derrière sa batterie mais les génies se repèrent vite, même dans une boîte bondée, même en plein milieu d'un morceau. Tel le viseur d'un avion de chasse, le regard du bassiste magique était verrouillé en direction de l'orchestre qui, par ailleurs, sonnait terrible. Tout à coup, les yeux de Jaco s'illuminèrent au contact de ceux de Paco et peu de temps après, le groupe prenait une pause.
La suite ? Et bien, Jaco a rejoint Paco et est bien sûr allé taper le bœuf qui a fait tourner la Terre à l'envers pour un soir. Pourtant, nous ne sommes pas restés jusqu'à la fin. Il était tard, Aki était sur les genoux et je dois avouer que Dave et moi aussi, notre rencontre avec Jaco ayant pris fin. Rideau, Jaco. Le maître avait repris sa place dans le monde des notes impossibles de beauté et il ne restait plus pour nous qu'à disparaître avec le peu d'élégance que l'heure tardive et une certaine frustration autorisaient.
Merci pour tout, Aki.
Quand la mystique gourou des fous rejoindra les esprits, elle négocieras sûrement très bien les contrats célestes de son Jaco d'une main de fer. Un Ami très « haut placé » m'a dit qu'elle ne prendrait pas moins de 40%…