Le Mou avance lentement
ici les flèches empruntent
les détours de leurs cibles
le récipient appelle les
passages encore chaud d’une ouverture,
des pirogues inversées
pénètrent le voyageur
pour qu’il étudie chaque
détour de la jungle
Nous avons croisé des
créatures sans tête
qui marquaient un passage
Pour chaque nouvelle
infection
nous rédigeons un poème
Un peintre bicéphale collectionne
des demi-morts
il construit des trottoirs en
bordure du crâne
pour ne pas se faire écraser
La route affiche des yeux
clignotants
que l’on ne peut atteindre
un enfant se réchauffe en
parlant avec deux serpents giratoires
une mère imbécile invoque le
père des seringues
nous regardons à travers des
vitres molles
nous mangeons nos chaussures
pour tromper la milice
Le Mou avance par surprise
Nous avons des langues dans
les mains
pour surveiller leurs caméras
et leurs bandes
nous fabriquons des
microphones
pour tous les chiens de la
ville
nous traversons les
boulevards
camouflés de nos manteaux
sonores
quand l’un d’entre nous est
pris
il peut mordre à l’envie
il nous est ainsi arrivé de
taguer quelques murs
avec notre merde
nos adversaires mangent des
bouts de lunettes sales
parfois
par bonheur
l’un d’eux s’égorge
irrémédiablement
Pour chaque mort salutaire
nous rédigeons un poème
Puisque nous sommes
enfants de la balle et du
trou
Puisque nous sommes
enfants nègres du feu aliéné
un canon dessine
des corps noirs sur les
berges
Puisque nos mères
accouchent aussi de grenades
Puisque nous sommes nombreux
à entendre sans oreille
la marche qui vient
Puisque nous sommes nombreux
à voir sans yeux
le bruit d’une cible
Pour chaque nouvelle
hypothèse-trou
nous rédigeons un poème
chacune de nos langues
est une banque invincible
Puisque nous enregistrons
les couteaux d’un repas aussi
vieux que cet arbre
Puisque nous sauvegardons
nos masques
dans des cahiers invisibles
Pour chacun des vieux
clochards de la ville
nous rédigeons un poème
Un ver besogneux
chaque jour
mange sa terre
j’ai caché un nouvel estomac
de secours
dans ma tête
Puisque nous écrivons
sur des ventres énormes
mon ombre à trois chevaux et
une lune
dans la poche
Nous faisons sécher la viande
sur le corps de la bête
Pour chaque repas épargné
nous rédigeons un poème
Quelques prisonniers
jouent à se lancer des têtes
un premier
le chasseur
attrape le crâne
pour l’envoyer vers le mur
d’enceinte
un second
le chasseur
féconde le crâne
au pied du mur d’enceinte
un troisième
le chasseur
attrape le second et lui
tranche le crâne
pour connaître un passage dans
le mur d’enceinte
Pour chaque tête ouverte
nous rédigeons un poème
Voici la morte
avec ses six couches de
silence
entre les cuisses
Voici la morte
avec ses bras de terre
entre les cuisse
Voici la morte
avec une autre morte
entre les cuisses
Voici la morte
avec la mère de toutes les
mortes
entre les cuisses
Voici la morte
avec un enfant qui parle
entre les cuisses
Voici la morte
avec un tambour
entre les cuisses
Voici la morte
aux cuisses de cheval
qui appelle un tambour de
cuisse
Voici la mère du marteau
qui appelle un nouveau
concert de tambour
Pour chaque nouveau concert
de tambour
nous rédigeons un poème
Un charpentier est monté
arracher
tous les yeux du toit
quelques enfants sont tenus
éveillés contre un mur
avant d’être jetés
sur un matelas de sperme
ici
on joue à jeter les enfants
par les fenêtres
le Mou se contracte
comme une drogue missile
comme un accident qui vous
dépiaute la tête
comme un noyau de chair
électrique
comme une porte sans pluie
et sans vent
comme un porte dont on aurait
coupé les pieds
à tout moment
la sentinelle peut voir une
lumière
sous la porte
Pour chaque nouvel effondrement
nous rédigeons un poème
il s’agit d’essorer quelques
organes
soigneusement choisis
puis d’en recueillir toute
l’encre noire
toute la saleté iodée
et fluorescente
nous refusons de gâcher notre
mort
en accouplements stériles
nous refusons d’allaiter vos
cadavres
nous refusons de brûler le
vagin de nos fils
nous refusons de manger le
pénis de nos filles
Et nous rappelons au peuple
qu’il est aussi responsable du
grand cimetière
Et nous rappelons à la main
qu’elle est aussi responsable
des langues
Et nous rappelons à la langue
qu’elle est aussi responsable
des pieds
Pour chaque nouvel
affrontement
nous rédigeons un poème
Un jour, mon père
membre de la confrérie des
grandes fourmis
voulu m’enseigner la
géométrie de la mort
comme l’on trace
l’architecture d’un vieil hôpital
mon père
comme tous les hommes du pays
était psychiatre ou gendarme
tout ceci dépendant
de l’opulence variable des
seins du soleil
et des mascarets biliaires
des automnes à fragmentations
Nous
nous récoltons à l’automne
le tabac
le vin
et les ongles
Pour chaque nouveau mascaret
nous rédigeons un poème
[...]
Laurent Jarfer