Mardi 14 avril
Nouvelle journée avec Ludo. Nous démarrons avec
CONGAS ET MARACAS, sur une idée d'arrangements que j'ai eue très récemment pour
emmener le titre sur un sentier qu'il n'a pas encore pris. C'est peut-être,
sans doute, une des chansons que j'ai le plus jouée, un des rares titres de
Starshoot' n'ayant pas eu droit au purgatoire.
Claquements
de doigts, un texte en prose introduit le propos. Texte qui m'a été inspiré par
un bar havrais où Jérôme Soligny m'emmena un soir. Fred est à la basse, Ludo à
la guitare électrique, moi au chant. La première prise est la bonne. C'est
Bertrand qui le dit derrière la vitre de la cabine de contrôle. Je demande
quand même à faire une autre prise. À l’écoute des deux enregistrements, je
dois avouer que Bertrand a raison : la première prise est la bonne malgré
ou plutôt grâce aux imprévus qui la jalonnent et qui sont autant de
rebondissements inattendus et enrichissants.
crédits :
Marie Planeille
Barbara
Carlotti arrive pour chanter TOUS LES MÔMES en duo. Élégante, décalée,
charmante comme de coutume. Nous avons déjà beaucoup répété la chanson
ensemble, mais comme Barbara est fort consciencieuse, on en remet une bonne
couche en compagnie de Ludo avant de commencer les prises. Car la chanson se
fera à deux voix et une guitare, c'est tout. C'est tout et c'est beau, c'est en
boîte à la deuxième prise. Nos voix se marient bien, la chanson sonne comme une
berceuse.
J'aimerais
boire un thé tranquillement en compagnie de Barbara, en grignotant des macarons
pour prolonger ce bon moment, mais il est plus judicieux que je profite de la
présence de Ludo, qui ne sera plus là demain, pour avancer encore sur d'autres
titres avant le soir.
Nous nous mettons
sur PAROLES D’HOMME, prévu en duo avec Agnès Jaoui. Fred nous donne une rapide
directive avant de nous abandonner pour se rendre sur le champ au Crazy Horse
rejoindre Découflé. Ils travaillent à la nouvelle revue. Nous enregistrons le
playback selon ses conseils. Le résultat est plutôt pauvre. Il a dû oublier un détail
essentiel dans le string en strass d'une fille du Crazy. Tandis qu'avec
Bertrand, je réécoute en maugréant le maigre instrumental, Ludo, déjà prêt à
partir, le blouson sur le dos, trouve une idée et s'en retourne nous la jouer
sans plus attendre. On l'enregistre immédiatement. Une seule prise, improvisée
de bout en bout, mythique. Merci Ludo.
La
journée s'achève. Je laisse Bertrand à ses occupations. J'aurais bien fini au
restaurant aujourd'hui afin de casser la mécanique du quotidien. Mais les
personnes autour de moi étant occupées, je me contenterai d'un débriefing à la
terrasse du bar à côté, en compagnie de Benoît. Nous discutons du déroulement
des séances, de mes doutes, de mes affres. Je me lasse rapidement d'être le
sujet de la discussion. Alors nous parlons d'autre chose, du dernier livre que
je lis, DEMAIN LES POSTHUMAINS de Jean-Michel Besnier. Livre bouleversant bien
des idées reçues sur la notion d'humanité.
MERCREDI 15 AVRIL
Excellente
matinée. On met rapidement en boîte MÉTROPOLITAIN puis RESTE ENCORE. Pause
sandwich au soleil sur un banc des Buttes-Chaumont en compagnie de Jil Caplan
et Marie Planeille qui photographie les séances.

crédits :
Marie Planeille
Arthur
H est avec nous cet après-midi pour BETSY PARTY. Contrairement au duo avec
Barbara, ici, pas de longue répétition préparatoire pour des harmonies vocales
en dentelle. Tout doit passer dans l'énergie spontanée, comme si Arthur me
rejoignait sur scène à l'improviste. Et ça se déroule ainsi. Le morceau dégage
une joie contagieuse et la voix d'Arthur est exactement ce qu'il fallait pour
lui apporter un nouvel attrait.
Comme
avec Barbara, fi des politesses, nous nous devons d'enchaîner les chansons,
quand bien même le rythme soutenu de travail me laisse penser désormais que
nous aurons le temps de tout faire. Au revoir Arthur et Betsy, bonjour J'AIME
UN PAYS. Le piège de la chanson incontournable. Depuis des mois, j'argue du
fait que le disque n'est pas un Best of commun, compilant des tubes, mais un
panorama de ce que j'ai été, de ce que je suis intimement à la lumière
d'aujourd'hui. Sinon autant mettre bout à bout les versions originales. Mes
partenaires « commerciaux » me demandent quand même de tenter le coup
avec J'AIME UN PAYS. C’est un peu mon Gérard Depardieu, nécessaire à l’affiche.
