
Le Piano singulier
II - L'échappée fantastique

Quand Berlioz
lâchait un "Piano enragé"
sur ses contemporains.
Jusqu'où peut aller l'imagination quand on a devant soi cet autre enfant du siècle romantique, ce piano à la fois attachant et turbulent?
Quelques ingrédients de base: le rêve et les passions, les frénésies endiablées, le feu… Et puis un parti-pris d'amuser, aussi, en jouant sur la vieille partition de l'ironie… Voilà. Le plat est relevé, et surtout bien épicé. Attention tout de même: sous la légèreté du ton, il pourrait être un peu lourd à digérer.
Qui donc va nous le préparer et nous le servir? Un grand musicien doublé d'un bon écrivain (cumul assez rare). Hector Berlioz en personne.
Le trépidant auteur de la Symphonie Fantastique (1803-1869) jouissait d'un beau talent de plume. Au fil de ses mots, de temps à autre, l'imagination la plus débridée était au rendez-vous. Notamment pour faire du piano-phénomène, musical et de société, un piano-créature animé par quelque pouvoir diabolique.
Pourtant, l'intérêt du grand Hector pour l'instrument était assez ambigu : cet ami fidèle de Liszt et des autres grands noms de la sphère pianistique tenait toujours le clavier à bonne distance dans sa propre musique (lui-même, pianiste improbable, préférait gratter la guitare. Et oui!) Bien peu de ses --uvres d'envergure, je crois bien, sont directement dédiées au piano. Comme si le mirobolant homme orchestre, familier des échecs comme des succès, se défiait de ce piano-orchestre qui, lui, dans l'intimité comme dans l'éclat, pouvait tout. La tentation était grande, sans doute, d'en faire une créature un rien inquiétante, à la Hoffmann.
Berlioz a laissé ainsi un très court récit, cocasse et assez extravagant qui relève de ces "fantaisies", ou contes fantastiques, très en vogue en ces temps-là. Le Piano enragé - c'est son titre - fait partie d'un petit nombre de fictions brèves qu'il insérait dans ses mordantes chroniques musicales du Journal des Débats, des années 1840 à 1860. Histoire d'amuser le lecteur. Ce récit, daté de juillet 1850, sera repris dans "Les Soirées de l'Orchestre" (18ème soirée), ouvrage compilant lesdites chroniques, paru en 1852. Comme dans les célèbres mémoires du musicien, on y retrouve ce style enlevé, mordant, ironique, et souvent d'une sacrée mauvaise foi pour traquer ce qui est préjugé, raideur académique ou frilosité chez les contemporains. L'allure est au pas de charge, tonalité caractéristique de ce fiévreux musicien à la "destinée âpre et tourmentée" (dixit l'ami Théophile Gautier).
Cette histoire de "piano enragé" lui avait été inspirée ponctuellement par un événement tout académique, précisément. Trop, peut-être… A savoir, le concours des classes de piano au Conservatoire, en ce mois de juillet 1850. L'homme connaissait bien la maison. Lui, le compositeur et critique musical aussi reconnu que redouté, occupait de surcroît la charge de conservateur à la bibliothèque de ce même conservatoire dont il avait fustigé jadis le conformisme, au temps de sa propre formation (superbement buissonnière!). Ce vieux fond d'irrévérence n'avait pas vraiment disparu à l'âge mûr des honneurs accumulés.
Le récit du "piano enragé" peut être lu sous cette lumière-là. Berlioz n'allait pas se priver de faire assaut d'ironie – paravent de vieilles amertumes? - pour chercher à gripper la machine. Le concours annuel des classes de piano allait en faire les frais. Il suffisait d'un peu d'imagination pour faire basculer dans l'insolite des épreuves forcément très sérieuses. L'arme en serait le piano de concert, gagné par une véritable frénésie fantastique. C'était encore dans l'air du temps.
La créature conquérante de l'univers musical aura donc le premier rôle, celle qui est supposée enchanter avec toutes les couleurs d'un orchestre. Pourquoi ne pas prendre la chose au mot? Pourquoi ne pas donner à ce piano si familier, si cajoleur pour les sens, si enivrant et tentateur la dynamique, le rythme effréné, la puissance de l'orchestre… berliozien?
