Samedi 11 avril.
10h.
Nous allons démarrer sensiblement tous les jours au même horaire. Fred Pallem
est là. Antonin Leymarie aussi. Antonin est batteur ; il est venu avec
tout un bazar qui va de la grosse caisse d'harmonie à la boîte en bois remplie
de coquilles de moules. Beaucoup de temps perdu à tenter un son de batterie
conventionnelle. C’est absurde et agaçant. Cela n'est pas du tout approprié aux
chansons telles qu'elles sont conçues. Mais l’erreur est tellement humaine…
Il
est 16h lorsque nous enregistrons enfin le play-back de UNE VILLE À AIMER,
l'une des trois nouvelles chansons de l'album. Nous enchaînons avec AU REVOIR
ADIEU qui baigne dans la même ambiance sonore que le précédent. Puis on tente
ON A MARCHÉ SUR LA TERRE où Fred galère avec le son de sa Gretsch. On tourne le
titre, mais bof…
Il
est déjà 21h, je n'ai pas vu passer la journée. Je rentre chez moi, talonné par
l’angoisse de ne pas y arriver. À la maison, je suis seul. Je revois un épisode
du DÉCALOGUE de Kieslowsky : TU NE TUERAS POINT. Bizarrement la
désespérance polonaise du film est tellement belle qu'elle calme mes états
d'âme.
Dimanche 12 avril
Journée
électrique. Mon Hagström Super Kent va vrombir toute la journée. Nous attaquons
la séance avec DES ROSES ET DES RONCES. J'avais prévu de laisser faire ma
partie de guitare à Ludovic Bruni qui n'arrive que demain. Or nous voulons
aussi de la batterie sur ce titre. Il est donc nécessaire que je joue afin
d'avoir un play-back cohérent. La chanson est vite mise en boîte, voix
comprise. La nouvelle version est fort différente de l'originale. On dirait du
psychobilly.
Nous
enchaînons avec INOXYDABLE, titre symbolique dans PANORAMA. C'est la première
chanson digne de ce nom que j’ai écrite après un mémorable concert de Doctor
Feelgood à la Bourse du Travail de Lyon en 1975. J'étais sorti subjugué par le
groupe. C'est en rejoignant ma banlieue sur ma Mobylette orange que m'est venu
le riff d'INOXYDABLE totalement inspiré par l'incroyable jeu de guitare de
Wilko Johnson. La version 2009 se fait à deux, batterie et guitare Super Kent.
Minimaliste à souhait.
Nous
restons dans ma préhistoire avec BETSY PARTY. Je n'ai pas rejoué ce morceau
depuis 1982, depuis la fin de Starshooter. Trop représentatif du groupe, d'une
époque, trop juvénile aussi. Il m'était difficile de le chanter sans sombrer
dans la dérision. Le projet PANORAMA est un bon prétexte. BETSY sera chantée en
duo avec Arthur H.
Pourquoi
Arthur H ?
Je
vous remercie de me poser cette question. Parce qu'en 1979, lors d’un concert
de Starshoot' à Paris, Jackie Berroyer est venu nous dire bonjour dans les
loges, accompagné d'un minot dont il avait la garde ce jour-là. Et ce minot,
c'était Arthur. Arthur que j'ai un mal fou à joindre ces derniers temps car il
est en tournée. Nous enregistrons le play-back sans les voix, Arthur ne peut
venir que mercredi. Je m’amuse beaucoup durant la prise.
La
journée se déroule très bien et nous avons largement le temps d'enregistrer
CASH, chanson hommage à Johnny Cash. C'est un outsider sur l'album. Quelques
jours auparavant Thierry Romanens m'a envoyé par mail l'adaptation musicale de
ce texte que je lui avais fait parvenir, il y a bien longtemps, alors qu'il
cherchait des paroles pour son prochain disque. J'ai voulu en faire une reprise
illico.
Quand
je dis que nous avons le temps, cela ne signifie pas que nous le perdons. Les
heures sont fort remplies. Des amis nous rendent visitent que je salue
brièvement sans quitter la cabine vitrée où je me trouve.
Il
est 22h. Je passe chez Lilicub récupérer des vieilles boîtes à rythmes qu'ils
me prêtent gentiment avant de partir demain en vacances en Inde. Il est fort
tard lorsque je rentre à la maison.
