Contexte :
Nous sommes en 1994, une année où Skyrock portait encore bien son nom, où la génération X était bouleversée un sombre matin d'avril en apprenant la mort de son ange blond, où l'improbable Smash de The Offspring explosait tous les records de vente chez un label indépendant et où le raz-de-marée Dookie révélait Green Day à grands coups de Basket Case. Les élèves avaient désormais (commercialement) dépassé les maîtres Bad Religion et NoFX, et dans leur sillage se dressaient les crêtes de quatre punk sur qui on n'aurait pas misé un copeck, Rancid. Let's Go
Chronique :
Un poing brandi sur la pochette qui en dit long sur les intentions du groupe californien. Leur premier album éponyme avait posé les bases de ce que serait Rancid, un groupe de punk dur et pur entre rage viscérale et mélodies clashiennes : le renouveau du street punk. Car c'est bien de la rue que viennent nos lascars. Enfants prodigues du punk avec leur premier groupe éphémère devenu culte, Operation Ivy, Tim Armstrong et Matt Freeman ont zoné et galéré, Freeman sauvant même la vie d'Armstrong lorsque celui-ci dérivait d'addictions en addictions. Rejoints par Brett Reed en 1992 pour dégainer (cf. la pochette) leur premier effort, les trois compères rameutent un autre survivant (mais non pas Ken), ni plus ni moins qu'un membre des mythiques anglais UK Subs : le danois Lars Frederiksen. Viré des Subs pour n'être depuis quelques temps qu'une larve accro à l'alcool, on devine que le bonhomme va bien s'intégrer...
Voilà donc formés les Rancid tels qu'on les connaît ! Même si Lars ne chante en lead que sur "St.Mary" et que la quasi-intégralité de l'album a été composée par la paire Freeman/Armstrong, on retrouve la classe du groupe sur des titres comme "Nihilism", le morceau d'ouverture, ou "Salvation". Toujours ce savant mélange de punk et mélodie tout en restant brut de décoffrage, des voix atypiques et un songwriting autobiographique, à l'exemple du tube de l'album, "Radio". Co-écrite par les Armstrong (Tim donc et Billie Joe de Green Day), on tient là un véritable hymne d'amour à la musique, une référence aux Clash (influence plus que notable chez Tim) et à l'alcoolisme du père simplement abordé, sans tomber dans un cliché émotionnel. Quatre accords et envoyez ! Le morceau sert encore au groupe à clôturer ses concerts.
Musicalement on découvre un peu plus la classe de Matt Freeman avec ses lignes venues d'ailleurs ("Midnight") que tout bassiste essaie de reproduire en se tordant les phalanges. C'est qu'il sait le manier, son gros manche... La démarche première semble être la sincérité, pas d'artifices utilisés, une production très brute mais pas simpliste, et des voix qui s'autorisent à dérailler. On met les potards à fond et on balance la sauce pendant deux minutes environ, car pour arriver aux 45 minutes de chansons, Rancid a quand même posé 23 titres sur "Let's Go", ce qui peut le rendre indigeste ou répétitif pour les plus récalcitrants, ou trop rare dans le milieu, pour les fans.
Mais comment ne pas se réjouir de pépites comme "Tenderloin" et sa ligne de basse gargantuesque, "Ghetto Box" et ses chants dans tous les sens, l'intro en clair (rappelant un peu "Radio") de "The Ballad Of Johnny & Jimmy" et ses 'oh-oh', ou "Dope Sick Girl" et son riff tout con et trippant.
Bien malin qui aurait pu prévoir le succès d'un tel album à sa sortie. Bien aidés par les succès monumentaux de Green Day et The Offspring, Rancid va fourguer 1 million de "Let's Go" l'année de sa sortie, mais rester le seul groupe de la bande à conserver une éthique punk et l'estime de l'underground, tout en étant reconnu dans le monde entier. Allez, le parfait "7 Years Down" achève cet album en démontrant encore une fois toute la classe de ces nouveaux héros de la rue.
Rancid a désormais son line-up définitif. Les quatre gaillards sont serrés comme les doigts du poing de la pochette (Gurewitz , boss d'Epitaph servirait de pouce ?), prêts à se battre contre les obstacles de leurs vies tourmentées tout en brandissant leurs avis au travers de leurs chansons. Le groupe n'aurait pas pu choisir meilleure pochette, illustration parfaite de ce qu'était, ce qu'est et ce que sera Rancid. Et ce n'est pas l'incroyable "...And Out Come The Wolves" qui sortira un an après qui tendrait à faire dire le contraire ! Un seul mot d'ordre : Let's Go !!!