Une telle créature serait vite incontrôlable au fil des mots de Berlioz. Ce piano fantastique échapperait au jeu des jeunes interprètes d'un jour…, comme à son créateur terrestre. Ce créateur-là n'est autre que le grand facteur de piano Erard en personne, lequel avait proposé pour ce concours un instrument de concert tout neuf et de grand prestige. Un fleuron amoureusement préparé et choyé, destiné à quelques 31 candidats du Conservatoire: 18 femmes (et oui!) et 13 hommes. Tout ce petit monde allait s'affronter, en ce jour de juillet 1850, dans l'interprétation d'un morceau imposé : le concerto pour piano en sol mineur de Mendelssohn.
Place maintenant au récit de Berlioz. Saisissons-le ici, à défaut d'intégralité, dans le passage le plus conséquent. Soit au moment où un témoin direct de l'étrange aventure - un brave appariteur croisé dans une cour du Conservatoire - lui raconte ce qui s'était passé sous ses yeux ahuris le vendredi précédent, lors de ces épreuves de concours.
______
"… - Figurez-vous que M. Érard a eu l'obligeance de nous prêter, pour ce jour-là, un piano magnifique qu'il venait de terminer et qu'il comptait envoyer à Londres pour l'Exposition universelle de 1851. C'est vous dire s'il en était content. Un son d'enfer, des basses comme on n'en entendit jamais, enfin un instrument extraordinaire. Le clavier était seulement un peu dur; mais c'est pour cela qu'il nous l'avait envoyé. M. Érard n'est pas maladroit, et s'il s'était dit : les trente et un élèves, à force de taper leur concerto, égayeront les touches de mon piano et ça ne peut lui faire que du bien.
Oui, oui, mais il ne prévoyait pas, le pauvre homme, que son clavier serait égayé d'une si terrible manière. En fait, un concerto exécuté trente et une fois de suite dans la même journée! Qui pouvait calculer les suites d'une semblable répétition ?
Le premier élève se présente donc, et, trouvant le piano un peu dur, n'y va pas de mains mortes pour tirer du son. Le second, idem. Au troisième, l'instrument ne résiste plus autant; il résiste encore moins au cinquième. Je ne sais pas comment l'a trouvé le sixième; il m'a fallu, au moment où il se présentait, aller chercher un flacon d'éther pour un de nos messieurs du jury qui se trouvait mal. Le septième finissait quand je suis revenu, et je l'ai entendu dire en rentrant dans la coulisse:
"- Ce piano n'est pas si dur qu'on le prétend; je le trouve excellent, parfait sous tous les rapports, au contraire."
Les dix ou douze autres concurrents ont été du même avis; les derniers assuraient même qu'au lieu de paraître trop dur au toucher, il était trop doux.
Vers les trois heures moins un quart, nous étions arrivés au no 26; on avait commencé à dix heures; c'était le tour de mademoiselle Hermance Lévy, qui déteste les pianos durs. Rien ne pouvait lui être plus favorable, chacun se plaignant à cette heure qu'on ne pût toucher le clavier sans le faire parler; aussi elle nous a enlevé le concerto si légèrement qu'elle a obtenu net le premier prix. Quand je dis net, ce n'est pas tout à fait vrai; elle l'a partagé avec mademoiselle Vidal et mademoiselle Roux. Ces deux demoiselles ont aussi profité de l'avantage que leur offrait la douceur du clavier; douceur telle, qu'il commençait à se mouvoir rien qu'en soufflant dessus. A-t-on jamais vu un piano de cette espèce?
Au moment d'entendre le no 29, j'ai encore été obligé de sortir pour chercher un médecin: un autre de nos messieurs du jury devenait très-rouge, et il fallait le saigner absolument. Ah! ça ne badine pas, le concours de piano! et, quand le médecin est arrivé, il n'était que temps. Comme je rentrais au foyer du théâtre, je vois revenir de la scène le no 29, le petit Planté, tout pâle; il tremblait de la tête aux pieds en disant
"- Je ne sais pas ce qu'a le piano, mais les touches remuent toutes seules. On dirait qu'il y a quelqu'un dedans qui pousse les marteaux. J'ai peur."