Lundi 13 avril
Les
jours se suivent et se ressemblent. Vu du ciel, une journée de studio n'a rien
d'extravagant. Je commence à pester intérieurement sur les petits riens qui se
répètent comme dans les vieux couples ou les familles. Une manie d'untel, un
geste d'un autre qui, les premiers temps participent au charme de la personne
et insidieusement deviennent des tares comme la poutre dans mon œil.
Je
déteste l'artillerie téléphonique que l'on déploie pour soi-disant ne pas rater
une urgence et qui, la plupart du temps, ne sert qu'à papoter façon mémère. Les
ordinateurs connectés en permanence sur la vacuité du monde, les petites
annonces musicales et les messages cybernétiques lancés à la manière des
cancres du fond de la classe. Je crains en permanence que la concentration
s'évapore et me voilà, à la fois artiste et contremaître, à surveiller la
pendule des comptes à rendre et le pendule oscillant de l'inspiration. Cette
crainte relève plus de la paranoïa que du réel. Elle s'adosse à l’évocation de
mes débuts où la seule distraction possible en studio consistait en un lourd
combiné filaire que l'on décrochait avec parcimonie pour ne pas troubler
l'ambiance quasi mystique de l'enregistrement.
Aujourd’hui, cette appréhension n'a pas lieu d'être.
Les idées fusent et chacun sait être à sa tâche en temps voulu. Exit Antonin
Leymarie et sa brocante percussive, place à Ludovic Bruni et la vélocité
arachnéenne de son jeu de guitare. Lorsque j'arrive au studio, une envolée
d'accords de flamenco m'apprend que Ludo est déjà là. Le temps pour Fred de
poser son pork-pie hat et son iPhone et nous voilà jouant en direct LOUIS LOUIS
LOUIS, l'un des titres les plus faciles du répertoire. Ludo à la guitare
électrique, Fred à l'acoustique, je peux chanter avec eux, sans me prendre la
tête, ce drôle d'hommage à Louis Blériot.
Durant la pause
déjeuner, Jil Caplan m'emmène dehors pour que j'interprète UNE VILLE À AIMER dans la rue,
devant sa caméra, tel un beatnik d'un autre âge.
La
journée commençait bien, mais lorsque nous entamons MOIS DE MAI, tout se barre
en couille. Non pas par dissipation, ni par manque d'inspiration, au contraire.
Profitant d'un moment d'inattention de ma part, Fred et Ludo sont partis dans
une direction inattendue avec piano et guitare acoustique qui me laisse fort
dubitatif. Le morceau perd son air de cabaret électrique et se met à ressembler
à une chanson d'Higelin, période CAVIAR & CHAMPAGNE. Cela me rappelle de
bons souvenirs, mais là n'est pas le propos. Après un long détour inutile, nous
repartons sur la base d'origine. Ludo et Fred se partage les guitares
rythmiques, je chante en direct et, dans un même élan, j’accomplis le solo du
titre, mariage de la Super Kent et d'un ampli taillé dans un paquet de
cigarettes.

Retour
sur ON A MARCHÉ SUR LA TERRE pour voir si Ludo aurait des bonnes idées. Rebof…
On revient ensuite sur LES ÉLÉPHANTS. De nouveau l'inspiration se bloque. Ma
direction musicale ne parle pas à tout le monde. Fred et Ludo suggèrent une
nouvelle piste. Bien que vexé par l'abandon de mon arrangement, je dois
reconnaître que cette version est séduisante et qu'il vaut mieux profiter de
l'effet de surprise qu'elle suscite pour bondir en avant plutôt que
tergiverser. Nous l'enregistrons tel quel.
Il
est 21h30 lorsque nous arrêtons. Je suis rincé, vidé par la tension et les
remises en cause successives. Heureusement que les autres ne sont pas comme
moi. Ni Fred, ni Ludo, ni Bertrand ont ma susceptibilité et les émotions à
fleur de peau. Un caractère passionné, emporté, est un fauve imbécile qu’on
porte dans un sac-à-dos, une bombe qui menace d'éclater à chaque minute pour un
rien. Elle se croit nucléaire et dévastatrice, la plupart du temps, elle n'est
qu'un pétard mouillé. Et c'est tant mieux.
Je
dîne en faisant mon courrier électronique. J'envoie un mail à Suzanne Vega.
Nous allons chanter ensemble JUSTE QUELQU'UN DE BIEN.
à suivre...
HISTOIRE D'UN PANORAMA EN VIDÉO:
http://www.kent-artiste.com/12videos/index.php