C'est un peu un rêve de gosse ! (30/05/2008)
publié par
benoît, le 27/10/2008.
Au Cargo, nous avons décidé de donner la parole à ceux
dont la principale qualité est de rester discret : les photographes de
concert.
Nous inaugurons cette série d'interviews aujourd'hui avec l'incontournable Robert Gil, omniprésent au pied des scènes parisiennes.

Emiliana Torrini, octobre 2008
Depuis combien de temps es-tu photographe ?
De façon régulière, depuis un peu plus de trois ans
maintenant. Auparavant je faisais ça en dilettante, en argentique et en
noir et blanc, et je réalisais mes propres tirages.
Je me suis pris un peu au jeu et à la vitesse du
numérique, qui offre la possibilité d'un partage facile par
l'intermédiaire d'internet. J'ai donc créé mon site pour partager mes
photos, et j'ai eu la chance d'être vite contacté par la presse,
puisque j'ai apparemment une "gueule" qui se remarque (ce qui a ses
avantages et ses inconvénients). Au bout d'un mois, le rédacteur en
chef du magazine Versus est venu me voir pendant un concert de Therapy !,
me demandant s'il pourrait utiliser mes photos. Pour moi, le fait
d'être publié était réservé à quelques surdoués, donc c'est sans trop y
croire que je lui ai envoyé ce que j'avais fait. Mais ça faisait tout à
fait l'affaire.
Ensuite, un journaliste de Longueurs d'ondes
est venu me trouver et m'a présenté à son rédacteur en chef. En deux
mois, avec très peu de concerts à mon actif, j'ai eu la chance de
commencer à collaborer avec deux magazines, ce qui m'a permis de
décrocher des accréditations que j'aurais eu beaucoup de mal à obtenir
autrement, et ainsi de continuer à alimenter mon site. Je publie quatre
ou cinq photos par mois dans la presse (pas seulement la presse
musicale). La presse spécialisée est un gros consommateur de photos
musicales, mais elle est malheureusement sur le déclin...
Ton site est donc une sorte de grand « marché aux images » ?

Vive La Fête, octobre 2005
Je pars du principe que lorsque les photos sont en
ligne sur mon site, elles sont en libre partage et ne m'appartiennent
plus vraiment. Certains webzines me les demandent pour illustrer leurs
articles, ou le font parfois sans me demander, mais je ne m'en
formalise pas plus que ça. De toutes façons il n'y a pas réellement de
moyens de lutter contre ça, et puis ce n'est pas dans mon esprit. J'ai
une démarche assez bon enfant à ce niveau-là. Les photos sont un peu en
libre-service ; c'est vrai que ça peut être gênant dans le cas d'une
publication presse : si un magazine décide de faire sa couverture d'une
photo qui a déjà été vue par tout le monde, ça perd un peu de son
charme. Mais bon, je n'ai jamais fait de couverture ! D'une manière
générale, l'aspect juridique de la chose m'échappe un peu.
Comment fais-tu ton choix parmi l'offre de spectacles à Paris ?
Etant avant tout mélomane, j'essaye de me faire
plaisir ; je suis toujours à la recherche de nouvelles sonorités, de
nouvelles émotions, c'est ce qui me guide, et le choix à Paris est
vraiment vaste. Mais dans la mesure où j'essaye de vendre mes images,
il m'arrive parfois de voir des groupes que j'apprécie moyennement...
Quel retour tu as sur tes images auprès des artistes ?
Certains artistes ne veulent pas de photos, d'autres
n'aiment pas les images après coup (on ne peut pas plaire à tout le
monde...) ou ne souhaitent pas les voir publiées sur le net, mais en
général les retours sont plutôt positifs.
Certains sont-ils particulièrement attentifs à leur image ?
Je suis déjà tombé sur des groupes inconnus qui sont
hyper chiants avec leur image. A l'inverse, les grandes stars n'ont
souvent plus rien à prouver et sont beaucoup plus cool. J'ai eu la
chance de croiser frank black,
qui est maintenant une icône du rock : c'est quelqu'un de super simple,
qui met tout de suite à l'aise. C'était pour une séance de portraits
pendant un festival, il était habillé assez classe, en costard, et il
s'est pourtant allongé par terre de sa propre initiative, sur la
pelouse humide, ça ne lui a posé aucun problème.

Frank Black, juin 2007
Penses-tu que certaines personnes sont particulièrement photogéniques ?

Queen Adreena, mai 2003
C'est indéniable. Bon, il y a aussi de mauvais photographes - j'en fais peut-être partie... La chanteuse du groupe Queen Adreena,
Katie Jane Garside, a une attitude complètement photogénique. Même un
mauvais photographe ne pourra faire que de bonnes photos d'elle. Le
groupe vive la fête
est aussi un régal à photographier, la chanteuse est un ancien
mannequin avec une prestance naturelle, et son mec a une "sale tête"
mais on a envie de faire des photos !
Quand considères-tu qu'une photo est « ratée » ?
En général, je tiens à ce que la personne que je
photographie ait les yeux ouverts. Les yeux sont un point d'accroche.
Si la personne n'ouvre jamais les yeux et reste collée à son micro, le
résultat sera des plus banals. Bien sûr, les yeux fermés peuvent aussi
exprimer beaucoup de choses, mais quelqu'un qui n'a pas vécu le
spectacle ne comprendra pas nécessairement l'émotion du moment, et il
faudra presque légender l'image. D'un autre côté, des yeux ouverts sur
un visage inexpressif conduiront au même résultat ! J'essaye donc de
faire en sorte que chaque photo parle d'elle-même.
Des souvenirs de moments contraignants ?
En 2007, Siouxsie a exigé que les photographes se placent derrière la console son de l'Elysée Montmartre,
c'est-à-dire à 20 mètres de la scène, derrière le public. Dans ces
conditions, on ne peut plus faire grand-chose...
D'une manière générale en photo de concert, la chance intervient
beaucoup. Je reçois pas mal de mails de gens qui se plaignent de la
qualité de leurs images, et qui me questionnent sur la technique. C'est
vrai qu'il y a deux-trois trucs à maîtriser un peu, un matériel minimum
à avoir - même si rien n'oblige à être super équipé - mais il y a aussi
une grosse part de chance, y'a pas de mystère... Sur un concert, quand
on a dix minutes pour photographier, on doit compter sur un peu de
chance. Et puis certains groupes interdisent les prises de vues après
le troisième morceau, ils arrivent dans l'obscurité, ou en contre-jour,
ou alors dans des nuages de fumée... C'est vrai que ça peut être
frustrant.