" - Allons donc, gamin, tu as la berlue, répond le petit Cohen, de trois ans plus âgé que lui. Laissez-moi passer; je n'ai pas peur, moi."
Cohen (le no 30) entre; il se met au piano sans regarder le clavier, joue son concerto très-bien, et, après le dernier accord, au moment où il se levait, ne voilà-t-il pas le piano qui se met à recommencer tout seul le concerto! Le pauvre jeune homme avait fait le brave! mais, après être resté comme pétrifié un instant, il a fini par se sauver à toutes jambes.
À partir de ce moment, le piano dont le son augmente de minute en minute, va son train, fait des gammes, des trilles, des arpèges. Le public, ne voyant personne auprès de l'instrument et l'entendant sonner dix fois plus fort qu'auparavant, s'agite dans toutes les parties de la salle; les uns rient, les autres commencent à s'effrayer, tout le monde est dans un étonnement que vous pouvez comprendre. Un juré seulement, du fond de la loge ne voyant pas la scène, croyait que M. Cohen avait recommencé le concerto, et s'époumonait à crier « Assez! assez! assez! taisez-vous donc! Faites venir le no 31 et dernier. ». Nous avons été obligés de lui crier du théâtre : «Monsieur, personne ne joue; c'est le piano qui a pris l'habitude du concerto de Mendelssohn et qui l'exécute tout seul à son idée. Voyez plutôt."
" - Ah ça, mais c'est indécent; appelez M. Érard. Dépêchez-vous; il viendra peut-être à bout de dompter cet affreux instrument."
Nous cherchons M. Érard. Pendant ce temps-là, le brigand de piano, qui avait fini son concerto, n'a pas manqué de le recommencer encore, et tout de suite, sans perdre une minute, et toujours, toujours avec plus de tapage; on eût dit de quatre douzaines de pianos à l'unisson. C'étaient des fusées, des tremolo, des traits en sixtes et tierces redoublées en octaves, des accords de dix notes, des triples trilles, une averse de sons, la grande pédale, le diable et son train.
M. Érard arrive; il a beau faire, le piano, qui ne se connaît plus, ne le reconnaît pas davantage. Il fait apporter de l'eau bénite, il en asperge le clavier, rien n'y fait. Preuve qu'il n'y avait point là de sortilège et que c'était un effet naturel des trente exécutions du même concerto. On démonte l'instrument, on en ôte le clavier qui remue toujours, on le jette au milieu de la cour du Garde-Meuble, où M. Érard, furieux, le fait briser à coups de hache. Ah bien oui! c'était pire encore, chaque morceau dansait, sautait, frétillait de son côté, sur les pavés, à travers nos jambes, contre le mur, partout, tant et tant, que le serrurier du Garde-Meuble a ramassé en une brassée toute cette mécanique enragée et l'a jetée dans le feu de sa forge pour en finir.
Pauvre M. Érard! un si bel instrument! Ça nous fendait le c--ur à tous. Mais qu'y faire? il n'y avait que ce moyen de nous en délivrer. Aussi, un concerto exécuté trente fois de suite dans la même salle le même jour, le moyen qu'un piano n'en prenne pas l'habitude! Parbleu! M. Mendelssohn ne pourra pas se plaindre qu'on ne joue pas sa musique! mais voilà les suites que ça vous a. »
Je n'ajoute rien au récit que l'on vient de lire, et qui a tout à fait l'air d'un conte fantastique. Vous n'en croirez pas un mot sans doute, vous irez jusqu'à dire: c'est absurde. Et c'est justement parce que c'est absurde que je le crois, car jamais un garçon du Conservatoire n'eût inventé une telle extravagance."
Hector BERLIOZ, "Le piano enragé"
("Les Soirées de l'Orchestre",
18ème soirée - Paris, 1852)
________
On s'en doutait un peu: Hector marche toujours au canon. Même pour amuser la galerie. Il reste que, par un singulier transfert, on a bien l'impression que cette extravagance-là fait du piano une créature à la Berlioz, une machine infernale toute disposée à semer émois et consternation, tout au moins à bousculer habitudes et conventions.
