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Aymeric Jullien



Last Updated: 10/20/2009

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State: Languedoc-Roussillon
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Signup Date: 3/22/2007

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Saturday, May 26, 2007 

La bête...

 

 

 

Le petit garçon marchait à pas de loup dans la forêt. Son visage était grave et son regard aux aguets. L'un de ses poings serrait un arc, l'autre, une courte lance. Dans son dos ballottait un carquois aux trois quarts empli de flèches. A sa ceinture pendait une dague.  Il devait avoir environ huit ans, possédait des traits fins et un teint légèrement hâle. Sa tête était ceinte d'un bandeau de tissu doré et ses cheveux bruns descendaient en boucles sur ses épaules.

Tout en suivant un étroit sentier, tout moussu, tout tortu, semé de coucous et de primevères odorantes, il ne cessait de scruter les sous-bois, les paupières plissées sur ses yeux verts et profonds. I1 avançait avec précaution, en ayant soin de ne pas écraser sous ses pieds, brindilles, glands caberlots et feuilles sèches de l'hiver passé. Autour de lui, le feuillage résonnait du gazouillis des oiseaux qui semblaient s'attacher à ses pas, curieux, peut-être, de savoir où s'en allait cet enfant si grandement armé. Sans doute, leurs trilles, leurs roulades et autres babils n'étaient-ils en réalité qu'autant de questions à l'adresse du petit guerrier.

- Lancelot lancelette! Où donc t'en chemines-tu?

- Archelet archelot! A qui vas-tu livrer bataille?

- Daguelot daguelette! Pourquoi tel attirail?

Le jeunet s'il avait pu comprendre, eût sûrement répondu:

- Je m'en vais pourfendre la Bête qui hante vos bois.

- En notre sylve! Une bête!?

-  Oui, et méchante de surcroît!

- Frères ailés, entendez-vous ça? Il y aurait rôdeur en notre demeure et nous n'en aurions vu l'ombre!

- C'est qu'il ne sort que la nuit, quand tout est sombre, aurait répliqué l'enfant.

Mais ce petit garçon là n'entendait rien au langage des oiseaux. I1 poursuivait son chemin sans prêter garde aux bavards.

La sentenelle déboucha bientôt sur une clairière envahie de fougères. Il la traversa en levant haut les pieds, se dirigea vers un fossé qui entourait à moitié la trouée. Un ponceau vermoulu, glissant d'humidité, gambait cette douve. Il le franchit avec prudence. A l'idée d'un malencontreux plongeon dans l'eau froide et bourbeuse des frissons lui parcoururent le dos. Une fois de l'autre côté, il s'engagea sur une-large laie qui s'enfonçait droitement dans une pinède obscure comme une caverne. Le sol, tapissé de pignes et d'aiguilles rousses, étouffait le bruit de ses pas. Les oiseaux avaient cessé de pépier leurs questions.

            Quelque part, un pic martelait un tronc. Les feuilles frémissaient doucement sous le vent. Le silence régnait entre les fûts.

Mais soudain surgit une créature au pelage fauve. Le petit garçon bondit de surprise. L'animal aussi. Tous les deux se considérèrent un instant les yeux grands écarquillés. Puis l'écureuil détala, grimpa en toute hâte jusqu'au sommet de l'arbre le plus proche où il devint invisible.

            L'enfant, pantelant, entendait son coeur qui battait une folle chamade et sentait le sang qui pulsait à ses tempes. Sur le coup, il avait bien cru que c'était la Bête. Mais la Bête était sûrement beaucoup plus grosse qu'un écureuil. I1 essaya de se l'imaginer. Etait-elle un dragon cracheur de feu, doté d'immenses ailes de chauve-souris?... ou un loup gigantesque au pelage hérissé et à la gueule écumante?... ou alors un serpent long comme une rivière?... ou bien encore une araignée démesurée avec des yeux jaunes et un ventre velu?... I1 pouvait tout aussi bien s'agir d'une créature difforme, visqueuse et pleine de tentacules... ou tout en griffes... ou tout en crocs... ou même les deux à la fois!... gorgée de poison... prête à projeter des jets de liquide corrosif sur sa proie pour la réduire en bouillie.

            Le petit garçon dû se faire violence pour ne pas rebrousser chemin, tellement le terrorisaient ces hideuses représentations mentales qu'il se faisait de la Bête. Réussirait-il à venir à bout d'un tel monstre? Probablement. I1 en avait déjà tué un bon paquet. Celui-là y passerait comme les autres! Courageusement, il se remit en marche...

Cette fois, il en était sûr, la Bête était là, non loin, tapie dans un sombre recoin, prête à lui sauter à la gorge. I1 percevait son rauque grognement. Une lueur d'incrédulité dansa dans ses yeux. Ainsi donc la Bête existait-elle belle et bien et leur confrontation devenait désormais inévitable. Un brusque panique l'assailli. I1 allait se faire dévorer, le combat était joué d'avance. I1 fallait prendre immédiatement les jambes à son cou.

Non! non! et non! I1 était venu venger les innocentes victimes que la Bête avait massacrées et il ne s'enfuirait pas comme un lâche au moment où se présentait justement l'occasion. Il serra fortement sa lance, quitta la piste, plongea dans l'ombre du sous-bois, du côté où grondait la Bête.

Plus il s'approchait, plus elle rugissait. Un vacarme assourdissant. Tonnerre. Vrombissements. Hurlements décharnés. Mugissements de colère. Certainement la Bête frappait-elle la terre de ses pattes puissantes car le sol vibrait à l'entour. Une odeur nauséabonde flottait dans l'air. Encore quelques pas et il la verrait. I1 banda ses muscles, brandit sa lance. Dès qu'il l'apercevrait, il la lui ficherait au travers de la gorge ou dans l'un de ses yeux. Ensuite, il dégainerait vite sa dague et lui ouvrirait la poitrine. L'achèverait.

I1 la vit. Et il baissa les bras, lâcha ses armes: cette petite lance, ce bout de bois dont il avait grossière­ment taillé l'extrémité au canif; son arc, inoffensive branche de noisetier que courbait une ficelle. I1 ne s'empara pas non plus de sa dague, constituée de deux morceaux de latte. I1 baissa les bras, laissa tomber ses armes, et, vaincu, s'agrippa au grillage qui lui faisait face. Là, debout, pendant plusieurs minutes, il demeura à contempler le monstre, ce monstre de bitume et métal rugissant qu'était l'autoroute. Puis, un brin tristounet, il rentra chez lui. L'aventure était terminée.

  

Aymeric JULLIEN