Siouxsie, octobre 2007
Deux mots de technique : comment traites-tu tes images après la prise de vues ?
Vu le nombre de concerts que je fais, je m'efforce de
m'appliquer le plus possible lors de la prise de vues. Je n'aurais pas
le temps - ni les compétences - pour retoucher exagérément. Je modifie
souvent la balance des blancs, parfois l'exposition, mais je recadre
très peu. Je ne m'amuse jamais à effacer un pied de micro disgracieux,
par exemple. Le numérique offre la possibilité de mitrailler un peu
plus que de raison, de se donner un peu de marge, mais j'essaye
d'éviter le plus possible. En général, il me faut moins d'une heure
pour trier et mettre en ligne les images d'un concert.
Ton site comporte uniquement des photos ; n'as-tu pas envie parfois d'en dire plus ?
J'aimerais m'exprimer sur ce que je vois, mais je ne
suis pas doué pour écrire. Je laisse ça à ceux qui savent le faire. Je
ne veux pas que mon site devienne un webzine comme il y en a beaucoup,
et puis au bout de trois ans d'activité, il me semble que j'ai acquis
une petite notoriété en termes strictement photographiques, vu le
nombre de visites. Les gens viennent pour les images, et il n'y aura
que des images. De toute façon, je ne suis pas persuadé que beaucoup de
gens lisent des comptes-rendus de concerts. Et ils doivent pouvoir se
faire leur propre idée à travers les photos. D'ailleurs certains
viennent y trouver ce qu'ils n'ont pas pu voir pendant le concert,
s'ils étaient mal placés. J'ai la chance d'être au plus près des
artistes, donc j'ai la possibilité de saisir des détails invisibles
pour la majorité des spectateurs.
Les artistes ont-ils parfois des réactions sur scène, vis-à-vis des photographes ?
L'interaction avec le photographe a lieu principalement
dans les petites salles, on a souvent des poses, des clins d'oeil, ou
même des réactions hostiles.

Pete Doherty, novembre 2006
Un exemple marquant (c'est le cas de le dire) : au concert de Pete Doherty
à l'Elysée Montmartre, quand il est arrivé sur scène, il s'est approché
du groupe de photographes dont je faisais partie, et il a frappé dans
le tas avec son micro. Il m'a pété mon objectif (ce qui m'a coûté assez
cher en réparations). Il ne s'en prenait pas spécialement à moi, mais
apparemment il avait été poursuivi par des paparazzi toute la journée,
et il avait envie de se venger, de se "faire un photographe" avant la
fin de la journée. Et c'est tombé sur moi... C'est ce qu'on appelle une
relation de "proximité" ! Pourtant j'étais particulièrement discret.
Mais c'est vrai que certains photographes ont une démarche assez
agressive. Il faut s'avoir s'adapter au lieu où on se trouve. Un truc
qui me gêne pas mal vis-à-vis de mes "confrères", c'est le manque de
respect par rapport à l'artiste et au public. Les gens qui mitraillent
pendant les moments de silence, par exemple. C'est parfois réellement
pénible, ça mitraille dans tous les sens. Bon je le fais aussi hein,
surtout quand on est limité à trois morceaux. Mais j'essaye quand même
de rester discret. Et puis on est quand même des privilégiés : on est
invités, placés devant les gens qui attendent depuis parfois des heures
en ayant payé leur place, donc la moindre des choses est de rester
discret. Un exemple me revient : Regina Spektor,
qui a des morceaux super doux, avait prévenu dès le début d'un concert
qu'elle ne voulait pas de photos pendant les cinq premiers morceaux,
qui devaient être joués piano-voix, donc tout doux. Au bout du deuxième
morceau, on entend un "clac clac". Elle s'est interrompue et a demandé
au photographe d'arrêter. Je trouve quand même malheureux d'en arriver
au stade où l'artiste lui-même est obligé de faire la police !
Tu fais aussi quelques portaits...
Oui, mais je suis beaucoup plus à l'aise en photo de
concert, où l'artiste ne te voit pas, ne te connaît pas. En concert, on
est un "chasseur d'images" : on guette ce qui se présente.
La photo posée nécessite une relation particulière avec l'artiste, il
faut organiser quelque chose, trouver une idée, espérer que l'artiste
soit consentant, ce qui n'est pas toujours le cas quand la séance a
lieu en fin de journée de promo, que tout le monde est fatigué, en plus
c'est souvent dans des endroits un peu glauques, des bureaux de maison
de disques, et le résultat est souvent décevant. Mais c'est aussi
l'occasion d'une vraie rencontre, alors j'essaye de me faire un peu
plaisir, de photographier des gens dont j'apprécie le travail ;
finalement c'est un peu un rêve de gosse !
- propos recueillis par Benoît Derrier
le 30 mai 2008