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Philippe Sollers


Last Updated: 11/10/2009

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19 Dec 08 Friday 22:26

L'île intérieure de Cees Nooteboom
Par Florence Noiville
Le Monde des livres du 18 décembre 2008.

Cees Nooteboom, Pluie rouge (Rode Regen). Traduit du néerlandais par Philippe Noble. Actes Sud, 256 p., 21 €.

 

Certains, comme Stevenson à Samoa, choisissent d'y finir leurs jours en leur consacrant des pages enflammées. D'autres, comme Déon à Spetsai, y cherchent la pureté des origines. D'autres enfin vont jusqu'à les inventer, comme Thomas More et Utopia... Pourquoi les îles fascinent-t-elles tant les écrivains ? Parce qu'elles sont le lieu rassurant d'un rêve bien circonscrit ? Parce qu'elles sont, comme l'écrit Carlo Ginsburg, "autant de paradigmes pour penser les relations du même et de l'autre" ? Ou parce qu'on y revient toujours, comme Ulysse à Ithaque ?

Le grand écrivain néerlandais Cees Nooteboom adore les îles, lui aussi. Habiter à Amsterdam une maison entourée de canaux ne lui suffit pas. A l'adolescence, ce voyageur fébrile rêvait des voyages de James Cook, des Marquises ou des Marshall. Et aussi de Fidji, de Tonga et du Vanuatu..., toutes ces "miettes", éparpillées par "une formidable main" sur l'immensité du Pacifique. Finalement, c'est sur Minorque, dans l'archipel des Baléares, qu'il a jeté son dévolu. Là qu'il a élu domicile, trois mois par an, lorsqu'il ne sillonne pas le monde. Depuis les Pays-Bas, c'est plus facile pour s'y rendre en voiture.

C'est devenu un rituel. Chaque été depuis 1953, Cees Nooteboom entreprend avec sa femme, la photographe Simone Sassen, une étrange transhumance. "Notre voiture ressemble à celle d'un travailleur immigré marocain, raconte-t-il. Bourrée jusqu'au toit de tout ce qu'il nous faut pour un long été, des livres, des papiers, des appareils photo, des ordinateurs, et même du sambal et du bumbu, des préparations épicées employées dans la cuisine indonésienne et qu'on ne trouve pas en Espagne." En chemin, il ne manque pas de faire étape en Poitou, chez son grand ami l'écrivain argentin Alberto Manguel. Puis cap sur le passage des Pyrénées, Barcelone, le ferry de nuit et enfin... l'Ile.

En apparence, Pluie rouge est une lettre d'amour à Minorque. A ses vieux paysans "semblables à des souches". A sa langue, "une variante du catalan" qui ressemble à un idiome du Moyen Age.  A ses problèmes féodaux, "comme la distance qui vous sépare d'un puits pour vous donner le droit d'en creuser un vous-même". Et même à ses lézards "aux visages de vieillards" qui "se comportent comme de minuscules dinosaures dans une forêt vierge". Alors que George Sand ou Robert Graves ont attaché leur nom à Majorque, sa voisine, le grand écrivain néerlandais a préféré cette terre secrète et minérale. Un gigantesque tas de rocailles. Car le sol est plein de pierres et, "depuis des siècles, la seule façon de les éliminer pour pouvoir cultiver, est de les ramasser et d'en monter des murs". A Minorque, des kilomètres de murets délimitent ainsi les champs et les protègent des tempêtes. Les gens pensent que les pierres donnent de la force et ont le pouvoir de guérir. "Les photos aériennes sont fascinantes, écrit Nooteboom. L'île n'est plus qu'une grande toile d'araignée géométrique de fils de pierre, une oeuvre d'art commencée bien avant Jésus-Christ et que ne cessent d'étendre des artistes anonymes."

Mais sous couvert de décrire "son île", c'est en réalité sa propre histoire que retrace l'écrivain néerlandais. Comme si ce lieu tant aimé était le point de départ d'excursions vers des rivages plus intimes. Oh, bien sûr, tout cela est fait à la hollandaise, avec pudeur et autodérision. Au fil des pages, Nooteboom se moque de son journal de jeunesse où il ne retrouve qu'un "juvénile avatar de lui-même" - c'était l'âge écrit-il "où je paradais avec une canne de jonc, m'efforçant d'avoir l'air de quelque chose sans savoir exactement de quoi, sans doute de Truman Capote sur la page 4 de couverture des Domaines hantés". Il s'interroge sur le moteur de son écriture et l'importance, pour un écrivain, de comprendre que, comme le futur, "le passé, même le sien propre, ne peut que s'inventer". Il revoit ses voyages comme "à travers un immense trou dans la glace du temps", nous propulse sur le pont d'un bateau où pour 450 florins, il s'engagea un jour comme "matelot et journaliste", le tout pour les beaux yeux d'une belle du Surinam. Il évoque ses amitiés, le philosophe allemand Rüdiger Safranski doublant avec lui le cap Horn en direction de Montevideo, ou le grand écrivain flamand Hugo Claus,  qu'il revoit dans son jardin minorquin quand les palmiers n'étaient pas plus grands que ça...

LES IMAGES ET LES REGRETS

A Minorque, chaque arbre du jardin semble d'ailleurs lié à une histoire ("L'un des traits singuliers de l'âge est qu'à peu près tout évoque un souvenir", dit Nooteboom). Pour un peu, il s'inclinerait devant chaque écorce, comme le font les moines japonais. Bien souvent, l'histoire ou le souvenir est lui-même lié à un livre. Du coup, Pluie rouge n'est pas seulement un parcours autobiographique, c'est aussi une promenade dans l'oeuvre de Nooteboom. Une oeuvre qui foisonne, à l'image d'un jardin elle aussi : ici un massif de romans bien touffus, là des essais qui essaiment un peu partout, plus loin les impérissables récits de voyages et enfin, plus délicats, les poèmes qui, hélas, n'ont jamais poussé (faute de traduction) en terre française.

Mais les pages les plus émouvantes du livre sont sans doute celles où l'écrivain s'interroge sur le temps et la vieillesse. A partir de quand est-on vieux ? La phrase revient dans l'un des chapitres comme un leitmotiv. La réponse ? Peut-être quand on est soi-même comme une île, cerné par un océan d'images et de regrets... Mais sûrement pas en tout cas à l'âge de Cees Nooteboom qui, à 75 ans, continue à courir d'un bout à l'autre de la planète. A "danser autour du monde", comme il dit. Un jour au Spitzberg pour un livre époustouflant avec Simone Sassen (Ultima Thule, A Journey to Spitsbergen, Schirmer/Mosel). Un autre à Berlin pour être fait docteur honoris causa de la Freie Universität. Un autre à Francfort pour superviser l'édition intégrale de ses oeuvres chez Suhrkamp. Et un autre encore à Salamanque ou Madrid, pour quelque prix prestigieux... En attendant Stockholm, disent les pronostiqueurs, qui voient volontiers en lui un futur Prix Nobel de littérature.

 

Cees Nooteboom et Simone Sassen 
8 januari 1997 in Zürich.
Foto: Giorgio von Arb.