Je viens de vivre une expérience hors du commun et je vais vous la raconter.
Je suis insomniaque depuis 1981, l'année de mes 16 ans, où mon père est décédé, écrasé par un bloc de pierre, sur le port de Saint Malo. Je fais partie de « ces gens sensibles qui n'acceptent pas les départs ». Dix mois après lui, ma soeur Patricia, 15 ans, se tuait avec mon vélomoteur en allant avec des copines voir un film au cinéma. Depuis, j'ai des nuits très perturbées.
En 2003, j'ai fait une grave dépression nerveuse, suite à du surmenage dans mon travail, et à l'acharnement d'un cadre supérieur pour « me casser ». Cette dépression couvait depuis l'an 2000, et mon état de santé en pâtissait sérieusement. J'accusai les coups bas avec ma force de caractère et beaucoup de courage, mais je ne pouvais évacuer ces contrariété, ne serait-ce en pleurant un bon coup, (J'ai versé toutes les larmes de mon corps lorsque ma soeur est décédée, et jamais depuis une larme n'a coulé).
Donc en Mars 2003, suite à 45 jours consécutifs d'un sommeil médiocre, quand sommeil il y avait, j'ai fini par craquer. Mon médecin, constatant l'étendue des dégâts m'envoya voir un psychiatre. Je fus arrêté jusque début Juillet. Je repris donc mon travail, dans les pattes de la même « chiure », jusque début Octobre, date où je passai la visite annuelle à la médecine du travail, qui me considéra apte, mais qui me re-convoqua 2 jours plus tard, à la demande du directeur industriel qui n'était pas d'accord avec le médecin, puisqu'il voyait mon état se dégrader de jour en jour. J'ai été arrêté presque 3 ans. À la dépression est venu très vite s'ajouter le diabète, puis en 2005 j'ai fait des vertiges de Meunières, suivi d'un staphylocoque doré attrapé en bonus aux urgences de l'hôpital, vite transformé en embolie pulmonaire bilatérale avec arrêt cardiaque. A Noël 2004 j'ai perdu mon grand père maternel, qui depuis le décès de mon père était devenu ma référence en matière d'homme, puisque le seul restant dans la famille. Nous allions pêcher ensemble, il m'arrivait de l'aider à jardiner... J'ai eu beaucoup de mal à me remettre de sa disparition, et en cet été 2005, quand je me suis réveillé en soins intensifs de cardiologie, avec la cage thoracique qui me brûlait, 2 alternatives se présentaient à moi, sombrer et me laisser crever, ou me battre pour m'en sortir. J'ai choisi la 2ème option, avec comme objectif de rester debout quoiqu'il arrive et quoiqu'il m'en coûte. Ne plus jamais m'écraser ou me faire écraser par qui que ce soit. Depuis, je m'y tiens.
J'ai repris le travail à mi-temps en Juillet 2006, ça n'a pas été facile, mais la DRH de mon entreprise a eu l'heureuse et intelligente idée de me muter sur un autre site de production, de façon que je ne croise plus l'ignoble crasse à moustache à l'origine de cette histoire.
Depuis, je travaille tous les matins, je fais une longue sieste l'après-midi, et je dors 9 heures chaque nuit. Puis le temps aidant, en Septembre dernier, j'ai recommencé à faire du sport, j'ai pris une licence de boxe Anglaise. A 3 séances/semaine, je perdais un kilo tous les 7 jours. Jusque fin février, Mes HGT et hémoglobines gliquées étant parfaits, je demandai à rencontrer l'endocrinologue qui me suit. Elle a décidé de me mettre sous injections de Byetta, un nouveau produit qui stimule le pancréas, afin qu'il fabrique sa propre insuline. En 3 jours je me suis retrouvé à terre. Mon organisme s'est battu pendant 3 semaines avant de se soumettre à cet intrus. J'ai eu droit à tous les effets secondaires indésirables connus, j'en ai même trouvé de nouveaux, ce qui m'a valu de passer une nuit aux urgences. J'ai eu énormément de mal à remonter la pente après cette modification de mon traitement, ma qualité de sommeil redevenant anarchique, et ma psychiatre a eu vite fait de trouver la cause de ces troubles, il faut que je passe le test du syndrôme de l'apnée du sommeil (presque 3 mois d'attente). J'ai pris rendez-vous avec le pneumologue, et en consultation il a jugé que j'étais le profil type du bon client dans ce domaine, mais vu le manque de place et la demande croissante pour ce test de dépistage, il faut patienter 6 semaines, donc il me faut attendre le 15 Juillet