Le conteur-chroniqueur n'oublie pas le compositeur, sans doute avec quelque amertume ou aigreur, dans ce transfert. D'une âme l'autre… L'âme enflammée d'un compositeur tellurique qui éprouve le besoin irrépressible de se couler dans l'âme de cet instrument-là, déjà ensorcelant, rondement transformé pour l'occasion en bête fantastique.
Evidemment, c'est une manière bien particulière - plutôt destroy, non? - d'invoquer l'épanouissement d'une sensibilité, d'une musique en liberté. On peut rester dubitatif si l'on recherche la part de proximité, d'intimité, l'acte d'amour, le zeste de tendresse ou de rêverie que le piano sait offrir avec discrétion et légèreté. Mais ce n'était pas le propos. Et si vous y tenez vraiment, encore une fois, direction Nohant: 300 kilomètres et quelques, à vol d'oiseau depuis Paris… Mais non. Les lecteurs du temps voulaient-ils du spectaculaire? En voici en voilà! répond Hector. Cela dit, on sait bien que le compositeur de "Roméo et Juliette" s'y entendait pour faire passer les plus doux sentiments: ses cycles de mélodies en témoignent (les sublimes "Nuits d'Eté", etc.), comme ses pages orchestrales ou ses opéras.
En somme, on reste sur le sentiment, ici, que son acte d'amour à lui est toujours un acte d'orchestration. Il pare le piano de toutes les diableries de son orchestre à lui, frénétique et puissant, mais dans l'harmonie de tous ses timbres.
L'ironie? Contre les schémas étroits ou les situations figées, assurément. Mais il est étrange aussi de voir Berlioz, tout de passion - et athée notoire - lancer sa lourde pierre dans le jardin élégant, racé et inspiré de Mendelssohn. Avec ce piano diabolique, voilà bien un curieux hommage posthume pour servir sa musique! Le bouillant Français vient offrir à cet ami disparu (en 1847), à ce confrère allemand tout de sensibilité et de haute spiritualité (qui avait fait revivre, lui, l'héritage classique, canonique, de Bach, ce que ne prisait guère Hector) une interprétation toute personnelle de son concerto: effrénée et franchement hérétique. Par les mots et non plus par les notes, cela ressemble à un message codé par-delà la mort, de compositeur à compositeur. Berlioz lui livre son âme de vivant au sang chaud, toute l'âme enflammée de son propre orchestre, une âme berliozienne coulée dans celle, en furie, d'un diabolique piano-créature.
Mais la fin est à la hauteur du moyen: fracassante et pathétique. Mendelssohn est nullement vaincu. Il sera encore joué, fêté. Quant à Berlioz… On l'a compris: c'est lui qu'on assassine! La bête est abattue et les restes de la créature finissent au garde-meuble. Retour des plus pitoyables, en mille morceaux. Même pas un retour à la condition première d'un fringuant meuble-instrument pour le joyau de monsieur Erard! La forge? Celle-ci est d'Etat et n'engendre pas des créatures dotées d'une âme. Ce n'est qu'un bûcher pour en finir par les flammes avec l'hérétique (piano-créature Berlioz… vous suivez? Oui? Non?… Bon, je continue.) Bref, un autodafé final, le vieil "acte de foi" de jadis. Encore du grand spectacle, oui, pour ce compositeur à effets et aux larges poses désespérées. Destroy, évidemment, pour lui-même. La douceur, la proximité amicale semblerait rester du côté d'un Mendelssohn silencieux, frère et concurrent. Mort.
Singulière fin pour ce songe fantastique d'un matin d'été, mais à grand fracas.
A chacun d'apprécier ou non. Question de sensibilité. Fantaisie débridée, histoire de bousculer les horizons étroits? Cela se défend. On conviendra tout de même que les notes d'un piano tout simple et familier peuvent suffire, le plus souvent, à bien des bonheurs. Ce qui n'interdit jamais de rêver et d'imaginer. Au clavier ou plume en main.
Bien à vous.
Ch. B.