Trio d'en bas ou le tric trac des tressages musicaux
Le Trio d’en
Bas, c’est la musique à cors et à cris fabriquée par trois
hidalgo qui nous
secouent de haut en bas, de bas en haut, qu’importe le sens des
ondes, car au bas mot, le trio d’en bas se joue en trictrac des
temps nouveaux, mot formé sur une base onomatopéique atypique
évoquant un bruit dont on a pu oublier l’histoire savoureuse ;
elle n’est pas sans rappeler que jamais un coup de dés n’abolira
le bazar ! Comme le rappelle le Dictionnaire
historique de la langue française :
« Depuis le XVIè s., trictrac
désigne par métonymie (1534) un jeu analogue au jacquet où l’on
utilise des dés et des pions, à la même époque le damier sur
lequel on joue (1553) puis (fin XVIIè s.) une partie de ce jeu
(faire un trictrac).
Retrouvant sa valeur d’onomatopée, trictrac
par allusion au bruit fait par l’oiseau, a été le nom usuel d’une
sorte de givre (1776) et d’un passereau (1834). »
Du
Cornet à dés de nos escamoteurs…
Comme
surgis du Cornet à dés
de Max Jacob, variation sur l’axiome mallarméen dont la
reformulation pourrait être selon la préface de Michel Leiris à
son recueil : « Un coup de dés jamais n’abolira le jeu
de dés. », les délices improvisés qui écorchent les
oreilles néophytes se propagent dès lors en ondes frénétiques, en
haut, en bas, en tout sens, et même de traviole : les dés de
nos trois escamoteurs sont des dés-lyres, entendons par là délires
acoustiques et mélodies débridées qui touchent tant au burlesque
qu’au sublime, surtout au sublime en percutant les tympans de leurs
auditeurs…
Quelle
est la démarche du Trio d’en Bas ? Une démarche au hasard
apparent, au bazar entêtant, bref, au bas-art envoûtant ! Leur
musique fait trépigner les voûtes plantaires et embaument les
voûtes célestes, elle foudroie comme un éclair lancé par les
dieux que nos trois héros savent prolonger, relancer tout en
sachant, comme l’inscrit Max Jacob dans sa préface de 1916 que
« Tout ce qui existe est situé. » Leur micmac sonore
étincelant ne transigera donc pas avec leur manifeste
dadaïstico-surréalistico-Music
and Co : « Dans un tel contexte, messieurs dames,
d’insécurité sonore flagrante, d’absence de repères, et de
surdité croissante de l’ensemble de la population, notre chère
exception culturelle française vit actuellement des heures sombres.
Certains pourraient croire à un repli identitaire stérile et
nostalgique, à l’instar de la chaîne radiophonique du même nom,
afin de nous préserver de cette « mal ouïr » si
justement dénoncée… NON ! Ne restons pas sans voix face à
de telles menaces. Ensemble, refusons le dictat médiatique aux
slogans injurieux tels : « Une musique d’en bas pour la
France d’en bas »… pour que ceux d’en bas soient encore
plus bas. « Une musique d’en haut pour la France d’en
haut » … pour rester entre amis. Ainsi, afin de mettre
un terme à cette trop célèbre fracture artistico-sociale, il nous
faut une musique, comprenez-vous, qui partirait du haut pour
atteindre, par la suite, le bas. Donc une musique de qualité.
OUI !... Ayez confiance dans la Cie Trio d’en bas, « Une
musique d’en haut pour la France d’en bas. »
N’ayons
pas peur des mots, un tel manifeste nous laisse pantois, avec pour
seul désir, celui de rester en bas à écouter la musique du Trio
d’en Bas : que tout ne soit pas DADA mais d’EN BAS, car de
leur composition tombée du ciel, on en est BABA, on n’a qu’une
envie, être le petit lambda qui danse la lambada du Trio d’en
Bas !
Mais
qui sont nos trois escamoteurs aux escapades musicales élitaires
pour tous ?
Trois
chevaliers des temps post-modernes qui se sont fondés en trident
strident contre les tubes de dentrifice freedent, car ils ont la dent
dure, et un sens aigu du free, ces trois compères qui, je vous
rassure, se lavent aussi les dents, fusse avec la marque freedent, ou
avec un cure-dent dont je n’ai cure... Première dent, un
saxophoniste qui nous donne à entendre l’infini du dedans aux
mélopées bleues, deuxième dent, un batteur qui nous donne à
danser sur le bord subtil des percussions, des bruissements,
troisième dent, un pianiste qui nous donne à sentir l’infini
dehors aux notes des sans-voix, et voilà, le trident rassemblé,
finement aiguisé, dont pas un n’est à côté, toujours dans le
tempo déchirant d’une
tempête free-jazz sur le point d’éclater !
