(Avant-propos : un amuse-gueule est un objet doté de la parole.)
Ta page nocturne
J’ai été retrouvée échue sur le bureau d’une vieille dame.
Une vieille dame enchignonnée, incroyablement vive et empressée, le regard fardé d’azur. Et de son époux vacillant, étrange mais pas étranger, tenant sa tête d’une main, son moleskine de l’autre. D’un simple regard, il m’examine, me pose mille questions sur toi, quant à elle, elle m’inquisitionne avec son air de bigote du dimanche. Elle m’assène un regard des plus importuns, je vois bien qu’elle cherche à m’intimider. Mais le plus inquiétant dans l’histoire, c’est encore le vieil homme, il se pourrait qu’il soit l’instigateur de cet interrogatoire. C’est curieux, parce que tandis qu’il furète dans mes affaires, il semble que c’est toi qu’il cherche un peu. Avec une détermination teintée d’angoisse, comme si sa vie, ou plutôt ce qu’il en reste, en dépendait. J’ai l’impression qu’il t’estime beaucoup lui aussi, différemment de moi, avec plus de paternalisme sans doute, et si j’en crois ses gestes exaltés, il est bien décidé à me taper sur le système. Il faut le voir à l’œuvre, il est surprenant, complètement absorbé, le nez dans mes logogriphes, soucieux face à l’indomptable.
Ne crains rien, il peut bien sonder mes énigmes toute la nuit, ils n’aura pas le moindre mot, plutôt mourir que te trahir. Tu as mis tant d’énergie et de passion à la tâche, tu as tant donné de ta personne pour m’offrir du voyage et de l’éducation. À ses yeux séculaires et avides, je serai le complexe de Prométhée, laborieux et inassouvi, et je donnerai vie à Tantale sous ses doigts rabougris.
Je n’ai que quelques années à mon actif, et pourtant je détiens en moi les vestiges de toute ta vie. De toi, j’ai la mémoire pleine à craquer, ma mémoire à elle seule pourrait bien se substituer à celle de tes murs. Et que ne donnerais-je pas pour t’y voir encore, dans la mienne, mais enfin, entre quels murs te trouves-tu aujourd’hui ? Où écris-tu tes lendemains ? Où retapes-tu ta vie ? Si seulement, le vieil homme pouvait me parler au lieu de me regarder si fixement… Je vois bien qu’il sait quelque chose.Ne lui a-t-on jamais appris qu’on n’obtenait rien par la terreur ? Et si, en réalité, c’était lui que tu fuyais ?
Voilà que la dame fringante houspille, le vieil homme persiste dans ses résolutions, à le voir ainsi déterminé, on croirait qu’il reprend goût à la vie. Tous deux pensent à voix hautes et complotent ma profanation, ils m’épuisent, me font ramer. Face à eux, ta jeunesse me manque encore davantage. Tu nous aurais fait naviguer en des mers inexplorées, tu nous aurais emmenés ailleurs avec ton souffle vivace, tu aurais supplanté ton propre mythe, ta jeunesse nous aurait tous emportés.
Je les devine aisément, ils sont transparents tandis que je suis binaire, ils se heurtent aux barrières de la langue, il faut dire qu’ils ignorent tout de mon architecture. Il y a là bien plus qu’un conflit de générations.
Les gestes du vieil homme ont l’élan de la nécessité, il sait où tu es, c’est évident, il ignore seulement le chemin. Tu n’es plus très loin à présent, ce n’est qu’une question de temps. Je n’aime pas l’idée qu’il te trouve aussi vite, mais progressivement, son naturel me met en confiance, j’en arrive à ne plus savoir pourquoi je dois le craindre.
Je le vois qui feuillète son moleskine avec concentration, comme s’il y cherchait l’origine du monde. Je perds toute résistance au moment où il entonne le sésame si familier, changé dernièrement et consigné dans ces feuilles jaunies :
La baigneuse.
