Almine posa son
ouvrage sur ses genoux et observa sa maîtresse. La tête reposant contre la
vitre froide, Alienor regardait les jardins royaux depuis bientôt plus d’une
demi heure. Almine était prête à parier qu’en fait, Alienor ne voyait rien du
tout. La première nuit de noces entre Sélas et Lorelei avait été une nuit
blanche pour la pauvre Reine. Alienor n’avait ni pleuré ni hurlé ni montré en
aucune manière quelles étaient ses pensées…La Reine avait simplement demandé à sa
suivante de lui lire « L’histoire abrégée de Maor ». Almine
s’était toujours demandé pourquoi cette histoire était dite
« abrégée » car les dix huit volumes qui la composaient lui
paraissaient monstrueusement épais. Almine s’était endormie dès la première
moitié du premier volume et Alienor l’avait laissée se reposer dans la grande
liseuse qu’elle avait mise à sa disposition. La Reine avait continué seule à
lire l’imposant volume. C’est ainsi qu’Almine avait trouvé Alienor aux petites
heures du jour, lisant toujours. Elle n’avait pas dû fermer l’œil de la nuit.
Almine aimait beaucoup Alienor. Ce n’était pas la première fois que la Reine
voyait une autre femme partager la couche royale mais c’était certainement la
première fois qu’Alienor se sentait ainsi « remplacée ». Le ventre
d’Almine ne s’était pas encore arrondi mais la gentille suivante savait déjà
qu’un jour, elle aurait des enfants et elle plaignait du plus profond de son
cœur la pauvre Alienor qui ne concevrait sans doute jamais.....
En son for intérieur,
Almine doutait beaucoup que la Reine ait pris des amants. Elle soupçonnait fort
le Roi d’être le seul à être incapable de concevoir. Après tout, malgré un
nombre impressionnant de maîtresses, il n’y avait encore jamais eu de bâtards…
Almine haussa les épaules
en soupirant. Quoiqu’il en soit, il était à présent trop tard. La petite
suivante hésitait. Devait elle dire à Alienor ce qu’elle savait ? Serait
ce faire souffrir davantage sa Reine que de lui révéler ce que son cousin
lui avait appris ?
Les yeux baissés sur
ses genoux, Almine était si absorbée par cette question qu’elle ne remarqua pas
le mouvement que fit Alienor qui l’observait à son tour.
La Reine, lui prenant
les mains, lui dit :
« Ma chère
amie, j’ai été bien cruelle avec vous. Vous avez dormi dans une méchante
liseuse et vous voilà encore à veiller sur moi. Vous avez l’air épuisée mon
amie, et c’est par ma faute. Allez vous reposer avant que je ne vous tue. »
« Oh ma Reine,
il ne s’agit pas de cela ! » fit Almine dont la tendresse
d’Alienor lui rendait tout secret une torture.
« Et de quoi
s’agit il, alors ? » s’enquit la Reine surprise. « Seriez
vous amoureuse ? » et comme Almine se demandait comment tourner
sa phrase sans blesser Alienor, la Reine reprit, plus déçue qu’elle ne l’aurait
voulu : « Désirez vous…quitter mon service ? »
« Ah ma
Dame ! Il n’en est pas question ! » dit Almine dont la
sincère indignation fit plaisir à la Reine.
« Tant mieux »
fit Alienor rassurée « J’aurais eu beaucoup de peine à l’idée de vous
perdre, mon amie »
N’y tenant plus,
Almine se mit à parler vite de peur de ne plus oser par la suite : ....
« Ma Reine,
c’est à propos de Lorelei ! J’ai mon cousin à la Cour du Bois et comme
vous savez nous nous entendons bien. »
« Oui »
dit la Reine « Je me souviens que vous êtes allée à son mariage l’année
passée. Il a épousé une gentille suivante de la Reine Luttich, c’est bien cela
? »
« Ma Dame est
bien bonne de s’en souvenir » dit Almine « Donc, mon
cousin connaît Lorelei, ma Dame. Et il ne m’en a pas dit le plus grand
bien ! Au Bois, tout le monde la craint ! Et les mères recommandent à
leurs fils en âge de s’en tenir éloigné le plus possible ! Ma Dame, je
crains bien qu’elle ne soit des plus déraisonnables, des plus folles, des plus
infidèles. Je…ne devrais peut être pas vous le dire mais mon cousin…C’était
avant son mariage, ma Dame, bien sûr mais tout de même…Mon cousin a fait partie
de ses conquêtes » dit Almine dont les joues avaient pris
progressivement toutes les nuances du rouge.....
« Elle n’était
pas vierge donc… » fit Alienor sans que cette nouvelle en fut une
véritablement. Alienor avait vu Lorelei, c’était une créature de feu et de
flammes. Elle n’était certes pas du genre à s’encombrer des préjugés moraux de
ceux qui l’entouraient. Mais cela, Alienor le savait…Elle observa sa suivante
qui n’avait pas l’air soulagée…
« Tu en sais
plus ? » interrogea Alienor.
« Ma Dame…Je
ne sais pas si c’est vrai mais… » s’interrompit la suivante devant
l’énormité de ce qu’elle s’apprêtait à dire.
« Et
bien ? » dit Alienor « Que dit on ? »
« Que Lorelei
aurait eu Gregor pour amant, ma Dame » dit Almine en baissant la tête.
« Qui dit
cela ? Qu’en sait on ? » dit Alienor vivement intéressée.
« Ma foi, ma
Dame, je ne sais que ce que m’en a dit mon cousin mais là bas, tout le monde en
fait des gorges chaudes. Ils disent que notre Roi n’est qu’un idiot qui élèvera
le bâtard de son homme lige ou d’un autre de ses hommes mais qu’heureusement,
Lorelei étant bien la digne fille de sa mère, jamais ils n’auront à subir un
tel idiot pour Roi ! »
« Que dis tu
là ? » fit Alienor horrifiée par cette allusion. Elle n’aimait
certes plus Sélas comme autrefois mais la perspective que son Roi soit la risée
de tous ou pire encore soit assassiné lui faisait mal au cœur. Il fallait
qu’elle empêche cette Lorelei de ruiner ainsi la vie de Sélas et celle de la
Cité !
« Tu as bien
fait de m’en parler » dit Alienor en serrant le bras de son amie.
« Tu as vraiment bien fait ! Nous tâcherons d’éviter cela autant
que possible ! »
Almine pleurait
silencieusement. Elle avait honte d’avoir du répéter ces paroles à sa
Maîtresse. Que devait ressentir Alienor à présent ? Que la Reine qui
prenait sa place n’était qu’une gueuse, une dévergondée qui se promettait
d’être un assassin de surcroît ?
Quel bien cela pouvait il faire à sa Maîtresse de savoir cela ?
N’était ce pas l’humilier davantage ? Et pourtant, bien qu’Almine ne
déborda pas d’amour pour son Roi, il lui semblait que la seule personne capable
d’empêcher un tel destin de s’accomplir, c’était encore Alienor…