SAMEDI 02 MAI
10h30.
Rendez-vous rue d’Hauteville avec Sylvain Gripoix pour la séance photos de
l’album. Je travaille avec Sylvain depuis BIENVENUE AU CLUB. Nous nous
entendons très bien. J’apprécie ses talents de photographe, mais aussi de
graphiste. Nous nous sommes vus mardi dernier pour parler de la pochette. Je
souhaite un portrait en studio, plan serré, fond noir. Je pars le 4 mai à
Berlin pour deux mois. Nous devons et nous pouvons faire les photos avant mon
départ, ce qui permettra d’avoir du temps pour soigner la maquette.
©Benoit
Brayer
Je
prends la pause et me plie de bonne grâce aux fantaisies de Sylvain. Le
contexte est plutôt reposant. Ça nous change de la séance pour L’HOMME DE MARS
au Museumotel, dans les Vosges, en plein hiver, -10° dehors.
MERCREDI 01 JUILLET
Je
suis rentré de Berlin hier soir. Durant deux mois, j’ai vécu une autre vie loin
du PANORAMA, fréquenté d’autres gens, pris de la distance sur ma vie, mon
œuvre, etc… Un mois de plus et j’enregistrais un disque en allemand avec
Corinne Douarre. Je déconne. Quoique… À Berlin, je n’ai écouté que deux fois
les titres de PANORAMA. J’avais envie d’oublier les chansons pour mieux les
retrouver. J’ai passé plus de temps à suivre par Internet l’élaboration de la
pochette. Sylvain travaille en parallèle sur deux maquettes : le portrait
sur fond noir et le « profil blanc », proposition inattendue, très
forte, totalement à l’opposé de l’idée de départ. Ce profil me plait beaucoup
et je ne suis pas le seul.
Aujourd’hui
je répète PAROLES D’HOMME avec Agnès Jaoui. On s’est raté à Berlin. Elle y
faisait un aller-retour hier, alors que je rentrais sur Paris. Pareil avec
Suzanne Vega dont j’attends toujours la voix. Elle joue le 5 juillet dans la
capitale allemande. À quelques jours près, on aurait pu s’enregistrer ensemble
dans le studio de mon ami Marc Haussmann.
JEUDI 02 JUILLET
©Bertrand
Fresel
Dernier jour de
prises au studio Plus XXX. La journée est réservée essentiellement à Dominique
A et la chanson JE SUIS UN KILOMÈTRE. Dominique est venu avec sa guitare et des
CDs d’arrangements concoctés chez lui. Malheureusement nous découvrons avec
surprise que la plupart des fichiers n’ont pas été gravés sur les CDs.
Dominique nous explique que son enregistreur numérique a rendu l’âme en
surchauffant durant la manipulation. Pas grave. Nous avons dans le studio tout
ce qu’il faut pour rattraper le coup. Notamment le bon vieux Chamberlin de
David Bowie qui séduit quiconque joue une seule note sur son clavier. De… de…
David Bowie ?!? Voui. Lorsqu’en 1976 David Bowie débarque au studio
d’Hérouville pour enregistrer avec Iggy Pop, il a aussi apporté avec lui le
vénérable Chamberlin qui résonne sur sa trilogie berlinoise – Berlin, one more
time. Il est reparti sans. Des années plus tard, le jeune Bertrand Fresel en a
fait l’acquisition et c’est ainsi qu’on peut l’entendre dérouler ses volutes
sonores d’un autre temps sur mes derniers disques. Évidemment Dominique A tombe
aussitôt sous le charme du vieil appareil. On fait des prises au Chamberlain,
au piano et à la guitare. L’ampli Fender vintage que nous utilisons va lui
aussi cramer en plein vol. Ajouter à cela le scooter de Jil Caplan qui vient de
tomber en panne en crachant des flammes, on se demande tous, inquiets, si
Dominique ne serait pas un suppôt de Satan ! Nous finissons par les voix.
C’est du nanan.
J’ai laissé à
Dominique A la liberté d’arranger JE SUIS UN KILOMÈTRE comme bon lui semble.
J’aime beaucoup sa manière dépouillée d’habiller ses compositions. Ça collait
parfaitement à l’ambiance générale de mon album. On s’entend bien sur la
chanson. À tel point qu’il nous faut nous brimer tellement les idées fusent.
Les aiguilles tournent, Dominique doit prendre son train pour Bruxelles.
Agnès Jaoui arrive à
son tour pour chanter PAROLES D’HOMME. Avec une bonne bouteille de vin. Nous
faisons les voix, partagés entre la conscience professionnelle et l’envie de
boire cette bouteille en casse-croûtant au salon en compagnie des autres. On
arrive finalement à mener à bien les deux objectifs. Pour la première fois je
peux enfin passer du temps avec l’une de mes invités sans avoir à surveiller la
pendule. Nous avons fini les prises, demain les mixes.
