AGENDA 2002
IV
5 juin :
Voyage de retour seul en 4X4. Inquiétude : à 2 barrages de gendarmerie m’a été signalé la présence de coupeurs de route armés de Kalachnikovs entre Lambaréné et Fougamou.
Arrêt à l’hôpital Schweitzer pour prendre rendez-vous au centre de soins dentaires pour Hermin.
Bu le café en compagnie de deux jeunes chercheuses allemandes, Andrea et Christina, qui font des études sur la transmission du paludisme au fœtus.
Le pot d’échappement m’a lâché juste après le carrefour d’Oyenano : j’ai parcouru les derniers km dans une grande pétarade.
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10 juillet
Reçu la visite d’un forestier ce matin. Chantier à 50 km, sur la Waka. Discussion autour du mode de vie et de la mentalité gabonaise, l’état de la forêt, la faune, etc. Quelques poches résiduelles de forêt primaire vers le nord, là où la jungle est sans okoumés. Les dirigeants se sont déjà partagé la surface exploitable. Ils attendent que les forestiers ouvrent des voies de communication. Les Chinois et les Malaisiens ont achetés les plus hauts membres de l’Etat, les fameux « barons », et dévastent totalement la forêt... Ce forestier m’a signalé la présence de graciles orchidées blanches sur certains troncs de manguiers. Zones giboyeuses au sud-ouest, bers les champs pétrolifères. J’aimerais aller y jeter un œil.
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13 novembre 2002 :
j’ai revu Mariane
”Charlemagne Bokassa :
born on 24 March 1970, died in...”
Seul le périmètre sécurisé de la capitale, celui des bâtiments gouvernementaux et des banques, de l’Administration et des grands commerces qui vont avec, est sillonné de voies intactes, non bombardées. Le reste du réseau, à mesure que l’on s’éloigne du centre névralgique, réunit tous les stigmates de la forme endémique du conflit armé. Or, pas d’attaques aériennes, à l’origine de ces ravages, pas de pilonnages, pas d’engins militaires, pas d’ennemi immédiatement identifiable… Pathologie urbaine idiopathique ? – Les cratères qui béent chaque jour davantage sont dus à l’usure, au manque de maintenance. Ce qui n’est pas maintenu se dégrade à l’allure du missile lancé par l’adversaire. Ce qui n’est pas sauvé par la lutte incessante est perdu.
Il marche en direction du bar où la journaliste lui avait dit l’attendre.
Au mois d’avril, les cieux ont crevé d’un coup au-dessus de Libreville, m’ont rapporté les gars 6e BIMa, et ils avaient tout pris (combien de millions de litres ?) sur la gueule... En provenance directe de Sierra Leone, où elle avait effectué un reportage sur l’arrivée des réfugiés libériens du comté de Lofa fuyant les exactions des troupes gouvernementales, tout en faisant mine de couvrir le procès du sanglant Foday Sankoh, Béryl Chesnay trompait son impatience chronique en regardant les nuages dériver dans un ciel d’un bleu ardent. La Sierra Leone : « Suisse de l’Afrique de l’Ouest… » – elle finit d’un trait son soda glacé –, pays plein de promesse et de richesses… – reposa un verre embuée – La Sierra Leone : un modèle… Bilan : le tiers de la population déplacé, les « manches longues » et les « manches courtes », d’indénombrables morts. Vacarme : les maniaques redoublaient d’ardeur dehors, rivés à l’avertisseur. « Klaxon-city »… Tas d’ahuris… Elle contempla un autre nuage, colosse qui aller bientôt masquer le soleil. Quant à la Côte d’Ivoire, je serai surprise qu’on n’en parle pas au JT bientôt.
Le soleil à l’aplomb du monde ne l’épargne pas plus que les pluies diluviennes. L’eau trouve à peine le temps de croupir en cette saison. On la voit se vaporiser. Tout fume, les colporteurs trébuchent de chaleur. Ils sont dépassés.
Le long du front de mer jusqu’à l’aéroport, sur les boulevards à noms de Présidents français jouxtant l’estuaire du Komo, sur celui de l’Indépendance, dans la zone bornée par l’Hôtel de Ville, la gare routière, le Palais présidentiel et le Centre Culturel américain (Quartier général des églises évangéliques à dollars, disent les mauvaises langues), roulent des taxis à la conformité légale plus que douteuse régulièrement rackettés par les gendarmes, comme la majorité des automobilistes, ainsi que des 4X4 à l’insolente rutilance dans lesquels, dissimulés aux regards assombris de convoitise – au mieux – par le rempart de vitres sans tain, certains se réjouissent d’une clim parfaite…
Ces véhicules filent au milieu d’immigrés au statut vague ou clandestins mêlés aux travailleurs légaux, les quémandeurs ne sont pas là, les voleurs partout ; et les bidonvilles, les « mapanes », surabondent et débordent.
