(Avant-propos : un amuse-gueule est un objet doté de la parole. Un objet qui a des choses à dire à quelqu'un. Ici à Monsieur *** ***. Un amuse-gueule est un instant de gourmandise, à la fois léger et calorique, supposé mettre l'eau à la bouche, et dont on se ressert deux fois.)
Appartement 101
Monsieur *** *** ,
Vous ne me connaissez pas, ne savez rien de moi, pas même mon nom, et moi je connais tout de vous.
Je sais tous vos maux, toutes vos joies, vos dons philanthropes et vos dettes pernicieuses, vos affinités louables et secrètes, vos amitiés anciennes et de voisinage, et même vos inimitiés. Je sais que vous peignez diablement bien, et qu’il vous arrive d’animer des ateliers à l’Université, ce qui vous vaut beaucoup de sollicitations, par courrier le plus souvent. Vous lisez abondamment, commandez tous vos livres par correspondance, des bande-dessinées en particulier, mais aussi des romans historiques. Je sais de source sûre votre intérêt curieux pour l’art nippon, l’Histoire en général, votre éclectisme culturel, vos virées musicales. Ce n'est pas exhaustif, je vous connais par cœur. Je sais que vous êtes souvent à découvert, financièrement à découvert, et qu'en revanche, moralement et sentimentalement, vous vous couvrez beaucoup, vous cachez même parfois. Il arrive que vous vous découvriez, mais hélas, ce n'est jamais pour moi.
Nous nous croisons chaque matin et chaque soir, aux abords de Sufferchoix, entre le portillon vert-de-gris, ouvert depuis le dernier orage, impeccablement retenu par une pierre massive et argileuse – toujours la même – et le local à poubelles, qui porte l'enseigne 'Colline Lambesc' avec la fierté d'un mercenaire. Ce qui est rare pour un local à poubelles.
Vous êtes beau comme un enfant, vous avez pourtant l'âge du Christ, d'une beauté dionysiaque, d'un charme à la fois primitif et élégant, détendu mais tout en raffinement, si bien que, par moments, je jurerais que si vos yeux m'évitent, ce n'est que pour retenir les caresses que je leur inspire.
J'ai été conçue pour n'être qu'à vous, j'ai été créée pour vous porter en moi, comme une arrière-pensée, une saveur délicate, un arrière-goût tenace, un nom de famille. D'ailleurs, c'est votre nom, accolé à votre prénom, qui est gravé sur mon corps, car c'est votre nom, et lui seul, qui me définit.
Je cueille et recueille chaque soir votre sourire absorbé, quelquefois inquiet, du coin des lèvres, du bout des doigts. Votre visage mutin et ténébreux se reflète alors dans l'ornement rectangulaire qui vous rend hommage et que vous seul effleurez du regard, furtivement, sans même y songer un instant. Parfois, il me vient à l'idée de vous aborder, mais je demeure en retrait, toujours. Je ne suis pourtant pas aussi timide et froide que je le parais, néanmoins je suis terriblement droite, rigide, et je dois dire que j'ai les angles bien carrés. Il n'y a de rondeur chez moi que celle que l'on me prête dans les fantasmes littéraires, les idylles épistolaires. C'est donc par instinct de survie que je tais mon attirance pour vous, ceci engageant autant votre survie que la mienne. Car un seul mot de moi suffirait à vous tuer.
Une fois face à face, ce n'est alors plus votre regard, mais vos mains, à la gestuelle adroite et vigoureuse, qui viennent me fouiller, à l'affût de ce qui leur appartient.
Et vos pas, engourdis par la fatigue, et pourtant incroyablement silencieux, rebroussent chemin vers ladite colline, jusqu'à l’appartement 101, votre si bel appartement. Enfin, que sais-je s'il est beau ! Je n'y ai jamais mis les pieds. Des pieds, je n'en ai pas. Je sais juste qu'il est divinement bien habité.
Et vous vous éloignez, retenant la cueillette du jour entre vos doigts bleuis par la peinture, lisant machinalement les indices spatio-temporels sur les en-têtes officieux ou officiels, bancaires bien souvent, et éventuellement l'identité des consignateurs harcelants, froissant les catalogues remplis de bonheurs vains et de fausses promesses. Tout cela avec peut-être le désir inavouable de partager votre moisson avec la fille de l’appartement 108, la brune un peu pressée que vous saluez timidement chaque jour, celle qui une fois ou deux, a récolté votre tristesse à la vue de vos lettres de relance. Celle qui vous a demandé ce que vous aimeriez trouver en moi, et à laquelle vous avez répondu : 'une agréable surprise'. Elle vous attendra demain à 21 heures, chez elle, dans son appartement, pour parler d'autres choses que de courrier indésirable et de temps qu'il fait. Cette fille que je ne suis pas, et pour cause, je ne suis qu’une missionnaire faite de plastique et de métal…
Toujours est-il que c’est elle qui s’est confiée à moi ce soir, et qui a glissé cette lettre pour vous.
Appartement 108