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Caroline Capossela



Last Updated: 12/7/2009

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Friday, April 10, 2009 

 

La crise du tripot




Ici on passe et on trépasse, on joue sa vie en permanence.
On rattrape son passé, on saute sur son avenir, on se projette, on se jette, parfois sous les rames du métro. Ici, il y a des joueurs de flûte, de banjo et même de brelans ou de dominos, sous les escaliers automatiques, des dealers de somnifères, des hommes d’affaires, des femmes actives, des rmistes, des carriéristes, des donneurs de leçons en costume bleu, et deux rottweillers surnourris, élevés au steak et au pigeon-ramier, appelés communément Claus et Friedrich, pour les rendre plus dissuasifs aux délinquants  de petite envergure. Parfois ils plongent leurs museaux poisseux dans mes mèches chinées, me reniflent par instinct, jamais par plaisir ; bon sang, c’est à peine si j’existe pour les chiens.
Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis abject, ni même incommodant, ce serait m’accorder bien trop d’importance. Non, en réalité,  je suis pire, je ne suis rien pour personne, et quand je dis rien, je n’évoque pas les abysses du néant, sur lesquelles on pourrait se surprendre à méditer, j’entends par là :  RIEN,  ni plus ni moins qu’une vétille, encore que ce mot me rehausse un peu, comme si en fin de compte j’étais superflu, alors que non, je ne le suis pas, j’ai un emploi, je suis coutumier d’un usage quotidien, je suis juste INSIGNIFIANT, la nuance ici est fondamentale. Je ne suis rien qui vaille la peine qu’on s’y attarde, et pourtant, vous le faites un peu sans y penser, seulement c’est toujours à mon détriment. Je suis pour ainsi dire le néant appliqué à l’ordinaire, celui qu’on ne saurait voir, et qu’on piétine pour ne pas avoir à le regarder. Une chose sans visage et sans âge. Je suis à terre, condamné à ne côtoyer que les bas fonds de l’humanité, et il n’y a pas pire abjection que d’être écrasé par elle.  Je suis corrompu par votre faute, sale et usé de vos passages incessants, qui m’enfoncent chaque minute un peu plus. Est-ce vous, ou bien étais-je déjà vieux et miséreux avant même de me trouver là ?

Les rares fois où l’on a posé son regard sur moi, c’était par accident, toujours pour récupérer quelque chose de coincé entre mes capillaires, des choses non souillées, des tickets de métro, des boucles d’oreille, des morceaux de beignets fraîchement emballés, et à chaque fois, je croyais qu’on m’accusait. Qu’on me blâmait d’avoir retenu un objet de valeur alors que je ne suis rien. Seule votre misère s’agglutine à moi, je ne reste pas longtemps riche de vous. Quand vous donnez autre chose que des déchets, c’est systématiquement pour reprendre. Vous oubliez en revanche de reprendre vos crachats surinfectés, vos chewing gum contaminés, vos mégots de cigarettes, vos trop pleins de mayonnaise avariée.
Dans ce panorama entaché, ma lueur d’espoir, et le seul qui ne m’ait jamais considéré, s’appelle Tarik. Il est agent des services généraux, il a quatre grandes filles et six petits enfants, il dit qu’il est homme à tout faire, mais les gens d’ici l’appellent le monsieur du métro. Ça le fait sourire, d’ailleurs j’ai l’impression que tout le fait sourire, il ne se laisse jamais atteindre par la saleté, un comble pour qui nettoie celle des autres. Mais s’il a toujours l’air heureux, je ne suis pas sûr qu’il le soit.
Tarik me porte de l’intérêt pour deux raisons : la première, c’est qu’il me comprend car il fait lui aussi partie intégrante de ce décor urbain, la deuxième, c’est qu’il est payé pour le faire. Il ne me maintient pas en vie, il assure ma survie, ce qui n’est pas rien. Je l’aime et je le hais pour ça.
Après tout, il faut bien qu’il y en ait qui fassent le boulot ingrat, celui de recueillir votre propre ingratitude, et il faut bien aussi donner un sens à ce qui n’en a pas. Ce qui nous fait vivre, à Tarik et moi, c’est l’espoir qu’un jour, nous aurons une place à l’abri de la saleté, fût-ce dans une autre vie.