Mais, dès les premières prises, on se rend vite compte qu'il y a une
incompatibilité rythmique entre Fred et moi, que nous n'avons pas décelée en
concert, privilégiant le joyeux bordel à la rigueur musicale. En gros, je pense
le morceau en binaire et lui en ternaire. Je joue européen et lui américain.
L'écoute impartiale du studio ne pardonne pas cette mésentente. Nous
n'arriverons pas à l'enregistrer ensemble. Comme il est tard, nous remettons
l'ouvrage à demain. Je suis contrarié par ce contretemps et le problème
soulevé. Ce soir encore, j'aurais aimé que l'équipe dîne ensemble pour nous
voir autrement qu'en bêtes de somme. Mais tout le monde a des obligations.
J'arrache un apéro de justesse qui me rend plus mélancolique qu'autre chose. La
maison vide, le frigo qui maigrit faute d'avoir le temps de faire les courses
n'arrangent pas mon humeur. Bien que je commence à accuser la fatigue du
travail soutenu, j'ai du mal à aller me coucher et me laisse trimballer dans
les méandres de l'Internet à la recherche de rien jusqu'à l'exaspération.
JEUDI 16 AVRIL
En
arrivant je demande à écouter de suite J'AIME UN PAYS. C'est nul. Je rejoue
complètement le titre, seul, guitare et voix séparées, pour assurer une base.
Fred ajoutera une mandoline plus tard. Pour l'instant nous finissons les
derniers morceaux joués à deux. UN PEU DE PRÉVERT est plié en deux prises. La
deuxième est la bonne, nous ne touchons à rien. Joie et soulagement.
J'appréhendais de chanter et jouer la chanson en direct à cause des parties
guitare successives, pas toujours facile à enchaîner. Médiator, arpèges,
médiator… C'est ça, le studio : les bonnes et les mauvaises surprises sont
rarement là où on les attend.
LES
VRAIES GENS, par exemple. Chanson facile à interpréter. Pour s'amuser on y
colle une des boîtes à rythmes de Lilicub. Commence alors une série de prises
de tête sur le mélange des sons de la boîte avec les guitares, puis des
guitares entre elles. Adieu la spontanéité, mauvais signe.
crédits :
Marie Planeille
Fred attaque ses overdubs. Chamberlain nostalgique
pour LES ÉLÉPHANTS et PAROLES D'HOMME, plus du piano pour cette dernière ;
orgue Hammond crève-cœur sur MOIS DE MAI ; mandoline sur J'AIME UN PAYS
qui me semble bien nu.
Lorsqu'on travaille dans le minimalisme, si une
chanson paraît nue, ce n'est pas par manque d'arrangement, c'est parce qu'on
n'a pas su capter l'émotion. La
journée a démarré dans l’agacement et finit dans le doute, au bord du cafard à
cause de cette chanson. Le disque est bientôt bouclé, est-il bon ?
Pourquoi est-ce que je m'évertue à vouloir sortir encore un album après tant
d'années ? J'ai l'impression aujourd'hui que ce métier m'apporte plus de
déconvenues que de joies. Ce n'est pas la première fois. J'ai déjà ressenti cela
durant la réalisation de CYCLONE, mais je savais, à l'époque, que c'était
passager, lié à un contexte foireux, plus personnel que général. Aujourd'hui je
sais qu'en général, on ne suit pas la carrière d'un chanteur. La plupart des
gens attendent de lui qu'il les ramène où ils l’ont connu. Le plus souvent, son
évolution, ses remises en question, son âge même, sont des entraves à l'intérêt
qu'ils lui portent. Et puis aujourd'hui, surtout, le contexte foireux est
général. Pas besoin d'un dessin, plutôt d'un whisky.
Message
d'Agnès (Jaoui) qui ne pourra pas venir chanter durant ces séances. Cela se
fera donc en juillet. Message de Calo (gero), débordé, qui me promet de nous
voir avant mon départ pour Berlin. J'ai écrit un texte pour son album, il m'a
écrit une musique pour le mien. C'est tellement simple parfois de faire des
chansons.
VENDREDI 17 AVRIL
Fred
Pallem n'est plus avec nous, il est parti vaquer à d'autres occupations
musicales.