Mais
qu’est-ce que c’est que ce charabia ?
Vous
comprendrez rapidement, en découvrant la musique du Trio d’en Bas
qui offre à ouïr en quelque sorte le dehors du dedans. C.Q.F.D.
[euh, ce qu’il fallait dessiner…]
…Surgit
l’envol free d’un
passereau,…
Chaque
dent du Trio d’en Bas, pour filer l’image, avait poussé comme
une dent de lait sur les chantiers transartistiques de la compagnie
Lubat de Gasconha. Le trio d’En Bas en est l’héritier
singulier : « Avec l’amitié comme fondement et
l’aventure humaine comme piment, c’est le désir de recherches et
d’expérimentations artistiques qui les a logiquement rapprochés.
Aujourd’hui la compagnie Trio d’en bas creuse son sillon à la
force du poignet, métaphore assumée du travail des paysans de la
musique, artisans du son, apprentis artistes en formation à vie. »
Apprentis
artistes certes, tout artiste l’est peu ou prou, mais comme leur
art est vivifiant ! L’art excède chaque dent, prend la forme
d’un dédale de lignes musicales ayant le sens du détour, autant
de questions en partance sur les inégalités et les précarités de
la condition humaine, sur la dérive sociétale du tout commercial :
« Ce choix est assumé comme un regard posé sur la société
du spectacle, car la démarche artistique est aussi une démarche
politique. » Mais point d’embrigadement, fut-il sociologique,
alternatif, ou situationniste ! Entre ces musiciens, la liberté
est la condition sine qua non !
Leur idéal
comme ligne d’horizon de leur musique qui passe tel un passereau
réside dans la formule « une musique d’en haut pour la
France d’en bas » : « utopie d’un art élitaire,
accessible et exigeant, tentant de permettre à tout un chacun de
redevenir propriétaire de sa part de cerveau disponible jusque-là
vendue au plus offrant. »
Pour garder
toujours cette tension vers l’idéal permettant la délivrance du
trident, le Trio d’en Bas ne pratique pas l’art du triage, mais
l’art du tressage avec l’inattendu : collages,
superpositions, décalages, pour sortir des carcans qui sépareraient
musique d’élite et chants populaires, bref une démarche qui parie
sur l’« expérimentation éphémère » pour faire
mesurer néanmoins à ses auditeurs la distance qui sépare une œuvre
d’un aboli bibelot d’inanité sonore formaté de son vivant.
Le
bricolage est alors admis, il y a toujours un peu d’artisanat dans
l’art, mais c’est un bricolage mené avec rigueur qui débouche
sur une écriture collective et polymorphe, tant elle brasse de
ressources musicales diverses : le jazz, le post-Rock, le
free, les déformations d’airs populaires, les pastiches de jingles
populistes, créant ainsi une matière sonore hybride pour le plus
grand plaisir des oreilles avides de contrées sonores inconnues,
qu’il s’agisse de continents engloutis ou de terres nouvelles …
En les écoutant on songe à des artistes multiples qui ont toujours
voulu repoussé les limites de leur musique : John Coltrane,
Thelonious Monk, mais aussi bien évidemment Luba, Frank Zappa, Akosh
et bien d’autres…
Du Cornet à
dés de nos escamoteurs orfèvres, ou plutôt du cornet acoustique de
nos trois expérimentateurs hors pair, surgit l’envol free
d’un passereau, ce tric-trac qui traque le moindre bruit, le
moindre son, même le plus anodin comme le prémisse aux battements
d’ailes d’une musique en définitive très birdy.
…Le
zigzag, les hauts et les bas d’une musique métamorphique !
Le
passereau déployant ses ailes, le trident Trio d’en Bas qui lui
sert de perchoir sait s’enraciner dans la tradition des chants de
lutte. La création 2007 de « Trio d’en Bas lutte » ne
se cantonne pas à un devoir de mémoire que le centenaire de 1907
aurait imposé : bien plus, le hasard du calendrier permet au
groupe de donner une torsion au thème de la révolte pour
s’interroger sur les implications au présent des combats dans
lesquels les vignerons se sont engagés dès avant 1907, à l’heure
où la mondialisation pourrait effacer une part de l’exception
viticole du Languedoc Roussillon. Dès lors l’exploration du thème
de la révolte qui plonge le trident dans la terre tel un cep de
vigne permet à chaque dent d’explorer d’autres facettes de la
révolte par-delà les dates commémoratives à travers une culture
populaire dépoussiérée : « Revisiter une chanson
anarchiste italienne, la guitare portugaise de Carlos Paredes,
Georges Brassens ou des chants de la guerre d’Espagne… Dans un
esprit proche d’un Charlie Haden et son Libération Music Orchestra
utilisant les chants révolutionnaires comme matière à
interprétation et improvisation. »
Rien
n’arrête l’envol du passereau qui zigzague sur toutes les
traditions pour s’interroger, à travers les hauts plongeons et les
bas ascendants de la musique métamorphique du Trio d’en Bas qui
fait de la tradition de la guinguette une matière évolutive et non
le chant du cygne d’un musée musical pour passéistes
« rétrogrades-conservatrices-traditionalistes-trou d’bal ».
