Interview de Damien Chemin,
lauréat du Grand Prix 2008
Absent de la Soirée de Palmarès car en tournage en Amérique du Sud, le réalisateur belge Damien Chemin n'a pas pu recevoir des mains d'Estelle Larrivaz (membre du jury) et de Jean-Paul Bret (maire de Villeurbanne), son Grand Prix pour La Monique de Joseph.Qu'à cela ne tienne ! Damien étant un réalisateur que nous suivons depuis longtemps (et la présentation de son premier court métrage Comptine, en 2002), il nous a accordé une interview exclusive afin de revenir sur son parcours, son Grand Prix et... Villeurbanne !Damien, vous êtes finalement un habitué du Festival de Villeurbanne, puisque La Monique de Joseph est le troisième film que vous y avez présenté… Votre première incursion villeurbannaise fut avec Comptine, en 2002, un conte fantastique, sombre, très prenant et prometteur, pour lequel vous aviez d'ailleurs déjà remporté le Prix Jeunesse et Sports. Quels souvenirs en gardez-vous ? Du film et du festival ?
Villeurbanne fut l'un des premiers festivals à sélectionner Comptine, et ce fut mon tout premier prix en festival. J'en garde donc un souvenir excellent, et étourdi. Je suis toujours surpris quand un festival sélectionne un de mes films, plus encore lorsque la chose se termine en prix. Et, bien sûr, ça représente un énorme encouragement. Je suis désolé de vous annoncer que le festival de Villeurbanne porte une part de culpabilité dans le fait que j'ai décidé de persister. Les courts métrages qui ont suivis, c'est un peu de votre faute finalement.
Je garde aussi un excellent souvenir du séjour au festival qui fut pour moi l'occasion de rencontres amicales et professionnelles importantes. Grâce à son organisation, Villeurbanne offre un réel espace de rencontres. C'est une des choses les plus importantes pour les courts métragistes. C'est à Villeurbanne que j'ai rencontré, par exemple, mon compatriote réalisateur Xavier Diskeuve. Nous y avons noué une amitié durable et nous collaborons jusqu'à ce jour sur tous nos films. Il a participé à l'écriture et coproduit La Monique de Joseph, j'ai pour ma part travaillé à la photographie de deux de ses films. J'ai rencontré aussi à Villeurbanne Vincent Hazard, réalisateur et ingénieur du son qui a ultérieurement fait le montage du son de mon film Poulet-Poulet.
Après deux premiers films à fort goût de fantastique (Comptine en 2002, et Rendez-vous en 2003), dans lesquels transparaissaient d'ailleurs vos qualités de directeur de la photographie, vous revenez pour la deuxième fois à Villeurbanne avec Poulet-Poulet (2005), un film un peu déroutant dans la mesure où l'on s'éloigne de votre univers visuel pour s'installer dans un restaurant chinois, pour un champ-contrechamp sur un couple (interprété par Maryline Canto et Antoine Chappey) qui trahit ses différences dans ses choix culinaires. Un film assez étonnant de votre part, où l'on sent finalement assez peu votre « touche »…
Je suis incapable de définir ma propre « touche », et je m'efforce de ne pas y penser. J'essaie simplement de faire des films qui m'amusent pour une raison ou une autre. Dans Poulet-Poulet, j'ai trouvé amusant de pousser un couple dans un dialogue en forme de casse-tête chinois qui se révèlent finalement presque absurde. En ce sens, Poulet-Poulet a pour moi une dimension fantastique, ou surréaliste peut-être.
Après Poulet-Poulet, c'est la rencontre avec Xavier Diskeuve, un autre habitué du festival (il a notamment réalisé Mon Cousin Jacques), qui produit votre film suivant (Le Généraliste, 2006), avec lequel vous tournez deux films en tant que directeur de la photographie, et qui semble vous entraîner dans son univers fantaisiste. Peut-on dire que cette rencontre vous a libéré et vous a permis de trouver votre voie ?
Certainement oui, ce fut une rencontre importante pour moi. Aujourd'hui nous nous influençons mutuellement, de façon positive je l'espère. Xavier est un véritable autodidacte du cinéma. Comme souvent, il y a beaucoup à apprendre des autodidactes ! Il a une approche totalement décomplexée de la réalisation, privilégiant toujours le plaisir d'écrire et de réaliser, sans œillères. Il m'a certainement influencé dans ce sens, alors que j'étais parfois engoncé dans une approche trop scolaire.
Troisième sélection à Villeurbanne (et c'est la bonne !), La Monique de Joseph semble du coup être à la fois un point de rencontre et la synthèse entre l'univers fantastique de vos débuts et la fantaisie développée depuis Le Généraliste… Parfaite maîtrise de la narration, excellente direction d'acteurs, prise de risque maximale dans la narration et la mise en situation « fantastique » voire « merveilleuse », peut-on dire que vous arrivez à maturité ? Le ressentez-vous comme ça ?
C'est amusant que vous posiez la question de cette façon car j'ai l'impression que le film est plein de défauts justement. En fait, j'espère continuer à expérimenter à chaque film. Je ne suis pas certain que la maturité soit une très bonne chose.
Qui dit « maturité » dit « tentation du long métrage »… Est-ce la suite logique à La Monique de Joseph, qui tend déjà vers le long ?
Je termine actuellement l'écriture d'un long métrage. La tentation est donc bien là. Reste à voir si nous parviendrons à financer le film, qui est assez ambitieux pour un premier long. C'est vrai que le format relativement long de La Monique de Joseph procède d'un désir d'approcher du vrai long.
Les réalisateurs belges font souvent une razzia de prix à Villeurbanne… Ainsi, vous vous ajoutez à la longue liste des réalisateurs belges (Benoît Mariage, Olivier Masset-Depasse, Olivier Smolders, Vincent Lannoo, Vivian Goffette, Dominique Abel & Fiona Gordon, Vincent Bierrewaerts, Annick Ghijzelings, Benjamin d'Aoust, Xavier Diskeuve, entre autres) qui ont remporté des prix à Villeurbanne, et non des moindres puisqu'on peut dénombrer pas moins de 3 Grands Prix sur ces dix dernières années. Comment expliquez-vous cet engouement des jurys et du public pour la production belge ? Qu'est-ce qui pourrait la caractériser par rapport à la production française ?
Il me semble que ce qui caractérise le mieux la production belge est précisément le fait qu'elle est difficilement classable. Il suffit de lire la liste des noms que vous citez pour comprendre qu'il n'y a pas d'école bien définie, mais qu'il existe bien en Belgique une remarquable effervescence de bricoleurs et bricoleuses passionnés. Les conditions de production sont souvent difficiles, mais, en revanche, on ne souffre pas trop du formatage et des étiquettes. Le cinéma est encore très majoritairement pratiqué comme une forme d'art, pas comme un pur divertissement ou selon une formule prédéfinie. Comme un film belge n'est jamais « bankable » a priori, on conserve généralement une grande liberté créative.
En tous cas vous êtes un très très fier représentant du cinéma belge, et vous le personnifierez encore l'année prochaine au jury de notre 30ème festival (tradition oblige). Toutes nos félicitations et à très bientôt sur l'écran du Zola.
Ce sera un plaisir de retrouver le festival, et l'écran du Zola. A l'année prochaine !