pour être fixé sur mon sort. Je n'ai pas pu tenir le coup. 3 jours avant la pleine lune de juin, j'ai cessé de dormir, et mes insomnies ont duré 3 semaines avant que je ne réagisse et accepte l'aide que m'a proposé ma psychiatre : être hospitalisé quelques jours, afin qu'on ajuste mon traitement pour me faire dormir. Je me suis présenté Vendredi dernier aux urgences de l'hôpital, j'ai été pris en charge par des infirmières psy, fort sympatiques, et quand je suis entré dans le service, j'ai ressenti un soulagement profond. Je suis un peu resté à l'écart la première journée, j'ai regardé les gens. Beaucoup marchent toute la journée d'un bout à l'autre des couloirs, ils traînent leurs angoisses et leurs malheurs. D'autres sont littéralement assomés par les traitements. Au moment du coucher, mon compagnon de chambre s'est présenté, « Je suis dépressif et schizophrène ». Je n'ai pas dormi la première nuit. Lui non plus, toute la nuit il a marché dans la chambre. Cela a été ma première expérience en psychiatrie, et il se trouve que cette personne etait fort attachante. Le lendemain au petit dej' je faisai connaissance du reste des patients, aussitôt je reconnus un de mes amis d'enfance, beaucoup de souvenirs nous sont revenus, et lors de cette semaine, nous sommes redevenus les meilleurs amis du monde. Nous nous étions perdus de vue il y a une vingtaine d'année, lorsqu'il était devenu sportif de très haut niveau, mais j'avais gardé le contact avec ses jeunes frères, jusqu'au décès de l'un d'eux. Je retournerai lui rendre visite d'ici quelques jours.
Par pudeur, la plupart des gens ne parlent pas de leur maladie, ni de leurs souffrances, mais l' expérience de mon propre vécu m'a fait reconnaître 3 dépressifs, je leur ai raconté mon expérience de la maladie, et leur ai prouvé qu'on pouvait en sortir. Je leur ai donné quelques conseils, la patience pour commencer, quand ça ne va pas, il faut se poser, prendre correctement les traitements, et attendre que ça aille mieux, je leur ai aussi conseillé de participer à toutes les activités organisées dans le service, que c'était un moyen de ne plus penser à la maladie ne serait-ce qu'une heure. J'ai rencontré une jeune femme très perturbée, limite agressive, je l'ai délibérément ignorée au début, puis un soir où je jouai quelques arpèges de guitare, elle est venu s'asseoir près de moi, et nous avons eu une vrai relation de confiance et d'amitié les 5 jours restants. Elle m'a embrassé pour me dire au revoir, alors qu'elle ne supportait que personne ne la touche. La psy du service m'a demandé si j'avais des problèmes relationels avec les autres patients, je lui ai répondu que je les trouvai au moins autant malheureux que malades et pour beaucoup, ils étaient attachants. Là-bas, j'étais volontaire pour toutes les activités, j'ai fait des crêpes, des gateaux, en cuisine, le ménage, dans ma chambre et au réfectoire, du sport, d'ailleurs je retournerai volontiers en visite jouer au tennis de table avec mon ami d'enfance, nous avons eu quelques parties bien serrées, à son avantage, mais je n'ai pas dit mon dernier mot. Ce que j'ai aimé aussi, c'est la gentillesse, le calme et la patience du personnel soignant, toujours à l'écoute, même des cas les plus perturbants, il y avait aussi quelques cas sociaux irrécupérables, mais ma bonne santé générale, à l'exception d'une crise d'urticaire, due à la nervosité accumulée durant toutes ces nuits sans sommeil, m'a permis d'avoir beaucoup de recul, et quand de petits drames éclataient, j'allais jouer de la guitare dans ma chambre, et me coupai ainsi du monde. De plus, j'avais le droit de sortir contrairement à beaucoup d'autres, et j'ai eu de nombreuses visites. Bref, ce fut une expérience enrichissante. Ce fut ma première expérience en hôpital psychiatrique, j'en suis sorti hier, cela fait 6 nuits que je dors bien, malgré la châleur et le bruit. Je n'avais pas de préjugés en y allant, je n'en ai pas plus depuis, j'espère qu'à l'avenir mes séjours se limiteront à aller visiter les amis que je m'y suis fait, afin de les réconforter, mais si je dois y retourner une autre fois pour modifier mon somnifère, j'irai de bon coeur et je n'aurai aucune appréhension.