Pardonne-moi, j’ai fait de mon mieux pour lui refuser l’accès à ton Eldorado, sa persévérance a eu raison de moi.
Je me souviens du moment qui a précédé ton départ, tu étais en pleine exaltation de tes vieux démons. C’était il y a longtemps. Un an, deux, peut-être cinq, ou bien plus, je n’en sais rien. Il y avait tes mains colossales qui trémulaient à mes pieds, tes doigts lestes qui pianotaient sur moi. Ça sentait le grand chambardement, la folle embardée nocturne. J’avais deviné à ton air juvénile et héroïque, que ce soir-là des têtes allaient sauter, et pas n’importe lesquelles, de quelques lignes à tout le moins. Tu avais ouvert grand les fenêtres, et cette fois-ci, c’était sur ton monde intérieur que s’accomplissait le geste, m’invitant au plus anachronique des voyages. Un voyage qui allait durer une nuit entière. Et c’était à nouveau ton programme à toi, et non l’un des miens, que nous allions suivre, mot pour mot. J’étais Mnémé et Calliope, la mémoire et l’épopée, la muse la plus assidue que tu n’aies jamais eue. Tu étais ivre de nouveauté, prêt à prolonger les saisons, à replonger dans ta mémoire, à refaire le monde à ta vision.
Puis, tu t’es lancé à corps perdu dans la plus prolifique de tes confessions, celle que tu avais longtemps espérée, pensant que c’était maintenant ou jamais ; la fiction se mêlant à l’authenticité du souvenir. Tu t’es mis à raconter la baigneuse et aussitôt, tu l’as nommée ainsi. Car c’était le mot parfait pour la désigner.
C'est alors que le vieil homme, pas si vieux en définitive, juste vieillissant, ouvre une fenêtre, puis une autre. La peur transite dans mes microprocesseurs, je le sens qui s’échine à mon exploration, il hasarde même une main en direction de mes périphériques. La vieille épouse congratule son homme victorieux, et m’adresse un sourire aussi franc et gracieux que celui de ta baigneuse.
Une question me vient alors à l’esprit, qui ne me quitte plus, je me demande si la vieille dame, étonnamment svelte et athlétique pour son âge, sait elle aussi nager… La certitude me gagne quand je la vois s’émouvoir de sa découverte.
Ce n’est finalement pas le goût à la vie qu’il a recouvré, mais la mémoire, ou plutôt, je la lui rends, car après tout elle lui appartient.
Est-ce possible que je n’ai rien vu venir…. tout ce temps où tu te payais une seconde jeunesse, la mienne filait entre tes doigts. Le temps nous aurait-il échappé à toi et moi ? C’est qu’il n’y a plus de printemps quand nos nuits sont des jours, pas plus qu’il n’y a de matins les lendemains d’insomnies. Tu as laissé le temps et ses dédales, la futilité du quotidien et la maladie, se mettre entre nous. Néanmoins, le temps n’efface rien ; vois-tu, il enfouit, il amasse, il ne fait que sauvegarder en un lieu imprécis. Il est comme cette mémoire, qui un jour te tiendra lieu d’héritage.
Tu es là face à moi, plus lucide que jamais, je fais écran à ta joie, réjouie de ces improbables retrouvailles, tu arpentes fièrement ma base de données.
Tu aimerais poursuivre l’histoire de la baigneuse, délaissée un temps, plus long qu’il n’aurait fallu, mais les mots te manquent. Tu souris en te rappelant que j’ai toujours appliqué à la lettre les commandements de ton imagination. Tes tempes argentées s’ébouillantent de nouveau, de même que mon disque dur, tu m’adresses un regard nostalgique et attendri. Je pourrais t’aider à rassembler les puzzles de la nuit dernière, mais hélas, elle s’avère plus lointaine que ton souvenir.
Ce sera ton passé contre mon avenir, ma mémoire contre la tienne. Et désormais, ma page restera blanche comme tes nuits.