Il s’agit alors de donner une chair nouvelle à une tradition
irréfutablement festive et revigorante : que les corps dansent
sur les places des villages et non que les corps étouffent dans le
confinement des boites aux rythmiques calibrées.
Prolongeons
la déambulation aérienne du Trio d’en BaL, par-delà le temps,
les époques, car le trident s’interroge sur le rapport au temps, à
la temporalité, pour mieux en faire ressurgir peut-être
l’intempestif, ce dont témoigne leur formidable œuvre de
réflexion en musique « Nom de Code : Temps Libre » :
« Dès les premières années de notre vie, le temps dont nous
disposons est bien découpé, rythmé, avec des petits espaces de
temps dit « libre » coincés parmi les temps imposés et
collectifs… ». Comment libérer le temps présent ?
C’est peut-être cette haute question que se pose le trident Trio
d’en Bas, qui ne se prive pas de suggérer par son œuvre même des
bribes de réponses : par une durée musicale qui peut laisser
l’impression de s’écouter hors du temps de l’horloge, par une
prolongation de la durée musicale, durée interne de l’auditeur,
en geste, mouvement externe de l’acrobate, qui suggère une
échappée Hors Pistes pour reprendre le nom de la compagnie avec
laquelle le groupe musical a proposé une percée de temps libre, de
temps libérateur en sortant du carcan que peut former un groupe de
musique pour l’ouvrir à une chorégraphie à prise de risques, qui
à son tour, relève un défi, celui de la pesanteur, par une
improvisation accompagnée par la musique repoussant la limite de
l’équilibre, tant mélodique qu’acrobatique.
L’acrobatie
comme métamorphose de la musique du Trio d’en Bas, mais aussi le
texte comme caisse de résonnance du tracement du trident servant de
partition au livre Le Prophète du Libéralisme
de Michel Piquemal, pastiche du best-seller
de Khalil Gibran. Cette œuvre caustique qui entremêle dès lors
musique et théâtre, fait de la musique un contre-point du texte, et
du texte l’incandescence de la musique soulignant sa part de
dérision comme un cri et un mode de questionnement sur le monde qui
nous entoure, et parfois nous anesthésie sous sa pesée :
« Connaissez-vous la parabole des grenouilles ébouillantées ?
Si l’on prend des grenouilles et qu’on les jette dans l’eau
bouillante, elles sautent et se débattent. Par contre si on les met
dans l’eau froide et qu’on augmente peu à peu le gaz, on
parvient à les ébouillanter sans faire de vagues. Cette parabole
reflète bien la stratégie de notre médiocratie consumériste et
libérale qui a peu à peu lobotomisé les citoyens par la publicité,
la consommation, le discours sécuritaire, le gavage alimentaire, et
la presse aux ordres.
Lorsque
j’ai écrit Le Prophète,
je l’ai voulu comme un sursaut d’une de ces grenouilles coriaces
pas tout à fait ébouillantées. »
Lauréat
du Concours Jazz Migration 2010 pour sa formidable capacité à
joindre au pur délirium une expérimentation free qui pousse la
composition originale jusqu’au déchirement d’une improvisation
soudaine qui n’est que la crête d’un seul élan, celui du
passereau appelé à devenir peut-être albatros, ce « prince
des nuées / Qui hante la tempête et se rit de l’archer ; »,
mais un albatros qui « Exilé sur le sol au milieu des huées, »
se moque bien des huées, sait retrouver ses ailes de passereau,
marche, claudique parfois comme un jazzman un peu éméché, un
oiseau de métamorphose, phœnix capable de renaître de ses cendres,
qui sait essuyer les hauts et les bas pour que sa musique d’en haut
soit toujours destinée à la France d’en bas, en un zigzag
foudroyant, celui de son trictrac insolent tressant l’absolu de la
note bleue à l’ordinaire des combats de la petite vie.
RYS - Août 2009