MERCREDI 03 JUILLET… MERCREDI 15 JUILLET
Qu’est-ce que le
mixage ? C’est la mise en relief de la musique. Situer les sons, les
instruments dans l’espace, transformer des fréquences sonores en paysage.
Le
mixage est un drôle de moment. C’est avant tout un travail d’ingénieur du son,
surtout si l’on est en confiance et que la personne aux manettes est la même
qui a enregistré les titres. C’est le cas. De plus les chansons sont très
épurées, il y a peu de risques d’une direction erronée. Je pourrais donc très
bien partir en vacances et revenir le dernier jour. Mais il y aura toujours un
détail qui pose problème, un doute qui traîne, qui font que, non, je n’ai pas
le droit de m’éloigner de la console.
Alors,
durant les huit jours de mixage, j’apporte de la lecture, des amis passent me
voir, je travaille sur les notes de pochette… Je répète aussi. Les huit jours
ne s’enchaînent pas, j’ai des concerts à assurer. Je vais aussi enregistrer la
voix définitive de PANORAMA avec Calogero. Nous allons recevoir in extremis la
voix de Suzanne, enregistrée par Gerry Leonard dans une chambre d’hôtel, entre
Berlin et Hanovre. Entendre enfin pour la première fois JUSTE QUELQU’UN DE BIEN
dans sa version bilingue nous fait fondre littéralement, tellement les deux
voix se marient bien.
Je
vais aussi refaire PAPILLON DE NUIT, seul à la guitare. L’enregistrement du
premier jour n’est vraiment pas bien et je tiens à cette chanson.
Le
dernier jour est consacré en grande partie à une tâche ardue : le choix et
l’ordre des titres. Nous nous retrouvons avec 24 chansons. Certaines perdent
d’office l’affaire. J’AIME UN PAYS, LES VRAIES GENS, ON A MARCHÉ SUR LA TERRE
restent en plan, nos nouvelles versions ne valent pas les originales. J’étais
partant dès le départ pour mettre un maximum de chansons sur l’album, à
condition qu’elles soient réussies, bien sûr. Je suis servi. Il y en a même
trop. 21 chansons, ça ne tient pas sur un CD. Alors j’élabore une liste
d’incontournables, d’indiscutables avec l’aide de Benoît Brayer, mon manager,
et de proches. Ma voix comptant pour 10 au vote final, bien entendu. Nous
arrivons à cerner 18 titres à l’unanimité. L’ordre est un autre casse-tête.
Contrairement à ce que croient les téléchargeurs anarchiques, toutes les
chansons ne s’enchaînent pas n’importe comment les unes aux autres. Il y a des
problèmes de tonalité, de tempo, d’arrangements à respecter afin d’assurer une
belle harmonie à l’ensemble. Plus que ça. Certaines chansons plus difficiles
d’accès que d’autres, placées aux bons endroits, s’écoutent avec bonheur. Un
bon ordre est crucial.
PAPILLON
DE NUIT, À QUOI RÊVONS-NOUS et LOUIS LOUIS LOUIS se retrouvent sur le
carreau ? Que nenni. La première sera un ghost track à la fin de l’album. Ça lui va bien. Les deux
autres seront des bonus en téléchargement. De quoi satisfaire les chasseurs
d’inédits dont je fais partie.
JEUDI 23 JUILLET
La journée du
mastering.
Qu’est-ce que le
mastering ? C’est l’étalonnage des chansons les unes avec les autres afin
de rendre le tout homogène. Comme pour le mixage, ma présence ne semble pas
cruciale, d’autant que Bertrand m’accompagne à la séance. Mais, encore une
fois, il faut être là au cas où… Nous sommes au studio Translab et c’est Chab
qui se charge de l’affaire. Nous avons déjà travaillé ensemble pour l’album JE
NE SUIS QU’UNE CHANSON. Je crois que personne n’a réellement mesuré la somme de
travail que représente le mastering de PANORAMA. 21 titres, ce n’est pas rien,
beaucoup pour une journée. Nous terminons fort tard. Chab est quasiment sonné.
Mais ça y est, nous sommes au bout de la partie sonore. La pochette de Sylvain
a été validée hier. Reste à lire et relire les notes du livret pour déceler les
fautes et les coquilles planquées.
Voilà, c’est fini.
Ce qui suit n’est plus vraiment de mon ressort. Le disque part en fabrication,
il va être proposé à la vente, aux radios, aux journaux, aux télés, au public.
Rien d’autre à faire que de laisser aller les choses. Partir un peu. Ailleurs.
Il est une heure du
matin quand je rentre. La maison dort. J’ai sommeil, mais n’arrive pas à monter
me coucher. Une bière, un coup d’Internet, une BD de Robert Crumb. Un canard
sur la Marne fait coin-coin dans la nuit.
J’ai
un océan à franchir pour un continent inconnu…