Il a choisi de passer le plus de temps possible dans les quartier du Périmètre : la vie devient de moins en moins vivable à mesure qu’on s’en éloigne. La distance que vous mettez ici entre le Périmètre et vous est proportionnelle à la difficulté de survivre que vous allez rencontrer – quand vous êtes un moins que rien, un spectre, un clodo...
Vie périphérique, inaccessible aux rapports gratuits, un lieu d’élection du danger… Plus on s’en va loin du centre – si tant est que ces villes, mises bas du chaos, en aient d’authentique – moins la vie devient vivable.
A proximité de Mont-Bouët, l’ambiance annonce le continent ; c’est par les marchés que l’on prend le pouls des pays… pas les souricières touristiques officielles mais les lieux où les habitants vendent et achètent, négocient, palabrent, s’arnaquent les uns les autres. Les marchés africains s’assourdissent de sound systems poussés aux limites, deux voitures créent un embouteillage, l’un des deux conducteurs doit céder, la balance de la Justice s’agite et ne se stabilise jamais… et le déséquilibre ne se fait surtout pas en faveur de la miséricorde.
Elle pensa de nouveau aux évènements qu’elles avaient vécus et à ceux qui s’annonçaient. S’attardant sur le passé, ce qui n’est pas le genre de la maison, elle revenait singulièrement sur son séjour au Burundi, lors de l’épidémie de palu ; les rencontres qu’elle y avait faites. Ce Français prénommé Tybo… Laissé pour mort sur une piste du Sénégal, un an presque jour pour jour avant l’accession au pouvoir de Charles Taylor, et qui s’était relevé pour ne jamais rentrer. On l’avait enterré à distance au vieux pays, peut-être même ne l’avait-on jamais oublié… Mais lui était resté en Afrique, s’y était enfoncé, avait longé le golfe de Guinée, à la grande époque du RUF… Enfin, le pire n’est-il pas sans cesse à venir depuis que le présent figé des traditions n’est plus ? que les chasseurs-guerriers s’équipent d’armes lourdes ? Depuis la fin de la pax colonica, l’Afrique noire n’a pas connu une seule période de paix générale, c’est exact. Depuis que nous avons écrit l’histoire… On peut toujours dire que c’est la faute des missionnaires. Elle poussa un soupir, le serveur leva la tête, elle lui sourit. Bientôt ont chantera encore « nous-mêmes, nous-mêmes »(6), pensait-t-elle tandis qu’elle s’appliquait à sourire, et il y aura beaucoup de larmes. Un discret poster de Ben Laden couvait la clientèle d’un regard de velours, près de l’armoire réfrigérée.
Il marche en direction du front de mer : hôtels naguère luxueux à l’abandon, sable sale, fini les langoustes que ramassaient les enfants il y a vingt ans, l’eau est grise, épaisse, l’écume fait peine à voir. Les cocotiers secouent leur tignasse pour sortir d’un mauvais rêve, d’un rêve de mauvaise digestion. Le pays a le ventre lourd de tout ce qu’ont mangé ses dirigeants. C’est le temps de l’ « évaporation », quand les flaques se volatilisent sur la chaussée défoncée, après l’averse…, que l’eau s’en retourne là-haut sous l’action du soleil brutal.
Beryl se remémorait le type qui était mort pour tous chez lui et qui avait refait – l’expression se justifie –, qui avait refait sa vie et l’a donnait depuis... On le connaissait sous le nom de « celui qui aide ». On aurait parlé de « légende urbaine » sous d’autres latitudes, un autre milieu.
Le garçon, accoudé au comptoir, rêvassait. A quoi ? au 11 septembre ? au Djihâd qui repoussera définitivement les Croisés dans l’enfer d’où ils n’auraient jamais dû s’échapper ? En Côte d’Ivoire, en Tanzanie, au Libéria, un peu partout, elle avait vu ces portraits du barbu aux yeux ovins.
— Vous pouvez me donner l’heure, s’il vous plaît, jeune homme ? lui lança-t-elle, toujours souriante.