J'enregistre
la guitare et une voix pour JE SUIS UN KILOMÈTRE. En juillet, Dominique A
chantera avec moi et rajoutera quelques overdubs de son cru. Je lui laisse
arranger la chanson car il m'a inspiré en grande partie l'aspect minimaliste de
PANORAMA. Une manière de clin d'œil.
J'enregistre ensuite la
guitare et la voix définitives de JUSTE QUELQU'UN DE BIEN destiné à Suzanne
Vega dont je suis sans nouvelles. Gerry Leonard m'a fait une très belle guitare
pour le titre. J'espère que Suzanne aura le temps de faire sa voix avant qu’on
ait fini.
Le rythme de la journée
est assez soutenu. Je finis la séance en chantant LES ÉLÉPHANTS.
Je
crois que je n'ai pas été aussi fatigué après des journées de studio depuis le
dernier album de Starshooter. À l’époque j'étais victime de l'exigence sans
faille de Mick Glossop aux manettes qui repoussait sans cesse les limites de
nos capacités. Aujourd'hui c'est le nombre de chansons enregistrées en si peu
de jours et la double casquette d'artiste-producteur qui m'éreintent.
Heureusement ce soir, nous dînons en groupe dans un drôle de restaurant chinois
végétarien, tout près de chez Barbara Carlotti qui d'ailleurs se joint à notre
table. Je finis tard la soirée au bar d'à côté en bonne compagnie.
L'enthousiasme de Jil (Caplan) pour le projet et les margharitas ont raison de
ma fatigue et de mes doutes.
SAMEDI 18 AVRIL
Réveil
évidemment difficile suite aux tardives agapes de la veille. Il pleut
tristement.
Je
fais des voix témoins sur PAROLES D'HOMME pour Agnès. La chanson baigne dans
une belle ambiance mélancolique. Je m'embrouille un peu, beaucoup, sur une harmonie
plus compliquée que prévu. La fatigue nerveuse me joue des tours.
Thierry
Romanens nous rend visite avec un ami. On leur fait écouter CASH, bien
évidemment. On profite de leur présence pour rajouter des claps à BETSY PARTY.
Thierry parti, je fais la voix de AU REVOIR ADIEU. Je n'avais pas remarqué à
quel point le titre sonnait rockabilly. J'enchaîne avec UNE VILLE À AIMER, un
peu dans le même esprit, mais je m'épuise et abandonne en cours de route. On
passe aux guitares électriques de LÉO SONG où, là aussi l'asthénie me joue des
tours. Il faut pourtant finir.
Bertrand
commence les mises à plat des chansons. Je finis la voix de UNE VILLE À AIMER.
On écoute les titres du premier jour. PAPILLON DE NUIT me laisse sceptique. Une
chanson guitare-voix doit faire dresser les poils des bras sinon c'est raté. On
se dit qu'on l'essaiera à nouveau en juillet. Nous passons avec anxiété à
l'écoute de À QUOI RÊVONS-NOUS ? Va-t-elle nous faire le même effet ?
Non, la magie est bien là, il se passe vraiment quelque chose durant la
chanson. Je suis soulagé.
©Jil
Caplan
Voilà,
c'est terminé, je n'ai plus rien à faire. Il est 22h. Je range les guitares
dans leurs caisses, elles ont bien travaillé. Nous aussi. Il est tard, j'ai
faim, j'ai envie de me retrouver dans les rues d'une ville à aimer. Je rejoins
Jil et Jean-Chri à une terrasse de café dans le Marais jusqu'à ce que la
fatigue me somme de rentrer, maintenant, tout de suite, avant que ça ne soit
trop douloureux.
LUNDI 27 AVRIL
Déjeuner avec Jil
Caplan avant de nous rendre chez Calo pour enregistrer une voix témoin sur la
démo de la chanson PANORAMA. Sa mélodie est belle et simple et forte. Je sens
aussi que Calo se retient dans les arrangements pour bien rester dans l'esprit
de l'album. Si la chanson se démarque trop, cela sera néfaste à l’unité de
l'album.
Je traverse à pied
Paris pour me rendre chez Agnès. Elle me reçoit dans son grand appartement
tortueux, au joyeux bordel ambiant. Nous parlons de choses et d'autres en
buvant du thé avant d'écouter la mise à plat de PAROLES D'HOMME. Nous
esquissons un début de travail, mais deux enfants tout mouillés, surgissant de
la salle de bain, interrompent notre travail. Nous nous donnons rendez-vous à
mon retour de Berlin pour une répétition plus sérieuse.
à suivre...