On imagine aisément l'image d'Épinal du poète en goguette sur les bords de Seine affectant un air grave à la vue de nuages migrant vers l'Est sous fond d'azur pastel.On imagine tout aussi bien, ce même binoclard poétique, croulant sous des montagnes, conglomérat de A4, A3 et autres bouts de papelard, d'annotations disséminées ci et là au gré des inspirations plus ou moins arrosées à la piquette de Beaujeu.Il n'y pas si longtemps encore - l'été dernier- j'étais béat, le cul de culasse en bouche, et le cul terreux dans l'herbe, à griffonner des bouts de phrases sur du papier... volage... soupirs."Non, je ne compte plus, désormais, les petits mots doux, des ceci, des cela, les post it, de ci, de là, laissés négligemment à la vue, condamnés inexorablement à la corbeille des histoires inachevées et impossibles.
Je me suis résolu à ne plus faire de cas de ces belles promesses sur papier,
histoires inachevées. Elles avaient beau bien commencer ces cabrioles, beau sembler inspirer des histoires folles, il n'en restait pas moins qu'elles resteraient au stade de "c'est comme ça, trop tôt peut-être, dans un an ou deux voire même jamais"
On se dit que tant pis, on en gardera une trace mais les post it de par nature volatile se perdent et la mémoire flanche... il était temps de passer à autre chose, de chercher un peu de sobriété, de stabilité. Coup de Stabilo sur une pensée:"Sur le fil des interdits
Il y a un peu de regard mutin
Sur les fauteuils de l'auto-car
Sur le seuil de Me, lady
Il y a un peu de feutre noir
Indélébile de nos envies..."
Je me suis rangé: j'en ai fini de batifoler à la ClaireFontaine. Je suis ce qu'on appelle un cyberpoète.Un littéreux à l'EGO tout aussi détestable que le poète classique, romantique, authentique made in Paris le Montmartre, le béret en moins.- A quoi reconnait-on un cyberpoète?"Si par le plus grands des hasards
Vous rencontrez ce type, bizarre
Grand dadet à l'oeil hagard...
Ne soyez pas trop surpris
Par
Son oeil torve, son teint blafard
Le son d'sa voix qui fout l'cafard
Et son air de béta, ahuri:
C'est qu'son histoire n'est pas jolie..."
On le reconnaît à son aisance à pratiquer ctrl+c / ctrl+v, pour acheminer des textes en chantiers de son smartphone via clef usb sur son PC, voire MAC si mec friqué. Car le cyberpoète ébauche des textes sur son clavier numérique. Obsolète les blocs notes et son stylo bic.- A quoi reconnait-on la cyberpoèsie?"Déjà toute petite, Sidonie jouait à ce jeu de dupes avec sa poupée Bergamote
Qu'elle lange pouponne, dorlote:
Quel ange!
Berceuses et comptines, la Sido chantonne
Fredonne mille petites mélodies pour que Bergamote
S'endorme..."
Epoque oblige, Romantisme obsolète, le cyberpoète affectionne moins l'alexandrin, les sonnets, les quatrains. Son écriture est devenue libre, il écrit des comptines, des histoires pour salles noires. C'est un style photographique, génération MTV oblige, le cyberpoète décrit et décortique la vie par des phrases clichés sépia ou noir & blanc, couleurs ou pola.Ajout d'un filtre jaune pour un effet canicule:"Des perles d'eau bourgeonnent à la surface moite de ma peauSuffoquent, se bouche le cratère, de mes poresla sécheresse, aride et lourde, règne en ma gorge en étauIl fait si chaud sur la ville que même souffre le décor...."- Comment devient-on cyberpoète?Je n'ai pas de réponse à cette question. Peut-être faut-il tomber dedans plus tôt que tard car le chemin promet d'être long avant d'avoir les guts, la prétention de laisser ses écrits à la merci d'un jugement. Mais avant d'être cyber faut-il admettre son côté gentil poète et griffonner ses p'tits papelards sur les bords de Seine, en goguette.JLT.