L’autre fit des sourcils arrondis. Il paraissait remonter avec difficulté d’obscures nappes de pensées, sans pallier de décompression ; il ouvrit la bouche :
— Bien sûr mademoiselle. Il consulta sa montre : Il va être midi.
Son rencard allait-il tomber à l’eau, bêtement ? Selon les mœurs indigènes ? Pourtant, lui n’est pas d’ici... Il m’avait bien dit qu’il était tombé là par la force des choses. M’avait un peu expliqué ; ça m’avait paru digne d’une entrevue…
Lui, clodo, foutu, puant, rejeté de partout, SDF, sans même le droit de bouffer, disputer la poubelle aux rats. Il tient contre lui un Nouveau Testament déchiqueté : seuls subsistent les Actes des apôtres et l’intégralité des Epîtres de Paul, et une partie de l’Apocalypse ; des Evangiles aussi. Ils lui donnent la force de continuer, d’avancer. Il marche en direction du front de mer, il se rapproche. Pourquoi ? Mon dieu ! Seigneur ! réponds-moi ! Non, ça ne va pas, plus du tout : il en a marre, plein le cul, il a mal, trop mal de tout ça. Cette vie qui est invivable, je dois la vivre, vraiment ?... Pourquoi ?
Il marche, chancelle – une bête, une pauvre bête. Une bête, fille d’Empereur mort. « Il vous affermira aussi jusqu'à la fin, pour que vous soyez irréprochables au jour de notre Seigneur. Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à la communion de son Fils, Jésus-Christ notre Seigneur. Je vous exhorte, frères, par le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, à tenir tous un même langage, et à ne point avoir de divisions parmi vous, mais à être parfaitement unis dans un même esprit et dans un même sentiment. »
Rejeté, dénié, nié, chassé de sa famille… Sa famille… On arrive au bout, on dirait… Ciel brûlant, sans pitié aucune. Chassé de chez elle, indésirable. Fous le camp ! « Qu’est-ce que tu veux ? qu’est-ce que tu veux ? Vas ailleurs, loin. Quitte ma maison ! » Non, il veut bien tenir encore un peu, par espoir, espérance. Cela aurait plu à saint Paul… qu’il lâche pas l’affaire, qu’il tienne, courageusement. Courageusement au milieu de l’horreur. L’horreur des hommes qui l’environne. Loin de chez lui, loin de partout : nulle part. Il a raté plus que sa vie, il a raté la place dans ce monde, la place qui aurait dû être la sienne. Dieu n’a pas voulu. Dieu est bon pour lui. Jésus, Il sait mieux que personne. Mais c’est tellement insupportable, chaque jour de plus en plus insupportable. Je n’y arriverai pas, je n’y arriverai plus. Il marche sous le soleil, entre deux averses féroces. Demain, il ira à la Communauté du Levain de Vie, il ira quémander chez les religieux. Il aura leurs sourires et leurs paroles avec la bouffe. Leurs yeux lui souriront, mieux que leurs mots. Leurs yeux seront là, l’accueilleront, lui feront du bien. Sœur Roseline, celle de Zambie, une des plus gentilles, celle qui porte des lunettes, lui dira quelques mots, lui fera cadeau de son sourire – et il repartira en direction des rues. Des rues terrifiantes. Mais il n’en peut plus. Ah ! Seigneur, je n’en veux plus. Pardonne-moi. Son cœur s’arrête. Il porte sa main à sa gorge. Etouffe. Le Livre tombe. Il tombe.
Oui, la Maison est grande ouverte – A flots de diamant, la Lumière y afflue – Au soleil, les étages ouvrent grandes les fenêtres – Et à tous la Maison dit « bienvenue » – Mais les Froids ne s’y plaisent pas – En elle tout est simple et les Froids se détraquent – Lumière pure et chaleur les révèlent et les traquent – Alors les Froids se précipitent plus bas – Les Froids désertent les splendeurs d'en haut – On les voit qui descendent, qui s’empressent – De trouver refuge aux cachots
L'aimante Lumière de la Maison les blesse –Oui, la Maison reste grande ouverte A grands flots la Lumière y pénètre – Au soleil, la Maison ouvrent en grand ses fenêtres – A tous la Maison, à tous est ouverte –
Mais les Froids ne s’y plaisent pas –
L’amour qui réchauffe les brûle –
A Lumière et chaleur, les Froids hurlent –
Alors les Froids descendent encore plus bas –
plus bas
Une heure, ou plus ? qu’il est midi. Le nuage est passé, un autre est venu, puis le ciel entier s’est de nouveau assombri