Pina Bausch dans « Danzon » (1996) - © Tristan Jeanne-Vales / Agence Enguerand
La dame était petite, maigre, le cheveu gris et long,
retenu par une queue de cheval sans joie. La dame parlait peu, ou pas.
Pas franchement commode en interview. Pas forcément facile. C’est
qu’elle se moquait éperdument qu’on parle d’elle ou pas. Elle n’avait
jamais eu besoin de ça : qu’on la voie. Quand elle venait saluer,
chétive et fragile, à la fin de ses longs spectacles fleuves, on ne
voyait qu’elle, pourtant, au milieu de sa vingtaine de danseurs-acteurs
de tout physique, de toutes origines. On la repérait à sa peau très
blanche, à ses yeux vides, à son allure transparente en pantalon et
veste à la chinoise, à son air impérial d’être et de ne pas être là à
la fois. Fellini ne s’y était pas trompé, qui avait fait de Pina Bausch
la princesse aveugle éblouissante d’E la Nave va (1983).
Est-ce d’avoir été une enfant de la guerre – née le 27
juillet 1940 à Solingen – qui donna d’emblée à Pina Bausch cette
tranquille force tragique, cette aisance à gérer le drame d’être né, et
le désespoir d’aimer ? Dès 14 ans, la jeune Allemande entre dans une
grande école de danse, sait que le corps sera la matière de son art, ce
corps que la guerre a tant meurtri chez tant de gens, ce corps qui n’en
finit pas de souffrir et qu’il faut apprendre à consoler.
A 19 ans, elle obtient une bourse pour aller étudier la danse aux Etats-Unis ;
Car la bande à Pina est drôle, aussi. Lorsque
tous ses interprètes, qu’on suit et voit vieillir d’année en année en
tournée (au Théâtre de la Ville le plus souvent, où une véritable
amitié est née entre Pina Bausch et l’ex-patron Gérard Violette),
s’entre-déchirent ou se battent, se jettent des seaux d’eau au visage
ou s’enlacent dans des gestes sublimes et fous, l’excès même de leur
violence, de leur rage d’être là, exultant devant nous, suscite parfois
le rire. Pina Bausch a révolutionné la scène des années 80 parce
qu’elle y a révélé le corps sous tous ses angles, laid ou beau,
amoureux ou assassin : une libération. Un exorcisme. En même temps que
Bob Wilson chahutait en scène les notions d’espace et de durée, elle
révélait juste les infinies profondeurs de la peau – chez l’homme, chez
la femme – en épinglant cruellement les marques, les plaies, les
cicatrices.
Et dans des décors fastueux. Rien n’était jamais
trop beau, trop colossal, pour le Wuppertal Tanztheater, toujours entre
théâtre dansé ou danse théâtralisée. Espaces à la démesure surréaliste,
à la fantaisie kitsch ou excentrique – mer d’œillets, gigantesque
étendue d’eau, rochers et colline, chiens –, ces volumes insensés
mettaient en majesté des interprètes bizarres aux gueules étranges,
toujours comme ensorcelés, possédés.
Pina Bausch montrait si voluptueusement la folie d’être au monde qu’on
en était venu à moins aimer la période récente, où elle explorait de
ville en ville du monde entier la douceur d’exister, le tout sur des
bandes-son souvent mièvres et sans génie. On lui reprochait presque de
vieillir dans la joie et la sérénité.
Ca n’aura, hélas, pas duré longtemps. Juste le temps
d’influencer plusieurs générations d’artistes – de Macha Makeieff à
Pippo Delbono – qui ne verront plus de la même façon un plateau de
danse ou de théâtre, depuis que l’auront hanté de leurs gestes de fées
ou de sorcières les longues danseuses inquiétantes de Pina, prêtresses
aux longs cheveux d’une toujours recommencée guerre des sexes.
Elle retourne en Allemagne en 1962 ; réalise ses premières chorégraphies,
s’installe à Wuppertal, où elle fonde en 1973 le désormais fameux
Wuppertal Tanztheater. Un monde naît. Un monde où l’on danse et parle,
où des danseurs aux silhouettes extrêmes jouent l’amour, la vie, la
mort en sublimes robes des années 30 ou smoking noir, quand ils
n’interpellent pas ironiquement le public pour lui poser en souriant
des questions métaphysiques.