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Ivy



Last Updated: 10/22/2009

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Status: Single
City: Montréal
State: Québec
Country: CA
Signup Date: 4/4/2007
Friday, March 07, 2008 

Le duo commando slameur n'avait qu'un objectif en ce début de soirée du 6 mars : se rendre au 10050 Boul. Gouin Est et, selon la disposition des lieux et le taux de fréquentation, frapper à tour de rôle à coup de bombes poétiques. L'heure ayant sonné, j'investis mon Venture et j'attends ma comparse, Queen Ka de son redoutable nom. Enfin, elle se profile sur le trottoir d'en face; je lui fais un discret signe de main et elle oblique en direction du véhicule.

- Salut, ça va ?

- Ouais, crisse de bus, il a fallu que je marche jusqu'ici.

Un premier imprévu. On a beau être dans la métropole du Québec, le transport en commun n'y est guère plus développé qu'en 1950. Un conseil, n'y comptez pas. Usez de vos jambes ou de votre tête. Anyway... Le regard déterminé de Queen Ka me rassure quant à son intégrité mentale : ce contretemps n'a affecté ni son équilibre ni sa volonté. Je démarre avec un sourire et ma Venture fonce dans la nuit des Érables.

D'après le plan, il faut emprunter la 40 Est et quitter à la sortie 83. C'est après que ça se compliquera : les rues se transformeront, tourneront sans préavis, bref on nagera dans l'urbanisme dément de la banlieue.

- C'est là qu'on se rend compte que c'est immense l'île de Montréal, me dit-elle.

You bet Madame. Pendant des années cette île magique s'est profilée dans mon esprit comme la somme des mystères québécois, où tous les genres de monde peuvent vivre, peu importe leur origine. Voilà 10 ans que l'île m'offrait refuge, mais je craignais pour l'avenir, tant le Plateau où je vis, où j'ai fini par me réfugier après avoir squatter partout dans la belle province, semble irriter tout le monde. Parfois je me sens comme un juif dans le ghetto de Varsovie.

L'île est grande et imprévisible, surtout qu'ici, entre raffineries et champs à vendre, on sent comme une odeur de fin du monde.

- Ça c'est le gaz, dis-je, pour nous rassurer.

Queen Ka semble effectivement se calmer. C'est vrai que cette odeur prêtait à confusion...

- J'ai déjà habité dans le coin, avoue-t-elle.

Quoi ? Au milieu de cette étrange banlieue à l'identité chancelante (quoi que c'est logique, connaissant Queen Ka, mais ça me laisse songeur) ? Ainsi notre slameuse sauvage avait un passé trouble ? Les reflets du fleuve me tire de ma rêverie : cette bande, devant, ça doit être le boulevard Gouin.

Effectivement.

Nous trouvons sans trop de mal l'église qui camoufle une Maison de la Culture. Queen Ka s'allume une cigarette pendant que j'entre en éclaireur (c'est comique quand même). Je suis accueilli par le technicien des lieux et la responsable. On me souhaite la bienvenue et on m'indique les loges... « dans la sacristie ». Bien sûr, j'aurais dû m'en douter. En tournant dans l'allée centrale, une large vasque transparente et lisse me donne envie de caresser le fond : j'entre immédiatement en contact avec de l'eau. Je pousse un cri :

- C'est de l'eau ? Pas de l'eau bénite ?

Le technicien me rassure :

- Oui de l'eau bénite, mais c'est de l'eau comme les autres.

- Non, répliquai-je, c'est huileux, ça me donne envie de me gratter. Une fois, j'ai plongé ma main dans de l'eau bénite et...

- Ne t'en fais pas, dit-il en m'interrompant, y a de l'eau en arrière, buvable et bien païenne.

Ouf.

Une bonne gorgée pour bien s'hydrater, une autre pour se calmer, une troisième pour en boire une pour vrai. Je sors mes accessoires (pacing et appareil photo) et je retourne à l'entrée où je retrouve Queen Ka. La Maison de la culture, en fait, c'est une programmation dans une église à vocation confessionnelle et non culturelle : ce qui sous-entend qu'on y célèbre des messes et qu'il y a plus de reverb naturelle ici que dans un mix de guitare rock des années 80. Il faudra s'adapter.

J'ouvre le bal en marchant dans les allées latérales en récitant Serre et Monie. Queen Ka enchaîne, assise au milieu des bancs puis en arpentant l'allée centrale. Je relance avec le slam quasi sermon  Le vent des urnes qui emprunte au religieux un lexique très approprié.

Les gens, au début soupçonneux, ont vite compris notre manège. Bientôt, ils se sont mis à écouter, à se prêter au jeu. J'adore cette manière d'interrompre les rites : des gens assis attendaient d'assister à un spectacle de jazz et se sont tout à coup retrouver en pleine session de slam sauvage. En plus, le caractère solennel des lieux a donné à cet exercice un caractère plus grand que nature, plus profond, plus important - même malgré nous, ça nous a touché. Les échanges de thématique entre Queen Ka et moi, les apartés concernant les lieux, c'est un peu comme une chevauchée du vent, tenter de calmer un cheval pris d'épouvante ou surfer sur l'intensité singulière du monde imprévisible : un slam sauvage interroge étrangement notre rapport à la domesticité. Il y a un tel besoin de contrôle chez les artistes - et même chez les slameurs - que cet abandon en contexte d'éclatement des codes du spectacle (comme on n'est pas sur une scène, le public n'a pas à se sentir obligé d'applaudir) a couronné ce baptême des slams sauvages de succès. Après une demi-heure de silence de la part des gens, ils nous ont chaudement applaudit à la fin, nous remerçiant tout sourire.

Au retour, à l'approche de la 40, quelque part entre les immenses dépotoirs à neige et le vacuum des raffineries cette fois familières, j'ai dit :

- On a réussi. C'était cool, hein ?

- Ouais. Vraiment. Je suis contente d'avoir fait ça avec toi.

- Moi aussi.

Dans la nuit blafarde des lampadaires, une étrange lueur souriait. Mission accomplie.