C’est la crise, messieurs dames, la crise du tripot, mais voyez-vous, la mienne, elle est existentielle, je suis né pour la crise, et pour récupérer toutes vos raclures, vous délester de la salissure qui encrasse vos pieds à la place de votre conscience. D’ailleurs en avez-vous une ? Ce peut-il que vous n’ayez pas conscience de ce que vous êtes, savez-vous que vous ne valez pas mieux que moi, et que l’immondice amassée sous vos semelles ? Relayée à des pieds, pesants ou alertes, eux-mêmes sans visages, des souliers vernis, des escarpins du siècle dernier, des talons aiguille, des sandales romaines. Chaque jour, votre mépris me salit un peu plus.
Mon travail, c’est d’essuyer la pourriture qui s’échappe de vous et de rester digne sous vos pas encrassés, et quel travail de titan, n’est-ce pas, que celui d’exister pour se faire piétiner. Vos souillures se collent à moi, s’imprègnent à mes revêtements, afin de vous éviter le faux pas ou le dérapage, et l’humiliation suprême de laisser la trace de vos opprobres dans votre sillon.
Aujourd’hui, j’ai récolté le vomi d’un gamin de CE2, de sortie pédagogique avec M. Grelin, puis j’ai eu à faire à de la boue récalcitrante, celle des crampons des jeunes footballeurs d’en face, également aux cendres envinées de nos trois sdf roumains, ivres-morts de bon matin, et le clou de ma journée, c’était la pisse de Claus, grasse et malodorante, comme lui.


Le présent m’est insupportable et mon avenir perdu, si bien que je ne vis qu’au passé et au conditionnel. Je voudrais tant être fait de bambou et de fibre de coco, ou de laine rouge, déroulant et étendu sur la Croisette. Ou simplement n’être plus.  M’évaporer, quitter les  bassesses du monde et m’élever un peu. Souvent, j’espère de grands travaux d’aménagement, je me surprends à imaginer que Tarik m’emporte avec lui, et qu’avec son sourire invariable, il me dépose devant la porte de son HLM.
Parfois, je rêve qu’il me balance à l’arrière d’une camionnette munie d’une benne béante, avec un clin d’œil d’acolyte en galère et l’air faussement cruel de celui qui sait mieux que quiconque reconnaître les ordures, il m’assènerait : « Allez, du balai, le tripot, on t’a assez vu,  il n’y a plus de place pour toi ici, c’en est fini de la vie de bohème ».  
« Ma ville propre », c’est ce que je lirais sur la camionnette. Et percevant toute la force de ces mots pour avoir passé ma vie au contact de la déchéance, celle qui ne se voit pas, je me dirais que ce doit être bon signe. Et là, je me retirerais, n’ayant que faire de l’indifférence générale, et je crierais deux ou trois choses qui ne feraient rire que Tarik et moi :
« Le tripot crucifié sur la place publique, le tripot maculé de vos salissures, quitte cet enfer, s’en va se laver de vos péchés, en partance pour le paradis ».

*** Gaeti

 
Wah toujours aussi bien écrit … même si tout paysan que je suis, ces milieux là me sont étrangers.
Mais qui est tarik ?
 
Posted by *** Gaeti on Saturday, April 18, 2009 - 10:05
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Ciel ! Tu es pourpre !

 

Premier amour


J'avais deux ans lorsque je tombai éperdument amoureux d'un balai, pas de ces fiers balais en paille, non un vulgaire balai en fibre plastique. J'éprouvais à son encontre une terreur sacrée. Et sa vue déclenchait de véritables bonds en arrière, de 4 à 5 mètres, ou toute autre distance que j'estimais respectable pour guetter mon amour du coin de l'oeil, sans prendre le risque d'un quelconque contact physique.

Mon inclination était platonique et la lutte était
inégale.Outre sa beauté mystérieuse, il avait un métier, une utilité immédiate dans la vie courante. Il dégageait la saleté, ramassait les poussières, la nourriture que je jetais complaisamment durant les repas, pour avoir le plaisir de le voir au travail. J'observais qu'il ne déplaisait pas à mon père, et que les longues promenades bras dessus, bras dessous avec ma maman faisaient de lui un membre de la famille. L'avantage c'est que je n'aurais même pas à leur présenter.

Parfois le balai me frôlait les pieds, je me jetais en arrière en pleurant comme les indiens à la vue des premiers conquistadors. Quand l'heureux propriétaire se retirait, je restais quelques minutes éperdu, les yeux dans le vague,
rêveur. Parfois, plus courageux, je m'aventurais dans la cuisine, et ouvrais avec circonspection le placard. Je claquais la porte immédiatement après une œillade langoureuse. Je me détournais du tabernacle.

Au fil du temps je pris de l'assurance et un beau matin je me lançai : je lui proposai mon aide et tendis timidement une pelle. Tandis que la poussière s'accumulait, mes joues rosissaient de plaisir. Ce fut comme mon premier baiser. Des mois s'écoulèrent. Le jour où j'enlaçais enfin l'objet de mon amour, il perdit son habillage cristallin. Des poussières magiques se déposèrent sur le sol et le temps se chargea de les
aspirer.


 
Posted by Ciel ! Tu es pourpre ! on Sunday, November 22, 2009 - 20:27
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Caroline Capossela

 
Oh !! 
Déjà tenté de le faire parler, ce balai ?


 
Posted by Caroline Capossela on Sunday, November 22, 2009 - 20:35
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