A un
moment donné, je vais plaquer le premier accord, expirer la première note.
A un
moment donné, je serai seul, là, devant la petite foule entassée dans l’ombre,
peu avant le premier accord, la première note, au bord de l’espace qui nous
sépare, au pied de ma musique, avec pour seul bagage, seul geste permettant de
combler la distance, de donner sens à cette situation, une première chanson,
que je livrerai comme on se lance dans une première phrase qui fait
terriblement peur à dire.
A un
moment donné, au fronton du silence, j’ouvrirai la bouche pour… pour quoi ?
Pour raconter une histoire ? Pour présenter les fruits d’un ouvrage ?
Pour montrer de quoi est faite la musique qui me vient ? Pour chanter ?
Pour transmettre, partager, témoigner ? J’ouvrirai la bouche avec la peur
au ventre. Je délierai mes lèvres avec les tripes en plis. Les bons mots
vont-ils venir ? Vais-je réussir à dire ce que j’ai prévu de dire, ce que
j’ai répété cent fois devant le miroir comme un amoureux qui prépare l’aveu de
ses sentiments ? Ma langue va-t-elle fourcher ? Ma voix émettra-t-elle
seulement un son !? Et ceux auxquels j’adresserai cette longue phrase où l’intime
peinera à se cacher, débordant de chaque tremblement de peau, comment vont-ils
la recevoir ?
A un
moment donné, je devrai jouer le jeu de cette communication décalée, à l’étrange
et incertaine réciprocité. Je parlerai avec des notes et des mots, ils répondront
avec leurs mains, des cris, des sifflements. Et je reprendrai le fil de mon
discours, teinté de la réponse qu’ils m’auront faite. Saurai-je accueillir,
entendre ? Serai-je présent ou tenu loin par la peur, disponible à l’instant
ou enfermé dans le lointain qui me protège ? Ils pourront mentir, ou dire
la vérité. Pourrai-je mentir moi aussi ? La vérité de mon mensonge ne
serait-elle pas immédiatement perceptible, identifiable ? Pas d’échappatoire.
A un
moment donné, je commencerai à parler et ils n’auront plus rien à dire tant que
je n’aurai pas fini ma phrase. Une fois lancé, on peut me couper le micro, mais
pas la parole. J’aurai de la peine à leur couper le sifflet… Que vais-je dire ?
Je vais exprimer en musique la traduction différée des émotions qui m’ont inspiré
en me traversant. Comment vont-ils répondre ? En traduisant de leurs mains
la présence ou l’absence instantanée d’un émoi, d’un sentiment, d’une pensée. Ils
vont réagir plus ou moins spontanément à ce que j’aurai, de mon côté,
longuement mûri et parachevé, me feront l’aveu non préparé d'avec quelle intensité
ou quelle faiblesse leurs mains sont inspirées à exprimer leur ressenti. Conversation
d’extra-terrestres ! L’essence immatérielle de la musique, l’éther d’ondes
nées d’un choc, commun vecteur, des deux côtés, mais celle dont la complexité
aura été organisée en harmonies et mélodies, en significations symboliques
structurées, rencontrera celle brute et chaotique prenant une forme percutante
mais confuse, l’indice d’un signifié vague, nébuleux. Drôle d’affaire !
Ils ne
risquent rien. Je risque tout, en sentiment du moins… Ils sont plusieurs,
cachés dans l’anonymat du nombre et de l’ombre, voilés derrière la polysémie d’un
langage de pauvre subtilité. Je suis seul, en pleine lumière, à peine protégé
par quelques procédés dont le seul ou l’ultime intérêt consiste précisément à
dévoiler, à risquer l’essence subtile d’un vécu intime qui se raconte et s’expose.
Et dont le seul ou l’ultime intérêt à s’exposer est de surmonter l’étrangeté de
ce moment, de ces langages désaccordés, pour pouvoir peut-être se rencontrer là
où le décalage est annulé, là où la coïncidence
du rapport redevient possible : une connivence d’émoi – au-delà de toute musique,
parole, bruit ou cri, une connivence de sensibilités.